Si Bernard Tapie a pu épauler, à l'automne 2014, les salariés de Nice-Matin dans la reprise de leur journal en leur prêtant quatre millions d'euros, c'est en grande partie grâce à un étrange prêt en cascade de trois millions d'euros que lui a accordé le fonds de pension liégeois Ogeo Fund via sa filiale anversoise Land Invest Group (LIG), conclut une enquête menée par Le Vif, Apache et Le Soir.
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Si Bernard Tapie a pu épauler, à l'automne 2014, les salariés de Nice-Matin dans la reprise de leur journal en leur prêtant quatre millions d'euros, c'est en grande partie grâce à un étrange prêt en cascade de trois millions d'euros que lui a accordé le fonds de pension liégeois Ogeo Fund via sa filiale anversoise Land Invest Group (LIG), conclut une enquête menée par Le Vif, Apache et Le Soir. Le jour même où ce prêt a été octroyé, soit le 20 octobre 2014, un accord a été scellé entre l'homme d'affaires français et Nethys pour fixer les conditions auxquelles Nethys rentrera ensuite au capital du groupe marseillais La Provence, contrôlé par Tapie. Les deux opérations semblent donc directement liées.Onze mois plus tard, le 18 septembre 2015, Nethys acquerra officiellement 11% du groupe La Provence pour 5,2 millions d'euros avec la possibilité de monter jusqu'à 49% dans le capital. Ces conditions correspondent dans leurs grandes lignes à l'accord scellé près d'un an plus tôt avec Bernard Tapie à l'occasion du prêt.L'enquête du Vif, Apache et Le Soir se fonde sur des documents issus du Land Invest Gate, ce scandale dans lequel des millions d'euros du fonds de pension Ogeo Fund ont profité à des proches du bourgmestre N-VA d'Anvers Bart De Wever et de l'ex-homme fort du PS liégeois Stéphane Moreau.Les courriels, lettres et documents financiers que nous avons pu analyser montrent clairement qu'Ogeo Fund, via sa filiale immobilière LIG, a servi officieusement de "banque" à Nethys pour aider Bernard Tapie à sauver Nice-Matin. La puissance financière d'Ogeo Fund - un milliard d'euros d'actifs sous gestion en 2014 - a donc été utilisée par Nethys pour aider Tapie au détriment des autres candidats repreneurs, dont le groupe Rossel. À l'époque, Stéphane Moreau était à la tête d'Ogeo Fund et de Nethys, ce qui soulève la question d'un potentiel conflit d'intérêts.Erik Van der Paal et Marc Schaling, les ex-partenaires du fonds de pension au sein de LIG, déclarent n'avoir jamais été en contact avec Bernard Tapie. Ils pointent Stéphane Moreau et Marc Beyens comme étant les architectes de l'opération. Et dénoncent aujourd'hui des "pressions" exercées sur eux, en octobre 2014, pour qu'ils prêtent les fonds à Bernard Tapie et fassent transiter le prêt par leur société Elba Advies.Cette dernière a emprunté les trois millions à LIG au taux de 6% pour immédiatement les prêter à La Provence de Bernard Tapie aux mêmes conditions. Problème: La Provence ne paiera jamais les intérêts à Elba - plus de 162.000 euros - alors qu'Elba a dû, elle, assumer cette charge d'intérêts envers LIG. Elba a donc été préjudiciée de ce montant dans l'aventure.La folle épopée des Liégeois en terres azuréennes démarre en mai 2014 quand le groupe Nice-Matin est mis en redressement judiciaire par le tribunal de commerce de Nice. Ce dernier va devoir choisir, le 7 novembre 2014, entre trois candidats à la reprise: le groupe Rossel associé à l'homme d'affaires Iskandar Safa et à un groupe de construction monégasque; Georges Ghosn, l'ex-propriétaire de France-Soir; et les salariés de Nice-Matin eux-mêmes rassemblés dans une société coopérative d'intérêt collectif (SCIC).Les sacrifices auxquels les salariés consentent - abandon de leur 13e mois, entre autres - ne suffisent pas pour garantir la survie du quotidien. Un consortium d'entreprises, de pouvoirs publics et d'investisseurs privés - dont Bernard Tapie - est appelé à la rescousse. Tapie en est l'homme fort et met 8 millions d'euros sur la table. Sa proposition tient en deux points. Pour quatre millions, La Provence achète à Nice-Matin les 50% de parts qui lui manquent du quotidien Corse-Matin, un titre rentable car en quasi-monopole sur l'île de Beauté. Quatre autres millions sont avancés aux salariés de Nice-Matin pour compléter l'offre de reprise à 14,2 millions d'euros qu'ils s'apprêtent à présenter au tribunal de commerce de Nice. L'opération ne présente a priori pas de risque: cette avance de quatre millions est gagée sur une dizaine d'immeubles que Nice-Matin détient sur la Côte d'Azur. Un patrimoine immobilier qui a été hypothéqué et dont la valeur est estimée entre 4 et 5 millions d'euros.Le lundi 20 octobre, l'avocate de Bernard Tapie envoie cette proposition à 8 millions d'euros dans un courrier officiel à l'avocate des salariés de Nice-Matin. Il faut faire vite : jeudi 23 octobre La Provence doit libérer au tribunal du commerce la dernière tranche (2,8 millions) de l'avance de trésorerie accordée aux salariés de Nice-Matin. Bernard Tapie a besoin urgemment de ces fonds. Tout se débloquera ce fameux 20 octobre grâce à l'argent des retraités liégeois que fait fructifier Ogeo Fund au sein de sa filiale immobilière LIG.Cette demande pour que LIG prête trois millions à Bernard Tapie émane de Stéphane Moreau et Marc Beyens, se souvient Erik Van der Paal. "Marc Beyens a lancé l'idée de ce prêt en octobre 2014. Marc Schaling et moi-même, on s'est dit: "Mais qu'est-ce que c'est que ce truc-là?" Une dizaine de jours plus tard, lors de la fête que j'avais organisée à l'occasion de mon anniversaire, Stéphane Moreau m'a demandé de valider cette idée de prêt. Je m'en souviens bien: c'était le vendredi 17 octobre, j'avais loué le terminal des ferries d'Anvers, sur les quais, non loin des bureaux de LIG. Stéphane m'a dit que c'était très urgent, qu'il fallait débloquer trois millions en quelques jours pour Bernard Tapie."Marc Schaling, l'associé d'Erik Van der Paal au sein d'Elba Advies et de LIG, était présent à cette fête d'anniversaire. Il confirme: "C'était une demande insistante de Marc Beyens, appuyée par Stéphane Moreau. Ils m'ont demandé ce soir-là si LIG disposait de suffisamment de liquidités. Le lendemain de la fête, Marc Beyens est venu me voir pour me demander de prêter trois millions d'euros pendant cinq à six semaines à Monsieur Tapie dans le cadre d'un projet commun de Nethys et Tapie. Il fallait que l'argent de LIG transite par Elba, c'était une demande de Marc Beyens." Ce dernier n'a pas répondu aux questions que nous lui avons adressées. Stéphane Moreau non plus mais il dément les pressions sur Van der Paal et Schaling: "Je n'ai jamais fait pression sur personne dans cette affaire ni dans aucune autre d'ailleurs..."Pourquoi Marc Schaling a-t-il accepté ce prêt et son tortueux montage? "C'était impossible de refuser: Ogeo Fund était notre partenaire et notre principal fournisseur de liquidités par le biais de prêts obligataires. De plus, j'avais la garantie d'Ogeo Fund que LIG serait remboursé. Qu'auriez-vous répondu si on vous l'avait demandé avec insistance? Et quand je dis "avec insistance", c'était vraiment avec insistance." Ogeo Fund était effectivement le premier "banquier" de LIG: entre 2011 et 2016, le fonds de pension liégeois a prêté plus de 60 millions d'euros à LIG et ses filiales.Bref, le 20 octobre 2014 est le jour J où tout se débloque. Trois millions d'euros quittent le compte de LIG vers celui d'Elba Advies. Dans une lettre à en-tête signée, Bernard Tapie confirme à Marc Beyens son engagement à céder à Nethys "en une ou plusieurs tranches, jusqu'à 45% du capital de l'ensemble des participations actuelles et à venir du groupe de presse détenu par La Provence." L'homme d'affaires en précise ensuite les conditions: "Je te confirme l'accord du prix de cession, sur la base d'une référence proportionnelle de 15 millions d'euros pour 34% du capital."C'est à Marc Beyens encore que ce même 20 octobre, en fin de journée, Marc Auburtin, PDG de La Provence, envoie un courrier rassurant dans lequel il "[s]'engage à rétrocéder à votre profit à hauteur de 3 millions d'euros l'hypothèque sur l'ensemble des agences, propriétés de Nice-Matin, Var-Matin et Monaco-Matin dont la liste vous a été communiquée ce matin, dès que nous en serons bénéficiaires". Il poursuit : "Je vous confirme que les trois millions que vous avancez ainsi que le million déjà payé par La Provence ne seront utilisés que lorsque ces actifs auront été hypothéqués à notre profit". Il apparaît donc que les trois millions avancés par les Belges s'intégreront bel et bien dans les quatre millions de trésorerie avancés par La Provence aux salariés de Nice-Matin. Dans la foulée, Marc Auburtin écrit à Marc Schaling que La Provence accepte son prêt de 3 millions d'euros au taux de 6% "selon la garantie telle que nous l'avons évoquée dans mon courrier du 20 octobre 2014 adressé à M. Marc Beyens".On le voit, un nom revient sans cesse dans les documents : Marc Beyens. C'est l'homme-orchestre de ce prêt singulier, l'interface entre les Anversois et les Marseillais. Quand Bernard Tapie reçoit le courrier officiel de son avocate à l'attention de la SCIC des salariés de Nice-Matin, il le transmet immédiatement à Marc Beyens qui le fait suivre à Marc Schaling. Quand Marc Auburtin écrit à Marc Schaling, c'est à Marc Beyens qu'il envoie son courrier, lequel sera ensuite transféré par Beyens à Schaling.À chaque fois, Marc Beyens utilise son adresse mail @ogeofund.be. Pourtant il ne travaille plus pour le fonds de pension et ne travaille pas encore pour Nethys, dont il deviendra le directeur du développement international à la toute fin du mois d'octobre. "Monsieur Beyens a démissionné de ses fonctions en tant que membre du comité de direction d'Ogeo Fund en date du 1er juillet 2014 et n'y exerçait dès lors plus aucune fonction", nous écrit Hervé Valkeners, membre actuel du comité de direction d'Ogeo Fund. "Monsieur Beyens a conservé certains de ses mandats d'administrateur dans des filiales d'Ogeo Fund, ceci à titre transitoire, afin de permettre d'organiser progressivement son remplacement." Il restera ainsi membre du conseil d'administration de LIG jusqu'en décembre 2015."Pilier" d'Ogeo Fund, Beyens a été contraint de démissionner du fonds de pension sous la pression de la FSMA, le gendarme financier. Ce dernier ne le considérait plus comme étant "fit and proper", c'est-à-dire suffisamment compétent et honorable pour diriger une institution financière comme Ogeo Fund. Beyens s'est en effet embourbé dans l'affaire Tecteo/Ogeo, un vaste dossier politico-financier ouvert par le parquet de Liège en 2008. La FSMA lui reprochait des malversations au sein du fonds de pension. Pour les mêmes raisons, le parquet général de Liège a demandé son renvoi en correctionnelle en juin 2017, aux côtés de Stéphane Moreau et d'Emmanuel Lejeune notamment.Les seuls contacts directs entre Anvers et Marseille seront bancaires. Le lendemain de ce fameux 20 octobre 2014, Elba transfère les trois millions que LIG vient de lui prêter à la SA La Provence de Bernard Tapie. Juste à temps pour rassurer le tribunal de commerce. Les "cinq à six semaines" de la durée annoncée du prêt se sont transformées en six mois. Mais le prêt ne sera finalement remboursé que... onze mois plus tard. Et sans les intérêts. Le PDG du groupe La Provence, Marc Auburtin, s'était pourtant engagé par écrit vis-à-vis de Marc Schaling, ce même 20 octobre 2014, à payer à Elba Advies "un taux d'intérêt de 6% annuel au prorata temporis". Interrogée sur les raisons pour lesquelles La Provence n'avait pas respecté cette importante clause du contrat, la direction financière du groupe nous a répondu que Marc Auburtin "ne fait plus partie de nos effectifs" et qu'"aucun intérêt n'a été demandé à Nice-Matin par La Provence".En date du 15 septembre 2015, ces intérêts se chiffraient à 162.740 euros. L'ardoise reviendra à Elba Advies, dindon de cette farce provençale, qui sera contraint d'assumer la charge de ces intérêts envers LIG qui lui avait prêté les 3 millions également au taux de 6%. Ogeo Fund s'était pourtant porté garant de ce prêt, affirment Van der Paal et Schaling, mais le fonds de pension ne versera jamais à Elba les intérêts non payés par La Provence. Aucun procès ne sera intenté par Elba contre La Provence pour récupérer ces 162.740 euros, ni par Elba contre Ogeo. Dans un échange tendu de courriels en 2017, trois ans après avoir accordé le prêt, Elba réclame ces intérêts à Ogeo, ce qui suggère qu'un accord informelexistait à ce sujet.Hervé Valkeners, membre du comité de direction d'Ogeo, n'a pas souhaité répondre à nos questions, mais a insisté sur deux points: bien que les tractations ont été menées par Marc Beyens avec son adresse mail @ogeofund.be, "ce prêt n'a jamais été porté à la connaissance d'Ogeo Fund" et le fonds de pension "n'a jamais consenti la moindre garantie à Elba Advies relative au prêt dont question". Le procès-verbal du conseil d'administration de LIG du 28 novembre 2014 mentionne pourtant ce prêt "de LIG à Ogeo [NDLR: alors qu'il a été formellement accordé à Elba] de 3 millions d'euros" relatif à une "transaction en France". Les administrateurs de LIG qui représentaient Ogeo Fund et qui ont avalisé ce prêt lors de la réunion du CA étaient Emmanuel Lejeune, Marc Beyens, Valérie Dardenne et Michel Stultiens. Ils ont tous signé le PV de la réunion.Pour Bernard Tapie, les Liégeois auraient directement prêté à la coopérative de Nice-Matin pour "avoir un pied dans la boîte". Tapie et la Provence n'auraient servi que de "facteurs". "Les salariés de Nice-Matin n'avaient pas besoin de trois millions mais de huit. Les Liégeois en ont prêté trois et récupéré trois. J'en ai prêté cinq et récupéré cinq." Une explication que les documents recueillis par Le Vif, Apache et Le Soir font prendre avec précaution: pourquoi, dans ce cas, l'argent belge a-t-il pris mille détours (voir infographie) plutôt qu'être avancé directement par Nethys à la coopérative niçoise?Le remboursement du prêt, on l'a vu, aura lieu onze mois après son octroi. Pour l'anecdote, La Provence a envoyé à Elba par DHL Express un chèque papier de trois millions d'euros émis le 17 septembre 2015 à Marseille par la Caisse d'Epargne Provence Alpes Corse. Un chèque portant la mention "payable en France". Du coup, le directeur financier de LIG à Anvers l'a immédiatement remballé à l'expéditeur via DHL Express. Le paiement sera effectué dans la foulée par La Provence par virement bancaire. Ainsi, le 29 septembre 2015, Elba Advies est en mesure de rembourser à LIG les 3 millions d'euros de capital que LIG lui avait prêtés le 20 octobre 2014. Quant aux intérêts, ils apparaissaient encore début 2018 dans la comptabilité d'Elba comme une dette, et dans celle de LIG comme une créance. Quand Elba revendra ses 50% dans LIG, début 2018, le montant des intérêts aurait été déduit du prix de vente des actions et la dette honorée, nous a expliqué Richard Schaap, l'ex-directeur financier de LIG et d'Elba.Ce n'est pas la première fois que les pensionnés liégeois ont servi de "banquiers" à leur insu pour servir, via LIG, les intérêts de Stéphane Moreau, son entourage ou celui de Bart De Wever. En mars, Le Vif avait révélé que l'architecte Valérie Dardenne, proche de Stéphane Moreau, a touché plus de 900.000 euros en trois ans pour un emploi quasi fictif. En mai, nous avions raconté comment Alain Mathot a pu bénéficier, en 2016, d'un prêt de 200.000 euros accordé par Elba pour acheter sa villa en Thaïlande sur l'île de Koh-Samui. Là aussi les fonds avaient été empruntés à LIG par Elba. Cette fois-ci, on parle de trois millions d'euros et d'un poids lourd des affaires en la personne de Bernard Tapie, dans un contexte de conflit d'intérêts potentiel. Le Land Invest Gate s'internationalise.David Leloup (Le Vif), Tom Cochez (Apache) et Joël Matriche (Le Soir)