Benedicto Pacifico Juan Maria Ramirez, dit Tuco, aurait bien pu le dire sous le soleil cuisant d'un western de Sergio Leone : en Belgique francophone, le monde politique se divise en deux, ceux qui disent qu'ils ne vont pas gouverner avec la N-VA et qui finissent par gouverner avec elle, et ceux qui disent qu'ils ne vont pas gouverner avec la N-VA et qui ne gouvernent pas avec elle. Le MR de Charles Michel a souffert cinq ans d'avoir choisi le premier camp. Il en souffre encore beaucoup. Les écologistes de Jean-Marc Nollet souffrent un peu, là, de s'être résolument rangés dans le second camp en refusant l'invitation des deux informateurs royaux, conformément à leurs engagements électoraux.
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Benedicto Pacifico Juan Maria Ramirez, dit Tuco, aurait bien pu le dire sous le soleil cuisant d'un western de Sergio Leone : en Belgique francophone, le monde politique se divise en deux, ceux qui disent qu'ils ne vont pas gouverner avec la N-VA et qui finissent par gouverner avec elle, et ceux qui disent qu'ils ne vont pas gouverner avec la N-VA et qui ne gouvernent pas avec elle. Le MR de Charles Michel a souffert cinq ans d'avoir choisi le premier camp. Il en souffre encore beaucoup. Les écologistes de Jean-Marc Nollet souffrent un peu, là, de s'être résolument rangés dans le second camp en refusant l'invitation des deux informateurs royaux, conformément à leurs engagements électoraux. Et ces dernières semaines, le Parti socialiste a paru vouloir changer de monde. Elio Di Rupo et Paul Magnette ont participé, dimanche 28 juillet, à la rencontre organisée par Johan Vande Lanotte et Didier Reynders. Elle a réuni au Palais d'Egmont les représentants de sept partis, dont la N-VA, dont le PS (avec son Tuco, Elio Di Rupo, et son Blondin, Paul Magnette), dont Groen mais sans Ecolo, donc. Ils n'ont pas discuté de méthode, ils n'ont pas discuté de fond non plus, chaque intervenant s'étant, a-t-on dit, contenté de rappeler sommairement les positions de son parti. Charles Michel a bien demandé, semble-t-il, si la N-VA désirait ou pas entamer des discussions institutionnelles. Mais Bart De Wever n'a pas bronché. Tout au plus le bourgmestre d'Anvers s'est-il amusé, ensuite, de voir Paul Magnette se resservir au buffet. " Ah, les socialistes, quand c'est gratuit, ils mangent beaucoup ", a-t-il lancé à son homologue carolorégien. " There's no such thing as a free lunch ", lui a répondu le politologue, reprenant un vieil adage néolibéral. Il n'empêche : socialistes wallons et nationalistes flamands badinant à une même table, gratuite ou pas, la cène n'avait plus été vue depuis 2010 et la première partie des 541 jours sans gouvernement. Elle a de quoi troubler dans les rangs socialistes. La situation, observée froidement, a en effet de quoi effrayer les militants les plus enthousiastes (il paraît qu'il en reste encore). Le Parti socialiste, le 26 mai dernier, s'est retrouvé au plus bas niveau de son histoire électorale. Elio Di Rupo est en fin de règne, et la transition avec Paul Magnette est grosse de tensions. Elle devrait être effective à l'installation du prochain gouvernement wallon, dont la ministre-présidence est, paraît-il, promise à Elio Di Rupo. Le PS a été forcé de se plier à la volonté du PTB et du CDH à la fois, qui avaient un intérêt commun à voir les socialistes s'associer avec le MR en Wallonie. C'est une défaite politique après une raclée électorale. S'engager dans des discussions approfondies avec la N-VA après cette double humiliation, c'est encore perdre. Entrer dans une coalition fédérale avec la N-VA, selon le modèle dit " bourguignon ", c'est pire encore que perdre. C'est pire que se rendre, pire que tomber sous les balles d'un desperado. C'est sortir la dernière pelletée du fond d'une tombe qu'on aurait creusée soi-même, à côté de celle d'Arch Stanton, dans le cimetière de Sad Hill. " Le monde se divise en deux, Tuco, ceux qui ont un pistolet chargé, et ceux qui creusent. Toi, tu creuses ", aurait dit Blondin à ces socialistes désarmés. Et en effet, lundi 28 juillet, après un bureau de parti dont les participants ont été invités très lourdement à la confidentialité, les mines étaient un peu déterrées. " On ne peut pas dire qu'on en soit sortis avec une stratégie très claire ", raconte un participant, qui " a l'impression qu'il y en a qui ne se rendent pas compte de la gravité de la situation ". " Ce qu'on peut voir, c'est presque physique maintenant, c'est que Paul et Elio ne sont pas sur la même ligne. Mais ils n'en disent absolument rien ", ajoute un autre. Le duel du blond et du brun est en cours depuis longtemps, et son épilogue, attendu et espéré, est proche. On ignore lequel est le bon et lequel est la brute. On n'ose pas imaginer qu'un des deux soit le truand. Mais sont-ils pour autant à deux doigts de se tirer dessus ? " En fait, sur ces derniers événements, leur rivalité s'est transformée en une utile division du travail ", explique un parlementaire. " Chacun est dans son rôle, et ça nous permet d'envoyer des messages différents à des publics différents. Paul en tenant une ligne ferme, qui répète qu'on n'a rien à faire avec la N-VA, ce qui est évidemment incontestable, et Elio qui temporise, qui veut garder la maîtrise de l'agenda, et qui veille à ne vexer personne ", poursuit-il. C'est un rebondissement, une réconciliation inattendue mais tendue, commandée par un motif de nécessité absolue. C'est que la vie du parti en dépend, et que la vie du brun comme celle du blond dépendent de celle du parti : " Je vais dormir tranquille, maintenant que mon pire ennemi veille sur moi ", comme dit un moment Blondin à Tuco. La plaisante rencontre du Palais d'Egmont, concédée par le PS à Didier Reynders et Johan Vande Lanotte, n'aurait alors pas été concédée par Paul Magnette à Elio Di Rupo, mais acceptée par les deux, simplement, nous dit cet ancien ministre, pour " amuser la galerie ". Elle n'est qu'une étape, difficile à franchir, sur le chemin que veulent tracer les deux patrons du Parti socialiste, et qui mène au mieux à un gouvernement sans la N-VA, au pire à de nouvelles élections législatives. Toute autre issue, faut-il le dire, risquerait d'être fatale à une formation en train de traverser un désert hostile. " Le prochain village est à 110 kilomètres d'ici. Si tu économises ton souffle, tu dois pouvoir y arriver ", dirait ici aussi Blondin. Voici ce que le blond et le brun avaient en tête lorsqu'ils ont décidé de partager avec Bart De Wever, Theo Francken et Jan Jambon la table dressée par Johan Vande Lanotte et Didier Reynders. La mission de Didier Reynders et Johan Vande Lanotte a été prolongée, lundi 28 juillet, jusqu'au 9 septembre prochain. Rien ne dit qu'elle l'aurait été si cette réunion à sept partis n'avait pu se tenir. Or, Johan Vande Lanotte et Didier Reynders présentent plusieurs traits affinitaires avec Elio Di Rupo et Paul Magnette : le premier est socialiste, et le second n'est pas Charles Michel. Ils les connaissent, les pratiquent depuis longtemps, et, surtout, personne ne sait qui le Palais aurait désigné en cas d'échec des deux informateurs royaux. Leur personnalité a donc été décisive dans le choix posé par Paul Magnette et Elio Di Rupo. Et ce choix leur permet de gagner du temps. Sans la N-VA, deux combinaisons sont possibles : l'arc-en-ciel entre socialistes, écologistes et libéraux, et une union nationale qui y ajouterait les démocrates-chrétiens, uniquement flamands si le CDH maintient sa décision de siéger dans toutes les oppositions possibles. La droite flamande non nationaliste décidera, en fait. Comme en 2014, lorsque le choix du CD&V de s'associer avec la N-VA en Flandre précipita celui du PS de s'associer avec le CDH en Wallonie, qui précipita celui du MR de s'associer avec la N-VA au fédéral. Refuser l'invitation du Palais d'Egmont, c'était se couper définitivement du CD&V et de l'Open VLD, que le PS devra pouvoir convaincre, à un moment ou l'autre, de se distancier de la N-VA. Ce moment est encore très loin d'être venu. Surtout que le gouvernement régional flamand, où la N-VA est incontournable, n'est pas encore formé. C'est d'ailleurs pourquoi Bart De Wever, formateur de l'exécutif flamand, a temporisé tout l'été : incontournable en Flandre, l'Anversois veut continuer à peser par ce biais sur le jeu fédéral. Il a repris cette semaine les consultations, auxquelles participe encore le Vlaams Belang, ce qui énerve, bien sûr, les présidents de l'Open VLD et du CD&V, Gwendolyn Rutten et Wouter Beke. Qui ne peuvent trop rien dire puisque le sort de leur parti dépend de la volonté du président de la N-VA. Qui le sait. Donc qui attend. Mais qui ne pourra pas attendre éternellement. Pressés par tous les éditorialistes de Belgique qui, même au sud du pays, estiment que tenir sa promesse de ne pas gouverner avec la N-VA c'est refuser de prendre ses responsabilités, les deux socialistes craignaient aussi de se voir refiler le Zwarte Piet, le valet puant porté par le responsable désigné d'un blocage. Une fois les négociations flamandes bouclées, une fois les positions wallonnes consolidées - préférentiellement avec Ecolo, bien sûr, " mais avec les verts on ne sait jamais ", dit-on au boulevard de l'Empereur, c'est autour de la N-VA que se concentreront les débats. Elle a dit ne vouloir gouverner avec le PS que pour négocier le confédéralisme. Or, même en Flandre, personne ne veut négocier le confédéralisme : le Vlaams Belang est pour l'indépendance de la Flandre, et le CD&V ne voudra discuter d'une réforme de l'Etat qu'au plus tôt en 2024. La N-VA devra donc bien annoncer, à un moment où l'autre, qu'elle ne veut plus participer aux discussions fédérales. Ne resteront alors plus à table que les partis de la " coalition Dewael " qu'appelait Paul Magnette à l'élection de Patrick Dewael (Open VLD) à la présidence de la Chambre, contre la candidate soutenue par la N-VA et le Vlaams Belang. " Le monde se divise en deux catégories. Ceux qui passent par la porte, et ceux qui passent par la fenêtre ", avait un jour dit Tuco à Blondin. C'est cette fenêtre étroite que veulent emprunter le blond de Charleroi et le brun de Mons. Puis, ils pourront voir comment se partager le butin.