Quinze semaines, déjà. Et rien n'a fuité. Alain Mathot a pourtant été perquisitionné fin janvier à son domicile à Seraing, en présence de... Siegfried Bracke (N-VA), le président de la Chambre. C'est la procédure lorsqu'un député fédéral fait l'objet d'une perquisition. Le président de la N-VA, Bart De Wever, n'aurait-il pas été mis au courant par Bracke ? Que rien n'ait fuité, alors que les socialistes wallons sont officiellement les " meilleurs ennemis " des nationalistes flamands, qui plus est en période électorale, est en tout cas assez remarquable. Après la non-levée de l'immunité d'Alain Mathot en mars 2016 grâce à l'appui déterminant de la N-VA, voici que le parti de Bart De Wever garde le silence sur une information sensible et stratégique qui aurait pu faire le jeu de sa propagande électorale.

Cette perquisition s'inscrit dans le cadre d'un dossier mis à l'instruction par le parquet général de Liège en novembre 2017. C'est le juge financier Frédéric Frenay qui en a hérité. La perquisition a permis d'identifier qu'Alain Mathot a payé 475 000 euros en 2016 pour acquérir Baan Astasia, une splendide villa en bord de plage sur l'île thaïlandaise de Koh Samui, dans la province de Surat Thani (sud). Cette habitation de luxe comprenant quatre chambres, quatre salles de bains, terrasse, piscine et jacuzzi, est située à 4 kilomètres au sud de Lamai Beach, au sein du Shiva Samui Resort, un lotissement privé d'une trentaine de villas le long de la plage. Au bout de la petite route qui mène à ce lotissement, un garde privé surveille dans sa cahute la barrière métallique blanche. Accès non autorisé aux non-résidents.

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Achat en Espagne

Cette villa, Alain Mathot en rêvait depuis longtemps. Il l'a achetée à un couple de Britanniques en juin 2016, quelques semaines après le vote de la Chambre refusant de lever son immunité parlementaire dans le dossier de l'incinérateur d'Intradel, où il avait été inculpé pour corruption passive fin 2011. La villa est détenue par une société de droit thaïlandais, Caraf Company Limited, dont Laurence W., l'épouse d'Alain Mathot, est devenue membre du conseil d'administration, comme l'indique aujourd'hui le registre des sociétés thaïlandais. Caraf est en fait une coquille vide destinée uniquement à détenir la villa. Pour acheter cette dernière, il fallait donc acheter les actions de Caraf.

La cession des titres a eu lieu à Estepona, une station balnéaire de la Costa del Sol, dans le sud de l'Espagne. La convention d'achat des parts est datée du 13 juin 2016. Soit un mois après un prêt de 200 000 euros accordé à Alain Mathot par son " meilleur ami flamand ", Erik Van der Paal, lobbyiste et promoteur immobilier proche de Bart De Wever. Un prêt qui interpelle la justice belge, aussi, car il a été réalisé par sociétés interposées avec des fonds issus d'Ogeo Fund, le fonds de pension liégeois. C'est en effet le promoteur immobilier anversois Land Invest Group, qu'Ogeo finançait et dont il détenait 50 %, qui a prêté l'argent à son autre actionnaire, Elba Advies, société d'Erik Van der Paal. Cette dernière a ensuite prêté ces mêmes fonds à la société immobilière d'Alain Mathot, Almaure (voir infographie). Un " partenariat public-privé " d'un nouveau type, dirait-on.

Interrogé par la justice sur l'origine de l'argent ayant permis de payer la villa, Alain Mathot a déclaré que les fonds lui avaient été prêtés par " un ami " dont il n'a pas voulu révéler l'identité. Selon nos informations, obtenues auprès de plusieurs sources concordantes, les 200 000 euros prêtés, par sociétés interposées, par Erik Van der Paal à l'ex-bourgmestre de Seraing ont bien servi à payer une partie de la villa thaïlandaise. Mais d'où proviennent les 275 000 euros restants ? D'un emprunt bancaire auprès d'une banque thaïlandaise, comme le laisse entendre Van der Paal ? D'un autre " ami " ?

© INFOGRAPHIE : LE VIF/L'EXPRESS

"Blanchiment"

La justice suspecte en tout cas du blanchiment d'argent. L'argent noir présumé pourrait provenir des fameux pots-de-vin de 720 000 euros que le tribunal de première instance de Liège a déclaré, en juin 2018, avoir été touchés par Alain Mathot dans le cadre de l'attribution d'un marché public de l'intercommunale Intradel pour la construction d'un incinérateur à Herstal - le dossier pour lequel la levée de son immunité parlementaire n'a pas été accordée par les députés il y a trois ans.

Autre piste : l'argent pourrait provenir du million d'euros de commissions occultes perçues lors de ce même marché public par Léon-François Deferm, un ami de la famille Mathot. Une troisième piste serait l'hypothétique " magot " de Guy Mathot, le père d'Alain, un pactole caché qu'il aurait accumulé au cours de sa vie mais qui n'est jamais apparu dans sa succession. A la suite de son décès en février 2005, moins de 300 000 euros ont en effet été distribués à son fils, Alain, sa veuve, Michèle Lempereur, et sa fille, Julie, demi-soeur d'Alain.

Courriel effacé

Pourquoi la justice privilégie-t-elle la piste du blanchiment ? Notamment parce qu'Alain Mathot cultive une extrême discrétion à l'égard de sa villa thaïlandaise. Son nom n'apparaît nulle part. C'est son épouse qui se retrouve administratrice de Caraf. C'est sa maman, Ghislaine M., qui signe le contrat du prêt avec Elba. De plus, Alain Mathot aurait effacé des traces liées à l'achat de cette habitation. Une perquisition de l'hôtel de ville de Seraing en octobre 2016 a permis de découvrir l'existence d'un courriel envoyé par Alain Mathot, en novembre 2015, à un cabinet d'avocats thaïlandais. Or, pour cet envoi, le bourgmestre de Seraing a utilisé la boîte mail d'un collaborateur, pas la sienne. L'objet du message ? Une demande d'informations pour acquérir une villa en bord de plage sur l'île thaïlandaise de Koh Samui. Une fois envoyé, le courriel aurait ensuite été supprimé. Pourquoi ?

L'analyse des données informatiques de l'hôtel de ville de Seraing et la récente perquisition du domicile d'Alain Mathot ont permis d'identifier le bien immobilier acquis par l'ex-bourgmestre sérésien. La villa Baan Astasia a changé de nom à plusieurs reprises ces dix dernières années. Elle était jusqu'il y a peu disponible à la location sur plusieurs sites Internet. En 2015, avant son achat par Alain Mathot, la villa était louée 1 095 dollars (776 euros) par jour en été et 1 450 dollars (1 300 euros) durant les fêtes de fin d'année. Avec, dans ce dernier cas, un minimum de 14 nuits obligatoires. Si les locations s'enchaînent bien, cette maison peut s'avérer être un excellent placement.

C'est le nom de l'épouse d'Alain Mathot, Laurence W., qui apparaît dans la société aïlandaise possédant la villa.

Musculation et scooters

En mars 2013, inculpé depuis quinze mois, Alain Mathot répond par écrit aux questions des enquêteurs concernant ses dépenses et voyages à l'étranger. La justice suspectait alors le député fédéral PS d'avoir blanchi, notamment dans des voyages payés cash, une partie des commissions occultes que le patron d'Inova France affirme lui avoir remises en liquide lors de discrètes rencontres dans des hôtels parisiens. Inova est la société française qui avait remporté en 2006, dans des circonstances suspectes, le marché public pour construire l'incinérateur Uvelia de l'intercommunale Intradel à Herstal. Bref, évoquant ses vacances à Koh Samui en mai 2009 avec Stéphane Moreau et Hervé N. (un ami d'adolescence), Alain Mathot esquissait déjà les contours de son rêve immobilier thaïlandais : " Notre principale activité a été de faire de la musculation - en tout cas pour ce qui concerne Hervé N. et moi-même - et nous avions loué des scooters pour faire des tours de l'île et y regarder le prix des terrains en vente et leur configuration, explique Alain Mathot. Je rêve, quand je prendrai ma pension, d'aller finir mes jours là-bas avec ma femme. Il y fait magnifique, les gens sont adorables, le pays est stable et la vie est très bon marché. Ce n'est évidemment pas pour tout de suite, mais ça nous donnait un but amusant d'excursion et on a découvert tous les coins de l'île ainsi, sur les scooters. "

Les repérages semblent avoir été fructueux : en novembre 2015, soit deux ans et demi après ces déclarations, Alain Mathot contactait des avocats thaïlandais pour acheter la villa de ses rêves. C'est à cette époque qu'Erik Van der Paal lui prête 60 000 euros destinés, selon l'administrateur-délégué d'Elba Advies, Marc Schaling, à payer l'acompte pour l'achat de la villa. Le contrat de prêt du 11 mai 2016 entre Elba et Almaure, publié par levif.be et Apache, mentionne clairement cette avance de 60 000 euros, à laquelle 140 000 euros sont ajoutés pour atteindre le total de 200 000 euros.

Enquête réalisée avec le soutien du Fonds pour le journalisme en Fédération Wallonie-Bruxelles.

Le "Land Invest Gate" se judiciarise

Depuis cinq mois, Le Vif/L'Express dévoile les coulisses de Land Invest Group (LIG), l'ex-filiale à 50 % du fonds de pension liégeois Ogeo Fund (dirigé par Stéphane Moreau de 2007 à 2017), active dans l'immobilier à Anvers. Cette grande enquête, réalisée en partenariat avec le site d'information flamand Apache, se fonde sur une fuite de documents internes de LIG et ses filiales. Le Land Invest Gate révèle comment l'argent des pensionnés liégeois d'Ogeo Fund, qui a prêté plus de 60 millions d'euros à LIG entre 2011 et 2016, a en partie été dépensé en frais de restaurants exorbitants (15 000 euros par mois durant quatre ans), en réglant des factures douteuses à un proche d'un baron de la mafia anversoise de la cocaïne (274 000 euros en neuf mois), et en rémunérant grassement des proches de Bart De Wever (Erik Van der Paal, Marc Schaling...) et de Stéphane Moreau (Valérie Dardenne, Marc Beyens...). Un autre proche de Moreau, Alain Mathot, est maintenant lui aussi éclaboussé par ce scandale, lequel fait donc irruption dans une instruction judiciaire pour blanchiment ouverte par le parquet général de Liège fin 2017.

Alain Mathot réagit

Alain Mathot a tenu à réagir aux révélations du Vif et d'Apache concernant l'achat de sa villa sur l'île thaïlandaise de Koh Samui, et à propos de l'étrange prêt de 200.000 euros que la société Elba Advies, de son ami Erik Van der Paal, lui a accordé avec de l'argent emprunté par Elba à Land Invest Group, alors filiale à 50% du fonds de pension liégeois Ogeo Fund dirigé par Stéphane Moreau. Bien que ne s'agissant pas formellement d'un droit de réponse, par pure courtoisie, nous reproduisons les passages de ce courriel qui contestent certaines de nos informations, et y répondons.

Concernant le prêt d'Elba à Almaure, la société de Monsieur Mathot, ce dernier déclare que "toutes [s]es obligations liées à ce prêt contracté auprès d'une société privée (qui n'a rien à voir avec Land Invest) avaient été honorées, ce qui signifie évidemment que les intérêts ont toujours été payés dans les temps, contrairement à ce que vos journalistes affirment, et que le prêt a été remboursé dans le respect des échéances."

Nous maintenons nos informations. Les documents comptables et le témoignage du directeur financier de Land Invest Group que nous avons publiés indiquent qu'Elba Advies a bien emprunté à Land Invest Group (dont Elba est actionnaire à 50%) les 200.000 euros qu'Elba a ensuite prêtés à Almaure. Ces documents et ce témoignage indiquent que la première tranche d'intérêts de 10.000 euros qui devait être payée par Almaure à Elba pour le 12 mai 2017 n'a pas été payée. Neuf mois plus tard, fin janvier 2018, cette créance apparaissait toujours dans la comptabilité de LIG. Mensualisée, elle se chiffrait à 18.187,40 euros comme le montrent les extraits comptables que nous avons publiés.

Concernant la villa thaïlandaise que Monsieur Mathot a achetée en 2016, ce dernier déclare que "l'achat de cette maison a été opéré par le biais d'un autre prêt privé, et ce dans sa totalité. Un seul prêt, privé, opéré dans le respect de la législation et qui n'a rien à voir avec le précédent, couvre donc l'achat complet de cette maison dont vos journalistes s'accordent pour considérer qu'il s'agissait d'un investissement rentable, qui permettait aisément le remboursement de ce prêt complet."

Nous prenons acte de ces déclarations mais maintenons nos informations. Des témoignages concordants indiquent que les 60.000 euros prêtés par Erik Van der Paal fin 2015 à la société d'Alain Mathot (la première tranche du prêt) auraient servi à payer un acompte relatif à l'achat de la villa. Selon nos informations, les 140.000 euros restants sont liés à une prise de participation dans la société Caraf Company Limited qui détient la villa.

Nous rappelons à toutes fins utiles que Monsieur Mathot avait déposé plainte auprès du Conseil de déontologie journalistique (CDJ) en décembre 2017 contre Le Vif et son journaliste David Leloup, et que cette plainte a été jugée non-fondée par le CDJ en décembre 2018. L'article contesté, intitulé "Les indices de corruption que les députés n'ont pas voulu voir", portait sur une affaire dans laquelle Monsieur Mathot est suspecté d'avoir touché 720.000 euros de pots-de-vin et pour laquelle la demande de levée de son immunité parlementaire réclamée par le Procureur général de Liège avait été refusée par le parlement fédéral au printemps 2016.

Tous nos articles sur le Land Invest Gate : https://bit.ly/LandInvestGate