" Je ne peux pas m'en empêcher. C'est dans ma nature ", dit le scorpion à la grenouille. Il lui avait pourtant promis, juré : non, il n'allait pas la piquer. Il avait besoin d'elle, pour traverser la rivière, ils allaient faire équipe, il allait se contenir, il n'était pas fou, enfin ! Et au début, le scorpion Bouchez avait effectivement fait un effort ; alors, les grenouilles libérales avaient commencé à lui faire confiance. Plus aucune ne trouvait à redire sur sa réputation passée de piqueur effréné.
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" Je ne peux pas m'en empêcher. C'est dans ma nature ", dit le scorpion à la grenouille. Il lui avait pourtant promis, juré : non, il n'allait pas la piquer. Il avait besoin d'elle, pour traverser la rivière, ils allaient faire équipe, il allait se contenir, il n'était pas fou, enfin ! Et au début, le scorpion Bouchez avait effectivement fait un effort ; alors, les grenouilles libérales avaient commencé à lui faire confiance. Plus aucune ne trouvait à redire sur sa réputation passée de piqueur effréné. " Trois mois après son accession au trône de la Toison d'or, le costume présidentiel l'aurait gainé d'une nouvelle sagesse. Le costard d'agitateur qu'on lui taillait généralement, avant, n'était pas adapté à sa morphologie réelle, assure-t-il, se déclarant désormais "beaucoup plus heureux sur le plan humain" ", écrivions-nous dans un récent dossierconsacré aux nouveaux présidents de partis.C'était juste avant le coronavirus. Georges-Louis Bouchez traversait confortablement la rivière politique. Sur le dos des grenouilles libérales qui l'avaient hissé là, on ne voyait que lui, le jeune président du MR, le moderne casseur de codes, le souffle nouveau propulsé un temps informateur royal. Puis le Covid-19 avait débarqué et plus personne n'avait parlé de lui. Ni d'aucun autre politique. A part elle : Sophie Wilmès. La Première ministre que, quelques semaines plus tôt, personne ne connaissait, mais que désormais tout le monde adorait. D'être ainsi à l'arrière-plan relégué, Georges-Louis Bouchez n'a pas supporté. " Elle est hyperexposée, tout devant, alors qu'elle est plutôt une teamplayer, nous faisait-il part au plus fort de la crise sanitaire. Alors que moi, j'aime bien être en première ligne, voilà. " Donc le scorpion a recommencé à piquer. Il est devenu président d'un club de foot borain, il a débattu sur LN24 avec Raoul Hedebouw (PTB) même si certains, dans son parti, le lui déconseillaient, il a fustigé Paul Magnette qui reprenait la main pour la formation d'un gouvernement fédéral, puis il a repris la main avec Joachim Coens (CD&V) et Egbert Lachaert (Open VLD), il a critiqué la manifestation antiracisme bruxelloise (et le PS), il a engueulé des journalistes parce qu'il n'était pas content de ce qu'ils racontaient, puis il a tweeté-posté-liké sur les réseaux sociaux, frénétiquement, comme il l'avait toujours fait. Pour ça, il a même déboursé. De tous les présidents de parti francophones, Georges-Louis Bouchez est celui qui dépense le plus pour des contenus sponsorisés sur Facebook et Instagram : 37 814 euros entre mars 2019 et le 27 juin dernier, dont près de 3 000 euros lors de la dernière semaine. Là où une Sophie Wilmès, et même un Charles Michel, ont, quant à eux, payé... moins de cent euros au cours de la même période, selon les données livrées par Facebook. Ces derniers jours, le montant des publications sponsorisées semble même avoir augmenté, atteignant la fourchette 900-999 euros (pour promouvoir sa propre page Facebook, ou encore un post sur la thématique d'une commission parlementaire sur le coronavirus). " Soyons clairs, ces sommes-là représentent des fonds de tiroir, par rapport à ce qui peut être payé sur Facebook, par exemple en France ", recadre Nicolas Vanderbiest, expert en communication politique sur les réseaux sociaux. C'est aussi moins qu'en Flandre, où le Vlaams Belang a acheté pour plus d'1,2 million de publicités sponsorisées depuis mars 2019 et son président, Tom Van Grieken, 469 594 euros pour sa page personnelle . Suivent ensuite la N-VA et le PDVA, dans une moindre mesure. Puis les partis francophones, loin derrière. Georges-Louis Bouchez (qui dépense plus pour lui-même que pour son parti) popularise " une technique de communication à l'oeuvre depuis au moins trois ans en France et qui, en Belgique, a été initiée par des partis plus extrêmes comme le Vlaams Belang et la N-VA ", observe Nicolas Vanderbiest. Inonder les réseaux sociaux, quitte à parfois assumer tout et son contraire. Un exemple, juste comme ça : publier des photos du dépôt d'une gerbe de fleurs en hommage au roi Léopold, devant sa statue, en 2014 ; six ans plus tard, publier des photos d'autres fleurs, déposées devant une plaque commémorative à la mémoire de ceux qui se sont battus pour l'indépendance du Congo. Pour attirer l'attention des médias traditionnels, qui offriront une caisse de résonance vers un public plus large. Stratégie qui fonctionne d'autant mieux, en tenant des propos clivants. C'est comme ça qu'il s'est fait connaître, GLouB (de son surnom non autorisé). Tant qu'il était échevin, député ou délégué général en charge de l'animation et la prospective du MR, cette méthode le concernait, lui. Depuis qu'il en a pris la tête, elle rejaillit sur tout son parti. Dont certains membres commencent à constater un effet d'entraînement. Une tache d'huile. " Des élus commencent à l'imiter ", affirme l'un. " Depuis qu'il est devenu président, on a l'impression que c'est open bar, poursuit une autre. Tout à coup, une série de petits élus se sont mis à publier ou à liker des contenus plutôt trash. " " Puis il y a les comptes de droite, parfois anonymes, qui ont comme ouvert les vannes, ajoute un observateur avisé. Je l'ai fait remarquer à un élu MR qui m'a répondu "oui, ben avec tout ce qu'on s'est ramassé venant de la gauche ces dernières années..." " " On pensait qu'avec la suédoise, le contexte avait projeté sur la Toile une polarité extrême, embraie un ministre libéral. Or, ce n'était pas le summum : le ton est encore devenu plus dur après le gouvernement Michel. Absence de nuance, manichéisme, irrespect mutuel... Mais faire tout reposer sur Georges-Louis, c'est un peu facile ! " Et de fustiger certains tweets " terribles " du PS ou du PTB. " Sans doute des élus se sentent-ils un peu obligés de suivre le mouvement initié par leur nouveau président pour être dans sa roue, avance Caroline Van Wynsberghe, politologue et maître de conférences à l'UCLouvain. Mais je constate aussi que des parlementaires libéraux plus discrets se font désormais aussi prendre à partie par des comptes anonymes. " Bref, personne n'y échappe. Entre ceux qui envoient toujours des communiqués de presse et ceux qui, désormais, appâtent les journalistes via Twitter réside souvent, aussi, une différence d'âge. " Entre Charles Michel et Georges-Louis Bouchez, il n'y a pas dix ans d'écart (NDLR : en fait, si, il y en a dix, pile) donc on ne peut pas dire qu'ils appartiennent à des générations différentes. Pourtant, technologiquement, c'est le cas ", épingle le politologue Jean Faniel, directeur général du Crisp (Centre de recherche et d'information socio-politiques). L'un est tombé dans les réseaux sociaux depuis le début de sa carrière, l'autre a dû s'y mettre en route. Les " anciens " ont eu tendance à déléguer la gestion de leurs comptes et pages à des chargés de communication, pour un résultat plus institutionnel. " Les jeunes sont habitués à les gérer eux-mêmes ", pointe Nicolas Vanderbiest. Avec un ton plus personnel, plus tranchant. Plus vraiment le choix, de toute façon. Les algorithmes des réseaux sociaux favorisent les contenus polarisants. " On y est tous réduits, reconnaît François De Smet, président de Défi. Pas que les politiques. Les journalistes, les académiques, tous ceux qui veulent se fendre d'un bon mot. Le format entraîne un tel raccourci de pensées que ce qui émerge est clivant. " Mais, selon lui, il y a clivant (fin et intelligent) et clivant (simpliste et sous la ceinture). " La deuxième option est évidemment la plus simple... Personnellement, je ne me prive pas d'un bon mot, mais je préfère utiliser la première alternative. Ça fait partie du jeu. Mais quand on y joue, il faut s'attendre à recevoir des attaques en retour. " Elles pleuvent sur Georges-Louis Bouchez et sur ceux qui commencent à l'imiter. " Ce qui est intéressant, avec lui, c'est qu'il répond à tout le monde, même à ceux qui se moquent de lui ", remarque cet élu. Un scorpion qui aime la bagarre. Dans la fable, après avoir piqué la grenouille, tous deux finissent par sombrer dans la rivière. En politique, ceux qui attaquent sur les réseaux sociaux et qui paient pour le faire savoir (Vlaams Belang, N-VA et PVDA-PTB en tête) sont ceux qui ont électoralement émergé. Ça doit donner envie de les copier.