Disserter sans trac sur la scène du Bataclan, à Paris: c'est le défi qui attend la Belge Aurélie Swiri, le 17 décembre, à l'occasion de la finale de Eloquentia, un des plus grands concours francophones de prise de parole en public. Les trois autres candidats en lice sont Français. Face au jury et à un large public, elle sera appelée à broder sur un sujet imposé qu'elle ne recevra que quelques jours à l'avance. Cette jeune Belge, professeure de français dans une école bruxelloise, devra surtout maîtriser son stress dans ce lieu frappé de manière épouvantable (nonante morts) par les attentats islamistes du 13 novembre 2015.
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Disserter sans trac sur la scène du Bataclan, à Paris: c'est le défi qui attend la Belge Aurélie Swiri, le 17 décembre, à l'occasion de la finale de Eloquentia, un des plus grands concours francophones de prise de parole en public. Les trois autres candidats en lice sont Français. Face au jury et à un large public, elle sera appelée à broder sur un sujet imposé qu'elle ne recevra que quelques jours à l'avance. Cette jeune Belge, professeure de français dans une école bruxelloise, devra surtout maîtriser son stress dans ce lieu frappé de manière épouvantable (nonante morts) par les attentats islamistes du 13 novembre 2015. "L'exercice d'éloquence me passionne, pose-t-elle de sa voix claire et ancrée. D'abord, j'aime écrire et je raffole du théâtre. Ensuite, la joute oratoire me semble bien plus aérée et ludique qu'une simple dissertation. Et puis, il faut convaincre!" Lors de la demi-finale à Roubaix, elle avait hérité du thème "Toute question mérite-t-elle une réponse?", avec pour tâche de développer... à la négative. La jeune prof a sollicité ses classes d'ados pour fournir des exemples de questions qui ne méritent aucune considération. Parmi un florilège, elle en a retenu deux: "On ne vous apprend pas les bonnes manières?" et "Dans un couple gay, qui fait l'homme, qui fait la femme?" Elle en a brillamment fait du petit bois. Une autre question l'exaspère: "Comment se fait-il que tu parles si bien français?", à l'égard de Belges d'origine étrangère. Son patronyme à elle vient de Syrie. "Ce serait hypocrite pour moi de me considérer comme Syrienne, recadre-t-elle aussitôt. Si je parlais arabe, ce serait déjà plus facile, et je regrette que mon père (NDLR: avec qui elle n'entretient plus de contacts) ne m'ait pas appris cette langue. Mes élèves se revendiquent volontiers Marocains, mais moi je n'ai jamais baigné dans la culture syrienne." Pourtant, elle tient à son patronyme, alors qu'elle aurait pu choisir le nom de famille belge de sa mère, une professeure de religion catholique. En attendant, à Roubaix, elle a déclaré que représenter la Belgique était pour elle un "honneur". L'art de bien parler lui permet de faire passer quelques messages. Ce qui la révolte? "La décrédibilisation de la parole des victimes de viol ou d'autres agressions, répond-elle. Une double peine, car c'est difficile de porter plainte, et encore plus quand la parole n'est pas prise en compte." Elle s'en était ouverte dans son discours lors de la demi-finale, en donnant quelques exemples de questions inquisitrices, et qui ne méritent que le silence: "Comment étiez-vous habillée? Quel était votre état de sobriété? Avez-vous clairement dit "non"?", etc.Dans ses messages, elle insère rarement des enjeux personnels. Par la bande, elle a appris que le jury lui aurait reproché de parler trop peu d'elle-même. "Je reste à distance de mes émotions", reconnaît-elle. Pourtant, un de ses discours, centré sur l'enseignement, s'est nourri d'une rencontre qui l'a bouleversée. C'était avec G., un élève autiste. "Il m'a renvoyée à l'absurdité de certains aspects de mon métier, et son côté parfois poussiéreux." Elle en avait conclu que G. lui avait balancé les "questions méritantes", à savoir "celles qui nous font avancer par ricochet, celles qui sont gourmandes en réflexion, celles qui cognent sous nos poitrines comme un boxeur qui s'acharne." Le 17 décembre, ce sera le coeur d' Aurélie qui cognera avant de monter sur scène.