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C'est simple, les échecs : on joue longtemps, puis, d'un coup, le roi tombe, et c'est fini. En Belgique, on joue depuis très longtemps, là. Lundi 27 janvier, La Libre Belgique comparait à juste titre la situation fédérale à une grande partie qui se décomposerait en trois phases, l'ouverture, le milieu de partie et sa fin. " Le problème, c'est que le milieu de partie s'éternise ", pointaient nos confrères. " Le jeu est extrêmement fermé. Pour le moment, aucune des deux grandes options gouvernementales n'a réellement pris le dessus ", ajoutaient-ils, constatant que Georges-Louis Bouchez (MR) et Joachim Coens (CD&V) eux-mêmes n'allaient pas pouvoir aider beaucoup le roi Philippe à trancher. Sur le grand échiquier fédéral, les pièces bougent chacune à leur rythme, et toutes selon leurs capacités. Ils sont petits et plutôt discrets, ils avancent tout droit d'une case à la fois, mais ils sont plusieurs et ils peuvent être utiles pour encercler un adversaire. Et puis, même si une seule combinaison peut les faire tomber, au moins, ils ne changent pas de direction à chaque coup. Et ils peuvent être décisifs lorsque la configuration s'y prête, petite case par petite case. Ecolo, Groen et DéFI ne sont nécessaires que dans une seule des deux tactiques possibles, celle qui exclut la N-VA. Quand on reparle de la N-VA, petite case, les verts et DéFI tombent. Quand on reparle de le faire sans N-VA, petite case, ils jouent avec. Les pions sont posés depuis longtemps. Les verts ont dit, dès l'été, qu'ils ne s'assiéraient pas devant la N-VA, fût-ce le temps d'un blitz. Hop, une petite case de poussée. Personne n'a jamais même osé le demander aux amarantes. Clac, une autre petite case. Quand la mission d'information de Georges-Louis Bouchez et Joachim Coens était censée se terminer, la première fois, comme Georges-Louis Bouchez l'avait espéré, soit sans la N-VA, Jean-Marc Nollet (Ecolo) avait dit qu'il était temps d'accélérer, c'était une petite case aussi. Elle a été prolongée, les pions sont retombés. Quand la mission de Georges-Louis Bouchez et Joachim Coens était censée se terminer, la deuxième fois, François De Smet (DéFI) avait relancé son idée de coalition 77 (PS-SP.A, Ecolo-Groen, MR-Open VLD, et donc DéFI), c'était une autre petite case. Toujours en avant, toujours dans le même sens, toujours d'une petite case, toujours avec plusieurs pièces, mais toujours discrètement. La ligne est droite, mais la pièce qui la suit, toute en rondeur mais passant de coin en coin, entre deux cases, doit laisser l'impression d'avancer de côté. Si bien que l'intention qu'on lui prête est toujours la même mais qu'elle semble si peu spontanée qu'instinctivement, on la trouve toujours floue. Au CD&V, où l'on a depuis toujours le sens de la diagonale, la trajectoire du fou est un mode de vie. En Flandre, personne n'en doute : ils ne lâcheront jamais le premier parti de la région. Entre deux cases mais bien droit : aucune prise de position publique, même au cours d'une campagne présidentielle à sept concurrents, n'a réclamé autre chose que des négociations entre PS et N-VA. En Belgique francophone pourtant, chacun l'assure : ils lâcheront le premier parti de la région. Entre deux autres cases mais toujours aussi droit : en coulisses et en français, les sociaux-chrétiens flamands se montrent plus ouverts, mais ils gardent la ligne. Le président et son manteau à damiers le savent : dans une partie fermée, renoncer trop tôt à vouloir associer le PS à la N-VA, c'est se dégarnir, et risquer de se faire manger sa pièce maîtresse, Koen Geens, qui sera un Premier ministre d'autant moins contournable que son parti aura mis longtemps à accepter de sortir la N-VA du jeu. La pièce soeur orange a eu l'air fermée, puisque Maxime Prévot et son bureau avaient dit ne pas vouloir participer à des majorités en juin, puis ouverte, puisque Maxime Prévot et son bureau avaient dit vouloir participer à des majorités en novembre. Entre deux cases mais au fond sans jamais avoir rien à perdre. A eux deux, ils ont 17 sièges (12 pour le CD&V, 5 pour le CDH), et ce n'est pas rien. Alors attention, rien n'est plus ravageur que deux fous qui regardent dans le même sens sans qu'on les comprenne. Y compris, parfois, pour eux-mêmes. Deux cases dans un sens, puis une en angle droit. D'abord, pendant six mois, on dit qu'il faut que les plus grands partis de Flandre et de Wallonie s'entendent, y compris pendant qu'on se fait élire président de parti, et donc on avance de deux cases. Puis on se fait nommer co-informateur royal, on prend l'angle droit et on dit que puisque le premier parti de Flandre ne veut manifestement pas gouverner, on va s'entendre sans lui, et donc on pousse d'une case sur le côté. Parfois on l'a fait dire à des ministres, comme David Clarinval ou Pierre-Yves Jeholet, deux cases en avant, et puis on leur a fait dire qu'ils ne l'avaient pas dit, une case de côté. Mais parfois l'autre co-informateur, lui, dit qu'il veut continuer à faire s'entendre le plus grand parti de Flandre et le plus grand parti de Wallonie. Alors, quand on est en congrès de rentrée à la veille de la première fin de sa mission et qu'on dit qu'on va bientôt l'avoir ce gouvernement, deux cases en avant, et que l'autre co-informateur l'apprend, on est forcé de faire une case de côté, et la mission est prolongée pour avancer dans le sens contraire aux deux cases en avant. Le cavalier bleu, Georges-Louis Bouchez, président du MR, n'est pas un fou, mais il avance en ligne brisée, ce qui le rend difficile à saisir, et même fragile. Un des problèmes du cheval c'est d'ailleurs qu'il tombe parmi les premiers, dès que les explications sérieuses commencent. La cavalière bleue, Gwendolyn Rutten, présidente de l'Open VLD, a fait l'expérience de cette fragilité : elle a trop tôt montré qu'elle tournait de case, après avoir fait croire qu'elle voulait, elle aussi, que les plus grands partis de Flandre et de Wallonie s'entendent, pensant que ce virage précoce transformerait sa monture en carrosse de Première ministre. Son parti ne l'a pas suivi tout entier. Les autres non plus : ils ne sont pas fous non plus, quand bien même ils avanceraient en diagonale. La tour rouge est partie d'un coin. Elle a avancé d'un coup, tout droit, très loin. Puis elle a avancé d'un autre coup, tout droit et très loin. Puis, d'un troisième coup, elle a sauté toutes les cases d'un autre côté de l'échiquier. Et au quatrième coup, tout droit et très loin, la tour rouge s'est retrouvée dans le même coin que celui du début de la partie. Avant les élections, dans son coin, Elio Di Rupo avait dit que ce serait avec la N-VA sans le PS ou avec le PS sans la N-VA. Après les élections, dans son coin, Paul Magnette avait dit que PS et N-VA n'avaient rien en commun.Après la mission d'information de Paul Magnette et après sa propre mission de préformation avec Geert Bourgeois, Rudy Demotte, dans l'autre coin, avait dit que N-VA et PS ne pouvaient pas gouverner ensemble. Lundi 27 janvier, avant la fin annoncée de la mission d'information de Georges-Louis Bouchez et Joachim Coens, dans le coin, Paul Magnette convoquait son bureau national et la presse pour leur expliquer, depuis son coin, que les propositions de la N-VA étaient " imbuvables ". La tour rouge tourne en rond autour d'un échiquier carré. La tour de l'Yser, elle, va et vient d'un coin à l'autre, d'un coup, tout droit, très loin, elle fait tomber quelques pièces, et puis elle revient. C'est la pièce la plus forte du jeu, la tour de l'Yser. Elle a sa ligne et elle la suit, de raid en raid. Au pied de sa tour de l'Yser, Bart De Wever pose deux " vrais veto, un pour le PS, un pour Ecolo ", d'un coup, tout droit et très loin vers un coin. C'est un raid. Puis Bart De Wever demande que les francophones soient plus ouverts à la discussion, c'est un autre raid et il est revenu dans son coin. Puis Bart De Wever veut leur nettoyer leur bouillie rouge-verte avec du bon dentifrice flamand et c'est un autre raid et il revient. Puis Bart De Wever repart tout droit et dit qu'il faut augmenter les petites pensions, et c'est encore un raid. Puis Bart De Wever dit que le PS ne veut qu'un gouvernement dont il serait le seul patron, c'est un nouveau raid et un nouveau retour à son coin. Mais ce n'est pas parce qu'il lance ses raids qui vont et qui viennent, ni qu'il joue tout droit et très loin, Bart De Wever, que sa tour de l'Yser est la pièce la plus forte de tout le jeu. C'est parce qu'il ne respecte les règles que tant que ça l'amuse, tant qu'il peut faire trembler les autres pièces et tant qu'il peut élargir les dimensions de l'échiquier, jusqu'à le rompre. Car lui, au fond, ce qu'il veut, c'est casser cet échiquier, en faire tomber toutes les pièces, et faire jouer les autres, les Flamands, sur un autre damier, dont il ne serait plus une simple tour, mais dont il serait le roi. La reine, elle, ne joue pas. Elle a reçu un bouquet de fleurs pour son anniversaire, elle porte des chapeaux très chics et elle fait signe de la main partout où elle passe. Le roi, lui, peut jouer, mais un tout petit peu, et il doit toujours rester protégé par une cour de pions et de pièces. Surtout par les fous, abrité qu'il a toujours été par la diagonale des oranges. Il n'a encore jamais bougé que d'une case à la fois, et il n'en peut pas davantage. Mardi 28 janvier, il a pris longtemps avant de décider de ne pas bouger, le roi. Il a prolongé le fou orange, celui qui semble avancer de travers en allant tout droit et le cheval bleu, celui qui brise sa ligne en angles droits, jusqu'au 4 février. La partie belge n'en est même pas encore à son milieu, et, sur l'échiquier, le roi n'est pas encore tombé. Même si certains joueurs trouvent que, coincé depuis huit mois dans son palais à suivre la partie, le roi est tombé endormi.