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Vénérable institution bruxelloise, la biscuiterie Dandoy doit fêter son bicentenaire en 2029, juste avant la Belgique. Conseillère à l'Union des classes moyennes, Sophie Heuskin se demande si elle tiendra jusque-là! Elle n'est pas la seule. "Tout le coeur de Bruxelles est durement touché par la crise, confirme Sophie Helsmoortel, présidente du Brussels Exclusive Labels qui représente une soixantaine de fleurons du luxe et de l'artisanat. Des commerces comme Dandoy, Delvaux ou Marcolini souffrent terriblement de l'absence de touristes et de passage dans le centre-ville." La rue au Beurre, où siège la boutique-étendard de la maison Dandoy, a vu défiler jusqu'à cinq fois moins de piétons qu'il y a un an, selon le comptage hebdomadaire de hub.brussels, l'Agence pour l'accompagnement de l'entreprise. Pareil dans de nombreuses artères commerçantes (voir le graphique ci-dessous). L'exercice 2019 s'était pourtant achevé sur des chiffres records pour le roi du spéculoos. Mais aujourd'hui, Dandoy puise largement dans ses réserves pour couvrir des frais fixes trop élevés. "Nous en sommes réduits à appeler à l'aide, reconnaît le directeur des ventes, Alexandre Helson. Fournisseurs, bailleurs, actionnaires, banquiers... Nos ventes ont fondu de 60%. Nos produits sont des cadeaux qu'on offre traditionnellement aux autres ou à soi-même, mais il n'y a plus d'occasions. Les gens ne vont plus au bureau, ne se voient plus, ne voyagent plus, ne se fêtent plus." Lors du premier confinement, au printemps, Dandoy a choisi la solidarité avec les magasins contraints à baisser le rideau. "Nous ne nous considérons pas comme un commerce essentiel, nous avons voulu être exemplaires envers des clients et du personnel." Fermeture des huit magasins de l'enseigne, chômage économique pour la centaine de travailleurs, distribution des stocks aux hôpitaux et aux Restos du coeur... La réouverture a commencé en mai. "En juin et juillet, on était remontés à 50 ou 60% de notre chiffre d'affaires grâce aux boutiques des communes périphériques. Celles du centre - les trois plus importantes - continuaient à perdre de l'argent." Mais dès les prémices de la deuxième vague, les chiffres ont à nouveau flanché. Et à l'approche des fêtes de fin d'année, période où Dandoy réalise le tiers de ses ventes annuelles, la situation est catastrophique. "Puisque les clients ne viennent plus à nous, on essaie de mettre en place des solutions pour se rapprocher d'eux." Pop-up stores, clic & collect, distribution dans les quartiers. "On est passés en mode guérilla, on tente tout ce qu'on peut pour sauver ce qui peut l'être." Comme tant d'autres commerces qui s'étaient péniblement remis des attentats de 2016 puis de la piétonisation du centre. "Avec l'événementiel, le commerce est le secteur le plus affecté", confirme Isabelle Grippa, la patronne de hub.brussels. Cet organisme public fournit au gouvernement bruxellois un monitoring périodique de l'impact de la crise sur le tissu économique régional. "Ce secteur représente à Bruxelles 22.000 établissements et 62.000 emplois, Horeca inclus. Il est touché de plein fouet." Si beaucoup ont survécu grâce au chômage économique, au moratoire sur les faillites (maintenu jusqu'en juin) et à l'embellie de l'été, la dernière enquête de l'Economic Risk Management Group prouve que ça ne durera pas. "Les acteurs de l'Horeca, des arts et du spectacle estiment que 30% d'entre eux ont déjà déposé le bilan ou entamé la procédure et que 14% le feront dans les six mois." Le président du tribunal de l'entreprise de Bruxelles enfonce le clou. Paul Dhaeyer affirmait à la RTBF "redouter une explosion" des faillites dans les petits commerces, l'événementiel et l'Horeca. "On a connu un pic jusque début juillet, puis une accalmie pendant l'été et c'est reparti ces derniers jours." Et encore, modère Olivier Willocx, CEO de Beci, la Chambre de commerce et Union des entreprises de Bruxelles, "l'ONSS et la TVA, généralement à l'origine de 80% des faillites pour défaut de paiement, ont renoncé à assigner depuis plusieurs semaines." Ce n'est sans doute que partie remise. Pour Isabelle Grippa, "la possibilité offerte aux entreprises de recourir au chômage économique a permis d'éviter l'arrivée massive de demandeurs d'emploi chez Actiris. Mais à terme, l'enjeu est majeur." D'autant qu'en toute logique, le nombre de créations de nouvelles entreprises - donc de nouveaux employeurs potentiels - diminue lui aussi fortement, selon les chiffres de l'Institut bruxellois de statistique et d'analyse. Deux cents créations de moins en juillet par rapport à l'an dernier, par exemple. Une réalité qui s'observe à Bruxelles comme en Wallonie, au contraire de la Flandre, où l'esprit entrepreneurial ne s'est pas ralenti, selon le géant des services RH Partena Professional. L'impact de la crise sur les (très) petits entrepreneurs semble en effet plus marqué dans la capitale. Le ministre régional de l'Emploi, Bernard Clerfayt, s'attend à voir 30.000 personnes supplémentaires à la recherche d'un job dans les prochains mois. Alors que les offres d'emploi reçues par Actiris sont en baisse constante. Depuis le début de la crise, leur volume a baissé de 16,9%, avec des chutes vertigineuses dans l'Horeca (-67%) et le commerce (-47%). Au-delà des fermetures imposées temporairement aux commerces non essentiels, durablement au monde de la nuit et à nouveau, depuis octobre, à l'Horeca et au secteur culturel, ce dont souffre le plus l'activité bruxelloise, c'est de l'absence de clients. Touristes ou voyageurs d'affaires, les visiteurs étrangers font défaut, mais c'est aussi le cas des nombreux travailleurs et navetteurs coincés chez eux par le télétravail. "Même s'il y a eu un regain d'activité pendant l'accalmie de l'été, les consommateurs sont repliés chez eux, regrette Sophie Heuskin à l'UCM. Dans les quartiers touristiques, commerçants ou européen, c'est la catastrophe. Les retours de terrain montrent des entreprises dans des situations dramatiques, tant sur le plan financier que psychologique et humain. Beaucoup ont épuisé leurs réserves." Début octobre, le service régional d'information aux entreprises 1.819 avait traité 31.450 demandes en lien avec les effets de la pandémie, contre 8.500 appels pour toute l'année 2019. Plus de neuf questions sur dix concernent les aides financières. Pour aider les commerçants à retrouver des clients, donc des recettes, les services d'accompagnement régionaux concentrent leurs efforts sur une aide à la digitalisation destinée à stimuler le développement de la vente en ligne... de proximité. "Les trois quarts ne sont pas outillés et ceux qui n'ont pas les moyens de rattraper leur retard numérique souffrent le plus, souligne Isabelle Grippa. Il ne suffit pas d'indiquer que vous faites du take away sur votre vitrine, il faut reproduire une véritable expérience client en ligne. Nous avons déployé des ressources pour les y aider." Beci a calculé que les fonds propres des entreprises bruxelloises avaient fondu de 3,3 milliards lors de la première vague et devaient être recapitalisés à hauteur de 1,6 milliard. "Ce ne sont pas les 120 millions d'aides régionales qui peuvent combler le trou, remarque Olivier Willocx. Et avec la douche froide qui nous est retombée dessus, tout le monde est en train de préparer des plans de licenciements." Tout le monde? Non! Toutes les entreprises ne sont pas logées à la même enseigne, à en croire le spécialiste de l'analyse des données d'affaires Graydon. Il y en a même qui tirent leurs marrons du feu, nous démontre son directeur R&D Eric Van den Broele, chiffres à l'appui. Plus de la moitié (51,3%) des 277.000 entreprises actives en Région bruxelloise n'ont pas (encore) souffert de la crise, selon ses données actualisées au 20 octobre. Et disposent de réserves de trésorerie évaluées à plus de 441 milliards d'euros. A l'inverse, plus de 108 000 entreprises (39%) qui emploient 282 000 personnes paient un lourd tribut au virus, avec des besoins en capitaux d'environ 7,5 milliards d'euros. "Impossible pour le gouvernement de combler un tel trou, admet notre interlocuteur. Mais le cash disponible auprès des autres pourrait être mobilisé rapidement, moyennant différents incitants fiscaux, par exemple." Une voie à explorer d'urgence?