Jusqu'au bout, le divorce à l'anglaise aura tenu du supplice chinois. Le 31 décembre à minuit tapant, le Royaume-Uni prend pour de bon ses distances avec l'Union européenne et reprend sa liberté économique et commerciale. Au bout de l'insoutenable suspense domine le soulagement, le sentiment de préserver l'essentiel par la grâce d'un last minute deal que l'on n'osait plus trop espérer. La guerre totale sur le plan commercial n'aura pas lieu, une sortie en douceur sans se quitter (trop) fâchés l'a emporté.
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Jusqu'au bout, le divorce à l'anglaise aura tenu du supplice chinois. Le 31 décembre à minuit tapant, le Royaume-Uni prend pour de bon ses distances avec l'Union européenne et reprend sa liberté économique et commerciale. Au bout de l'insoutenable suspense domine le soulagement, le sentiment de préserver l'essentiel par la grâce d'un last minute deal que l'on n'osait plus trop espérer. La guerre totale sur le plan commercial n'aura pas lieu, une sortie en douceur sans se quitter (trop) fâchés l'a emporté. Ouf! Wallonne, bruxelloise, flamande ou fédérale, les fédérations patronales ne s'y trompent pas, elles qui communient dans la satisfaction et saluent en choeur un saut qui relève un peu moins de l'inconnu. Sous réserve d'inventaire. Trop tôt à ce stade pour dénicher, parmi les 1.246 pages du traité, tous les dégâts collatéraux possibles, identifier de possibles réactions en chaîne, supputer une spirale négative de la dynamique économique déclenchée par le repli du Royaume-Uni sur ses terres. Ainsi, quel mauvais tour pourrait jouer à l'écoulement des produits européens une livre sterling dépréciée qui se conjuguerait à une perte prévisible du pouvoir d'achat des consommateurs britanniques? Soft or hard Brexit, telle n'est plus la question. Des mois durant, le dilemme a hanté les esprits, mobilisé des task forces, nourri études et simulations. De quoi perdre son flegme à la longue, tant les prévisions donnaient le bourdon. C'est que la Grande-Bretagne vaut son pesant d'euros, sixième fournisseur du marché belge et quatrième débouché des entreprises belges. Chaque année, des marchandises d'une valeur totale moyenne de 19 milliards d'euros quittent notre pays pour passer de l'autre côté de la Manche. On ne voit jamais un partenaire commercial de cette envergure prendre le large sans ressentir une grosse boule au ventre. Quand la demande intérieure britannique engendre 2% de la valeur ajoutée totale et menace de faire faux bond, les compteurs s'affolent fatalement.La Belgique et sa petite économie ouverte aura joué, non sans raison, à se faire peur en imaginant le pire: un tassement de la croissance économique de 0,2 à 0,3% ; une perte de richesse annuelle de 2,35% ( 9,8 milliards) ; jusqu'à 42.000 postes de travail à la trappe, sur les 100.000 créés par le business avec le Royaume-Uni. Des pans entiers de l'industrie et des services retenaient leur souffle. Equipements de transport, produits de transformation alimentaire, textile et ameublement côté nord de la frontière linguistique. Côté sud, fabrications métalliques, instruments optiques de précision, équipements électroniques/électriques, agroalimentaire, et last but not least, la chimie, l'industrie pharmaceutique et le matériel médical qui fournissent quelque 40% des exportations wallonnes vers la Grande-Bretagne. En Région bruxelloise, l'automobile (65% des exportations bruxelloises vers le Royaume-Uni), les produits chimiques et l'alimentaire étaient aux aguets.Certains tremblaient plus que d'autres. Ils étaient bien plus nombreux à redouter les ravages d'un no deal au nord qu'au sud du pays. La Flandre, avec sa façade maritime dangereusement exposée aux vents contraires en provenance d'outre-Manche, s'attendait à payer au prix fort des liens commerciaux avec la Grande-Bretagne particulièrement intenses: plus de 85% des exportations comme des importations belges sont estampillées "Vlaanderen". Au bord de la panique, le nord du pays redoutait la disparition de 28 000 jobs, se faisait un sang d'encre pour la survie de ses 450 pêcheurs et la bonne marche de ses ports, Zeebruges surtout, tête de pont de la distribution britannique de l'Europe du nord-ouest et qui concentre 45% du trafic maritime total avec le Royaume-Uni. Cool, la Wallonie? Moins à la merci des sautes d'humeur britanniques vu sa dépendance plus limitée aux flux commerciaux avec la Grande-Bretagne, son cinquième client (3 milliards d'exportations en 2019) et son septième fournisseur (1,04 milliard d'importations), elle s'attendait à subir la moitié des pertes économiques infligées par le Brexit à la Flandre. Plus de peur que de mal finalement. On peut enfin se remettre à respirer et retrouver le sourireaux sièges des quelque 55.000 entreprises qui font directement affaire avec le Royaume-Uni, parmi lesquelles 18.500 - dont 1 200 wallonnes - y exportent chaque année des biens ou des services. Le Brexit est une affaire qui s'est conclue entre partenaires commerciaux, sans droits ni quotas douaniers, sans concurrence déloyale en perspective. Envolée, la facture annuelle de 2,2 milliards d'euros en tarifs douaniers qui aurait pesé sur les exportations et les importations belges connectées avec le Royaume-Uni. Magie des prévisions économiques: dans une toute première impression, un économiste de la Banque nationale laisse même entrevoir que l'issue somme toute heureuse de la crise pourrait tonifier la croissance de l'ordre de 0,3% en 2021, de 0,2% en 2022. Toute euphorie serait parfaitement déplacée, il ne peut être question de happy end. Et la Belgique n'est pas la moins à plaindre du dénouement, fût-il le plus favorable. Irlande exceptée car la plus mal lotie d'entre tous, notre pays partage avec les Pays-Bas, le Danemark et Chypre le triste privilège de figurer dans le cercle des Etats qui auront le plus à perdre dans cette triste saga. On échappe aux droits et aux quotas douaniers certes, mais formalités douanières et administratives et contrôles alimentaires, il y aura bel et bien. Autant d'entraves synonymes de perte de fluidité et, donc, de ralentissement des échanges commerciaux. Mauvais pour le business car time is money... Face au cavalier seul anglais, there is no alternative que de limiter la casse. S'il faut en croire les projections établies sur la foi du scénario le moins douloureux à encaisser, le Brexit se solderait par une disparition de 10.000 jobs à l'échelle nationale dont 6.500 en Flandre, qui perdrait 0,6% de son PIB dans l'aventure ; coup dur attendu pour la Flandre-Occidentale, plus précisément l'axe Bruges-Courtrai où tapis et revêtements de sol en matières textiles sont les produits les plus exposés au débouché britannique désormais fragilisé. La Flandre qui se réjouit en revanche pour ses pêcheurs, admis à jouer les prolongations dans les eaux britanniques non sans renoncer à 25% de leurs prises et sans savoir ce que leur réserve l'avenir d'ici à cinq ans et demi et la fin de la période transitoire. Le futur de 65 bateaux de pêche et de 2.500 emplois directs et indirects fournis par le secteur reste dans le brouillard. Il y aura donc des plaies à panser. Keep calm and stay united : mi-novembre dernier, au parlement flamand, alors que le compte à rebours s'engage dans la dernière ligne droite, Jan Jambon (N-VA) se donne une contenance en confirmant que le gouvernement qu'il dirige, non content d'éponger la facture liée au coronavirus, va délier les cordons de la bourse dans l'espoir d'adoucir les premières blessures causées par le Brexit. 83 millions d'euros dégagés pour soutenir les exportations flamandes et assister les entreprises condamnées à vivre des semaines ou des mois difficiles. En attendant mieux: un secours de l'Union européenne issu d'une réserve d'ajustement au Brexit, dotée de cinq milliards d'euros et constituée pour soutenir les Etats membres et les secteurs les plus durement touchés par le retrait britannique. La Flandre, son patronat en tête, n'imagine pas ne pas recevoir une part du gâteau à la hauteur du préjudice subi et ne pas pouvoir compter dans l'adversité sur la loyauté et la compréhension de ses compagnons de route wallons et bruxellois moins mal lotis qu'elle. "Lorsqu'on sait que la Flandre représente 86% des exportations belges au Royaume-Uni, il me paraît plus que normal que lors de la répartition intrabelge des moyens européens, ceux-ci reviennent dans leur quasi-totalité à la Flandre", enchaînait un Jan Jambon, la tête encore emplie de la bonne nouvelle qu'il avait pu communiquer aux députés flamands un an plus tôt déjà, en novembre 2019: "J'ai eu un entretien avec mon collègue Di Rupo. Il m'a dit qu'il était prêt à soutenir la position de la Flandre, qu'il comprenait le gros impact que nous allons subir. Aligner les Régions ne sera pas difficile." Mais lorsque, voici quinze jours, l'ex-chef du gouvernement flamand et eurodéputé Geert Bourgeois (N-VA) enfonçait le clou sur un plateau de télévision, les assurances jadis données par le ministre-président wallon ont paru quelque peu fléchir. Faut voir, faudra globaliser avec d'autres dossiers, faudra en tout cas qu'on en discute à tête reposée, faisait savoir Elio Di Rupo (PS) dans une première réaction formulée au parlement de Wallonie. "On n'est pas là pour entrer en guerre, pour mener une bataille publique avec le gouvernement flamand. On est prêt à dialoguer, mais entendons-nous bien. Que ce soit pour l'éventuelle réserve d'ajustement au Brexit, que ce soit pour la reprise et la résilience, que ce soit pour les fonds structurels, nous voulons une solution qui soit une solution juste et basée sur des paramètres clairement étayés, justifiés, et pas du tout par invectives ou par diktats politiques." Le post-Brexit ne fait que commencer: avec ou sans fair-play?