La Belgique est, en plein printemps, en train de connaître un nouvel automne. Les présidents du PS et du SP.A, Paul Magnette et Conner Rousseau, composent, avec 28 sièges à la Chambre des représentants, la plus grande famille politique belge. Ils ont ensemble entamé un mouvement censé mener à la constitution d'un gouvernement fédéral succédant à celui de Sophie Wilmès, qui ne durera pas plus loin que septembre prochain.
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La Belgique est, en plein printemps, en train de connaître un nouvel automne. Les présidents du PS et du SP.A, Paul Magnette et Conner Rousseau, composent, avec 28 sièges à la Chambre des représentants, la plus grande famille politique belge. Ils ont ensemble entamé un mouvement censé mener à la constitution d'un gouvernement fédéral succédant à celui de Sophie Wilmès, qui ne durera pas plus loin que septembre prochain. Les socialistes, qui ont des chances de croire que, cette fois, des accords sont, au moins sur le fond, possibles, veulent prendre l'été qui vient pour éviter les tourments de l'automne passé. Rappelez-vous. A la fin de l'année dernière, la mission d'information du socialiste Paul Magnette se terminait sur une de ces paraboles dont Bart De Wever a la licence exclusive en Flandre. " J'ai rencontré Paul Magnette. Il a tellement le goût de sa bouillie rouge-verte en bouche qu'il faudra beaucoup de dentifrice flamand pour lui laver la bouche ", disait le bourgmestre d'Anvers et président de la N-VA. Paul Magnette n'avait pas pu convaincre l'Open VLD, dont la présidente Gwendolyn Rutten était pourtant tentée, ni le CD&V, dont Joachim Coens venait à peine de prendre la présidence, de s'engager dans la formation d'un gouvernement fédéral sans la N-VA, premier parti flamand, laissant à Bart De Wever la possibilité de s'adonner à son parabolique penchant. L'informateur Paul Magnette devait rendre son tablier et sa toque. Place, après ça, à Georges-Louis Bouchez et Joachim Coens, dont la salade ne fut pas plus acceptée par une tablée décidément très exigeante. La " bouillie rouge-verte " du chef carolo, si amère à un palais anversois, avait été servie dans plusieurs notes de travail, dont le contenu avait été sensiblement modifié au fil du temps. Pour élargir le plan de table, il avait fallu restreindre les ambitions programmatiques figurant sur le menu. Comme dans ces bons restaurants où les prix ne sont pas affichés, le financement des mesures était soigneusement évité, pour ne pas devoir évoquer un renforcement de la fiscalité, en particulier sur les hauts revenus et les gros patrimoines, dont ne voulaient pas entendre parler les libéraux. Les engagements de campagne les plus saillants des socialistes (le salaire minimum à 14 euros de l'heure, la pension légale à 65 ans, etc.) avaient été dégraissés. En soins de santé, on allait rompre avec la très faible norme de croissance des budgets des années Michel (1,5 % par an, hors indexation) pour " définir une norme de croissance suffisante des soins de santé ", sachant que " le Bureau fédéral du plan a estimé la croissance moyenne des dépenses mécaniques à 2,5 % par an en termes réels, hors inflation ". Il était également prévu de " moderniser le fonctionnement de l'Etat ", notamment en programmant une réforme de l'Etat pour 2024 qui aurait " sans tabou " pu mener à " de fortes régionalisations, une refédéralisation ou des accords asymétriques ". Le terme du milieu, notamment, avait contribué à rendre la " bouillie " indigeste à Bart De Wever, et à sa volonté de frotter les incisives du cuistot au " dentifrice flamand ". Mais la N-VA n'avait pas été la seule à repousser le premier service du président du Parti socialiste. Sophie Wilmès elle-même en avait trouvé la dernière mouture " encore trop à gauche " et avait estimé que la situation n'était " pas mûre " pour passer à la formation d'un gouvernement. La même a également d'abord considéré, ce samedi 16 mai, qu'un plan de relance n'était pas mûr. Mais pas qu'il était " encore trop à gauche ". A hauteur de 10 % du PIB, les socialistes le proposent comme fondation de ce " monde d'après " dont ils disent la venue proche, et accessoirement comme la base d'un futur programme de gouvernement. Le monde d'après, a-t-elle déclaré, n'est pas encore de son ressort, limité par les pouvoirs spéciaux et la confiance aux six mois du monde de pendant la crise. Elle a toutefois fini, nous dit-on, par accepter qu'on réfléchisse à ce plan de relance en parallèle. C'était au cours du " kern+10 ", qui rassemble la Première, ses vice- Premiers, les neuf présidents des partis qui lui ont voté la confiance, et le chef de groupe N-VA à la Chambre, Peter De Roover. Le président du MR, Georges-Louis Bouchez, s'est montré jusqu'au bout critique à propos de cette idée, ce qui a sans doute mené les deux présidents socialistes à communiquer sur le sujet, ce qu'ils firent pendant tout le week-end. Car s'ils ne sont pas sûrs de faire passer toute leur bouillie à une table où siègent la N-VA, l'Open VLD (Gwendolyn Rutten, cela étant, n'a pas du tout rejeté l'idée) et le MR, les socialistes aujourd'hui se disent que l'éventer un peu est la meilleure façon, en la montrant appétissante à l'extérieur, de la rendre comestible à l'intérieur. Parce que quelque chose a changé quant à la " bouillie rouge-verte ". Pas tellement dans sa composition, ni dans son dressage, mais bien dans le service. Au restaurant, on peut refuser une bouillie et s'en choisir une autre, selon ses envies, ses goûts et ses moyens. En revanche, quand on est couché dans son lit d'hôpital, on ne décide pas de ce qui se trouve dans la barquette. Les choses ont en effet beaucoup changé depuis l'époque de la bouillie. Il y a quelques semaines, Bart De Wever, qui avait pendant toute la durée de la législature suédoise réclamé davantage d'économies dans la sécurité sociale, se demandait même qui oserait " dire qu'il ne faut pas de budget supplémentaire pour payer les médecins ". Le 1er mai, Georges-Louis Bouchez se déclarait ouvert à l'idée d'un impôt sur le capital. Quelques jours plus tard Alexander De Croo, ministre Open VLD des Finances, refusait d'aider les entreprises qui verseraient des dividendes et des bonus, et, donc, Sophie Wilmès, Première ministre MR et ancienne ministre du Budget de la suédoise, se montrait intéressée par l'hypothèse d'un grand plan de relance par la dépense publique. C'est sur ce service d'un Etat appelé à la rescousse et dont, tout à coup, les possibilités d'endettement semblent infinies, que les deux présidents socialistes veulent prendre leur élan. Presque officiellement (la presse flamande évoque un " reniflage informel ") flanqué de Conner Rousseau, avec qui il s'est réconcilié après leur tentative, à la mi-mars, de former un gouvernement rassemblant PS et N-VA, Paul Magnette a entamé une tournée des présidences. Les deux rencontrent leurs homologues. Ils les reniflent. Ils leur demandent ce qu'ils veulent et ne veulent pas, puis quelles sont leurs lignes rouges et leurs impératifs, et puis, surtout, ce qui a changé pour eux avec le coronavirus. Malgré les inévitables biais de confirmation - chacun lit la crise avec ses valeurs et ses préjugés, qui s'en renforcent - une évidence se dégage. L'Etat devra peser davantage dans l'économie, fût-ce le temps d'éviter une trop dramatique récession. Conner Rousseau et Paul Magnette n'ont encore rien écrit, ils n'ont même pas encore rencontré tous les autres présidents, mais il y a déjà sous le bras ce qu'ils resserviront : les notes de l'automne dernier, et certainement pas dans leurs plus récentes versions, celles qui s'étaient droitisées mais que la droite trouvait encore trop à gauche. Les aides massives au secteur privé, aux entreprises et aux indépendants, qui ne manqueront pas d'y figurer, seront difficiles à refuser pour les libéraux, pour les sociaux-chrétiens et pour la N-VA. Mais une hausse substantielle du salaire minimum, la taxation du capital et de la fortune , et une revalorisation des rémunérations des travailleurs hospitaliers, entre autres, seront difficiles à évacuer pour les mêmes. Depuis son élection à la présidence du SP.A, Conner Rousseau en a fait un mantra. " Les gens sont socialistes, mais ils ne le savent pas ", va-t-il répétant à tout vent. Il voit dans ce printemps l'occasion de rendre manifeste le socialisme latent des gens, forçant les autres partis à des concessions sociales. Les socialistes comprennent que l'air du temps leur est favorable, ils poussent sur leurs appuis, et ces appuis sont socio-économiques. Les libéraux, qui sont au centre du jeu, ne peuvent que se montrer tentés. Gwendolyn Rutten a, dans la presse flamande, réitéré ses appels à constituer un axe mauve fort, composé des bleus (MR et Open VLD ont ensemble 26 sièges à la Chambre) et des rouges. C'est en route, et les socialistes ont tout à y gagner. " Quand on discute en bureau de parti désormais, tout le monde croit que tout notre programme va passer comme une fleur ", raconte d'ailleurs un membre du bureau du PS un peu moins enthousiaste que ses collègues. Car si Paul Magnette et Conner Rousseau se sont réconciliés pour pousser le programme social d'un gouvernement dont le noeud serait mauve, ils n'ont pas, ces derniers mois, témoigné d'une même prédilection pour la couleur complémentaire. C'est d'ailleurs déjà sur cette question qu'ils s'étaient disputés. On prête au jeune Flandrien des envies de paars-geel, avec la N-VA, tandis que le Carolorégien a toujours dit préférer le mauve et vert. Conner Rousseau qui, comme Alexander De Croo, plaide désormais pour la refédéralisation de certaines compétences, pourrait indiquer son rejet du projet confédéral porté par les séparatistes, qui n'ont pas fini d'être testés. Car l'automne dernier, Paul Magnette informateur devait lâcher du lest sur le socio-économique pour attirer des partenaires autour de son noyau. Cet été, Conner Rousseau et Paul Magnette, renifleurs, devront cette fois en ajouter pour écarter des partenaires dont la crise a momentanément rapproché les positions socio-économiques. N-VA ou pas, Ecolo-Groen ou pas, ils s'assurent en attendant que leur bouillie à eux sera bien servie. On verra si le dentifrice viendra avec.