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Samedi 11 avril, une quinzaine de personnes sont assises devant leur ordinateur. Une est couchée. Toutes dirigent un pays en crise. La Belgique est gouvernée par son quatrième kern élargi aux présidents de parti depuis qu'a émergé cette solution. La contrepartie de la confiance votée par neuf partis (PS, MR, CD&V, VLD, Ecolo, SP.A, Groen, CDH, DéFI) et des pouvoirs spéciaux confiés par dix partis (les mêmes plus la N-VA) à Sophie Wilmès et à son gouvernement tripartite en affaires courantes, à peine soutenu par 38 sièges à la Chambre est déjà en train de montrer certaines limites. Pas parce que la technique défaille : le logiciel des premières discussions, Zoom, a été remplacé par un concurrent plus sûr, produit par l'américain Cisco Systems. Mais bien plutôt parce que les mesures que présente Sophie Wilmès, dont l'empire est limité aux effets de la pandémie de coronavirus, n'ont rien, pour peu qu'il en existât jamais, de purement technique. " Les gens sont de bonne volonté, mais plus on se préoccupe d'économie, plus les divergences idéologiques apparaissent ", constate un président de parti. Le déplafonnement et la défiscalisation des heures supplémentaires dans les secteurs critiques en particulier, proposition qu'avait lancée Georges-Louis Bouchez dans la presse quelques jours plus tôt (alors déjà ficelée, sous l'impulsion de son parti, en préparation de son adoption par le gouvernement), a heurté les rouges et les verts - le gel de la dégressivité des allocations de chômage moins, mais c'est une autre histoire. L'initiative, procédant d'un " travailler plus pour gagner plus " tout sarkozyste, arrange les fédérations patronales, en particulier dans la grande distribution - qui ne devront pas payer un euro de plus pour revaloriser leurs employés, et enrage les syndicats - qui déplorent un énième définancement de la sphère publique. Socialistes et verts ont donc marqué leur désaccord, samedi 11. Chacun à leur manière : Paul Magnette a demandé que son objection soit inscrite au PV de la réunion et dit se réserver la possibilité de voter contre cette disposition lorsque le Parlement en discutera, ce qui ne change rien, et Jean-Marc Nollet et Meyrem Almaci ont demandé que leur objection soit inscrite au PV de la réunion et dit qu'ils voteront contre lorsque le Parlement en discutera, ce qui ne changera rien. La disposition passera bien. Elle est limitée dans le temps, jusqu'au 30 juin, et si le Parlement ne le vote pas, les travailleurs devront rembourser les sommes perçues : aucun parti d'opposition n'osera risquer d'endosser la responsabilité d'un tel chaos. L'adoption de cette décision montre combien le consensus est difficile lorsque les visions du monde ne divergent pas. Tellement que le parti qui s'oppose le moins aux projets de l'exécutif tripartite est celui qui a le plus contesté le compromis qui a vu accéder Sophie Wilmès aux pouvoirs spéciaux : la N-VA, qui n'a pas voté la confiance à Sophie Wilmès, est la seule à ne pas envoyer son président mais son chef de groupe, Peter De Roover, à ces vidéokerns élargis. Mais elle ne canne jamais sur rien. Ceux qui cannent, eux, sont ceux qui se trouvent les plus éloignés des positions de la feue suédoise. " Globalement, il n'y a que les écologistes et les socialistes qui se distancient de temps en temps, parce qu'ils veulent pouvoir dire qu'ils ont contribué à surmonter cette crise sans devoir en assumer toutes les responsabilités ", s'énerve un président ni écologiste ni socialiste, qui se réjouit toutefois que les débats restent " très cordiaux ". Elle montre aussi, cette parenthèse sarkozyste, combien l'entonnoir exécutif laisse, pendant la tempête encore plus que par temps calme, peu d'espace à ceux qui pensaient en avoir, dans les médias comme dans la prise de décision. " Ceux qui avaient cru que le gouvernement ne ferait pas ce qu'il voulait ils n'avaient rien compris, hein... ", lâche un président de parti d'opposition. " Il y en a qui croient qu'on peut faire de la codécision. Mais c'est tout au plus de la concertation, voire de la consultation ", précise un autre. On n'en attendrait pas davantage d'un organe qui n'a ni existence légale, ni, jusqu'à il y a peu, ordre du jour précis, ni méthodologie formalisée. " On a enlevé le point "établissement d'une méthodologie" que l'on essayait d'aborder les fois précédentes en fin de discussion, parce que c'est plus ou moins clair maintenant : il y a un ordre du jour, on ne prend la parole que quand on n'est pas d'accord, et puis la décision est validée ", résume un président. C'est en effet le kern " normal ", soit Sophie Wilmès et ses vice-Premiers ministres (David Clarinval pour le MR, Koen Geens pour le CD&V et Alexander De Croo pour l'Open VLD) qui établit, généralement le mercredi, le menu du samedi. Il décide, presque souverainement, de ce qui peut être mis en oeuvre par le Parlement et de ce qui doit plutôt passer par la rédaction d'arrêtés royaux de pouvoirs spéciaux. Ces derniers sont ensuite discutés, le jeudi soir, entre leurs chefs de cabinet respectifs et ceux des présidents de parti (Thomas Dermine, directeur de l'Institut Vandervelde, pour le PS ; Axel Miller, directeur du cabinet de Georges-Louis Bouchez, pour le MR ; Patrick van Ypersele, secrétaire politique à la Chambre, pour le CDH ; Michael Loriaux, collaborateur parlementaire, pour DéFI ; Grégory Van Lint, secrétaire politique du groupe Ecolo-Groen à la Chambre, pour les verts flamands et francophones) avant d'être servis à la table des patrons, où siègent les vice-Premiers, les présidents de parti et les ministres qui ont rédigé les projets d'arrêtés de pouvoirs spéciaux à faire passer. " Il y a une vraie discussion le jeudi soir, souvent ça dure six ou huit heures, mais le samedi c'est beaucoup moins long : ça n'a pris que deux heures trente, samedi 11 avril. Mais de toute façon l'impulsion vient toujours du kern du mercredi, c'est vrai ", admet un participant. A ce moment, les comptes sont bons. Les ministres sont d'ailleurs ceux qui parlent le moins : lors des premières réunions, ils présentaient encore leurs projets d'arrêtés royaux de pouvoirs spéciaux. Depuis le 11 avril, cette présentation étant réputée avoir été posée en intercabinets, ils en sont même dispensés. Ce samedi-là, deux carrés noirs s'affichaient sur l'écran des participants : Conner Rousseau, le président du SP.A, qui était alité - c'est lui la personne couchée des quinze - et qui a expliqué en néerlandais être un peu malade, et Maggie De Block. " Mais qui est-ce qui... C'est toi Maggie ? " a d'ailleurs demandé Sophie Wilmès. " Oui, oui, c'est moi ! " a répondu la ministre de la Santé. Après un point sur la situation sanitaire, toujours moins long de séance en séance (" ça ne servait à rien que la Première répète le samedi ce qu'elle avait déjà dit en plénière à la Chambre le jeudi ", dit un invité), sont examinés les arrêtés de pouvoirs spéciaux. " Si tout le monde a marqué son accord en réunion préparatoire, personne n'est censé prendre la parole, et ça va plutôt vite ", raconte un de ceux dont la caméra était branchée. Lors de la réunion précédente, plusieurs partis, dont même l'Open VLD, avaient manifesté leur opposition à l'adoption de l'arrêté sur les Sanctions administratives communales (SAC) sans demander l'avis préalable du Conseil d'Etat. Mais l'arrêté est tout de même passé sans que l'avis ait été demandé. " Il y a une dynamique majoritaire : si ceux qui s'opposent ne sont pas assez nombreux, le truc passe ", résume un président. Le président de DéFI, François De Smet, a alors créé un précédent. C'est lui qui a demandé à Sophie Wilmès que son opposition, et celle de ses camarades verts, rouges et bleus flamands, figurent au procès-verbal de la réunion. La Première ministre l'a accepté. Depuis, l'entonnoir s'est un peu élargi. Cette dynamique majoritaire tacite (normalement un Conseil des ministres fonctionne au consensus) pourrait trouver à s'exprimer en dehors des pouvoirs spéciaux, en dehors du coronavirus, et en dehors même de ces vidéoconférences du samedi. Un président y voit même les germes d'une nouvelle pratique, celle d'un gouvernement minoritaire qui se composerait, avec le Parlement, des majorités au cas par cas. " Notre objectif c'est de faire passer de plus en plus de mesures possibles par la voie parlementaire, qui n'est pas nécessairement plus lente, et de moins en moins par les arrêtés de pouvoirs spéciaux, et qui a plus de légitimité démocratique. Mais même via les pouvoirs spéciaux le gouvernement ne peut pas venir avec n'importe quoi : s'il sait qu'il n'a pas de majorité au Parlement pour le valider après coup, il sera forcé de le retirer ", pointe un autre président, qui pense que l'expérience sera quand même utile, " parce que compter en Belgique sur des gouvernements majoritaires stables dans les prochaines années, c'est assez hasardeux ". D'une durée de vie limitée par essence, l'expérience serait-elle pour autant reconductible par habitude, lorsque reviendront les beaux jours et la fin des pouvoirs spéciaux, au plus tard en septembre ? Le gouvernement minoritaire de Sophie Wilmès, avec ses 38 sièges, prolongera-t-il son existence en négociant des majorités variant selon les projets ? Ou, comme beaucoup de francophones l'espèrent et comme certains Flamands le redoutent, cet exercice des kerns élargis auxquels Bart De Wever ne participe pas sera-t-il la rampe de lancement d'un gouvernement sans la N-VA ? " Le problème c'est qu'on ne peut pas dire que ça tisse vraiment de la confiance entre les présidents : De Smet fait le philosophe, Nollet est agressif, Magnette arrogant, Prévot joue au bourgmestre et Bouchez ne dit rien parce qu'il n'y a pas de caméra ", résume l'ensemble des présidents de partis, que Le Vif/L'Express a sondé, et dont l'avis unanime, sauf lorsqu'il s'agissait de parler d'eux, a été ici agrégé.