L' ancien palais de justice de Paris, sur l'île de la Cité, s'apprête à accueillir le mégaprocès des attentats du 13 novembre 2015. Du 8 septembre jusqu'à la fin mars 2022, la cour d'assises spéciale jugera treize logisticiens de l'Etat islamique - dont neuf issus de la Région bruxelloise - et le Molenbeekois Salah Abdeslam, seul survivant des auteurs directs des tueries du Stade de France, des terrasses et restaurants de Paris et de la salle de concert du Bataclan. Ce soir-là, on releva 130 morts et 413 blessés, le plus grand nombre de victimes que la France ait connu sur son sol depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. "Aux Etats-Unis, il y eut un avant et un après 11 septembre 2001 ; en France, il y aura désormais un avant et un après "13 novembre 2015"", entame Georges Fenech dans Le Procès .
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L' ancien palais de justice de Paris, sur l'île de la Cité, s'apprête à accueillir le mégaprocès des attentats du 13 novembre 2015. Du 8 septembre jusqu'à la fin mars 2022, la cour d'assises spéciale jugera treize logisticiens de l'Etat islamique - dont neuf issus de la Région bruxelloise - et le Molenbeekois Salah Abdeslam, seul survivant des auteurs directs des tueries du Stade de France, des terrasses et restaurants de Paris et de la salle de concert du Bataclan. Ce soir-là, on releva 130 morts et 413 blessés, le plus grand nombre de victimes que la France ait connu sur son sol depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. "Aux Etats-Unis, il y eut un avant et un après 11 septembre 2001 ; en France, il y aura désormais un avant et un après "13 novembre 2015"", entame Georges Fenech dans Le Procès . Ancien juge d'instruction et député Les Républicains (LR), il a présidé la commission d'enquête parlementaire consacrée aux attentats du 13 novembre. "D'où vient cette barbarie? Qui l'a commanditée? Qui l'a exécutée? Aurait-on pu l'éviter? Sommes-nous aujourd'hui mieux protégés?" Telles sont les questions qui se poseront en filigrane du procès, alors que la menace terroriste perdure et que la justice a surtout pour objectif de cerner la personnalité et les responsabilités de chacun des accusés, de décerner des peines individualisées ou des acquittements. En Belgique, beaucoup regarderont avec inquiétude du côté de Paris. Le 16 novembre 2016, devant les députés et les sénateurs réunis en congrès à Versailles, le président François Hollande n'avait pas mâché ses mots: "Les actes de guerre de vendredi ont été décidés, planifiés en Syrie, préparés ; ils ont été organisés en Belgique, perpétrés sur notre sol avec des complicités françaises." Connu pour être le "ventre mou" de l'Europe, notre pays a longtemps fermé les yeux sur le développement d'une contre-culture islamiste, terreau fertile pour l'extrémisme religieux. Dans un entretien au Vif du 8 avril 2011, Alain Winants, alors administrateur général de la Sûreté de l'Etat, pointait un risque systémique: "Je crois que le salafisme politique est quelque chose qui, sur le long terme, constitue un plus grand danger que le salafisme à tendance terroriste. Ses effets déstabilisateurs se font déjà sentir maintenant: des femmes se font cracher dessus parce qu'elles ne portent pas le voile en public ; une enseignante reçoit des coups de pied d'un enfant de 10 ans parce qu'elle donne une leçon sur la théorie de l'évolution et les parents prennent la défense de l'enfant ; des commerçants sont menacés parce qu'ils vendent de l'alcool... Dans certains milieux ou quartiers, on mène une vie totalement cloisonnée, avec des écoles, un système bancaire, des mariages, des magasins, des médias séparés... De plus, cet extrémisme peut en engendrer un autre." Prémonitoire. L'extrême droite montrait déjà des signes de son réveil. Sans conteste, notre pays a souvent servi de base arrière aux activités d'inspiration politico-religieuse. Au milieu des années 1990, le GIA (Groupe islamique armé), formé de combattants ayant vaincu l'Union soviétique en Afghanistan, ensanglanta l'Algérie et la France. Trafic d'armes et complicités terroristes alimentèrent plusieurs procès devant la 90e chambre correctionnelle présidée par feu Pierre Hendrickx. Le phénomène criminel était combattu par la CelTer de l'ancienne gendarmerie, mais ses aspects sociétaux furent négligés, malgré les alertes des services de renseignement. La "réislamisation" menée à Bruxelles sous les auspices d'un Tariq Ramadan, influença notamment l'étudiant de l'UCL, Abdessatar Dahmane, avant que celui-ci ne tombe sous l'influence du "cheikh" molenbeekois Bassam Ayachi et n'assassine le commandant Massoud, avec un compatriote tunisien, le 9 septembre 2001. Hassan el-Haski, le cerveau présumé des attentats de Madrid (près de deux cents morts en 2004) résida à Molenbeek, en s'appuyant sur les relais du GICM (Groupe islamique combattant marocain) à Maaseik. L'assassin du Musée juif de Belgique, Mehdi Nemmouche, trouva appui à Bruxelles (2014), de même que Ayoub El Khazzani, l'auteur de l'attentat raté contre le Thalys (2015). Quant à Amedy Coulibaly, l'assaillant de l'Hyper Cacher de la porte de Vincennes, il s'était procuré ses armes dans la capitale. Le 28 août dernier, le journal Le Monde a divulgué le rapport de juin 2017 du comité permanent de contrôle des services de police (Comité P) qui détaille tous les "ratés de la police belge". Une succession de manquements tragiques qui avaient déjà percolé dans la presse belge. "Prétendre que la Belgique serait responsable de tout est inexact et n'exonère pas la France de ses propres faillites, pose cependant Georges Fenech. Ce qui est en cause, que ce soit en Belgique, en France ou dans le reste de l'Union européenne, c'est l'implantation dans nos banlieues et nos cités de l'ultracommunautarisme associé à un système mafieux protégeant une économie souterraine, alimentée par les trafiquants en tous genres sous la férule de narco-islamistes. Un système où les services publics ont quasiment disparu, où la plupart des élus ont baissé les bras, où les forces de police sont prises pour de la chair à canon." Conçu au parquet général de Bruxelles, appliqué par la très discrète DR5 (finances) de la PJF de Bruxelles et de nombreux autres services de l'Etat (urbanisme, inspection sociale, auditorat du travail, policiers locaux...), le programme, baptisé Plan Canal par les ministres de l'Intérieur et de la Justice, fut amplifié après les attentats de Paris. Il consistait à lutter administrativement contre le laxisme dont avaient su tirer profit les terroristes. Toutes les petites sociétés et associations de Molenbeek et environs furent contrôlées. Il y eut du porte-à-porte pour lister les vrais résidents (environ dix mille radiations des registres de population s'ensuivirent) ; on tenta de s'attaquer simultanément à la subdivision des immeubles, au trafic de drogue et à l'extrémisme. Car les groupes de Molenbeek et de Laeken (Bruxelles-Ville) qui ont organisé ou exécuté les attentats de Paris disposaient à Bruxelles d'une "base de repli", comme le plaida Najim Laachraoui, la veille de se faire exploser à l'aéroport de Zaventem, dans l'espoir d'en détourner le feu d'Allah. L' acte d'accusation le rappellera: les attentats ont été revendiqués par l'Etat islamique, alors dirigé par le calife autoproclamé Abou Bakr al-Baghdadi, abattu en 2019 par les forces spéciales américaines. Son adjoint et porte-parole, Abou Mohammed al-Adnani, a été éliminé en 2016 par un drone américain. Le troisième homme le plus important de cette sinistre hiérarchie, le Belgo-Marocain Oussama Atar, est toujours visé par un mandat d'arrêt international et figure au nombre des accusés jugés par défaut, faute de preuve formelle de sa mort, mais il aurait également été tué en Syrie par un drone américain, en 2017. Un temps éclipsé par la figure d'histrion d'Abdelhamid Abaaoud, on sait aujourd'hui que c'est lui qui dirigeait la "cellule des opérations extérieures" de Daech qui a projeté les attentats en France et en Belgique, au départ de Raqqa, capitale de l'Etat islamique (Syrie). Alors qu'il avait été emprisonné en 2005 dans les prisons américaines d'Irak pour des activités terroristes en lien avec Al-Qaeda, les autorités belges, soutenues par une campagne d'opinion, ont fait des pieds et des mains pour le libérer, dans l'espoir de le retourner et d'en faire une taupe ou un appât. Evanoui ensuite dans la nature, il a constitué silencieusement ses équipes de tueurs en puisant largement dans le vivier de Laeken - dont ses cousins Ibrahim et Khalid El Bakraoui, gangsters violents décédés dans les attentats kamikazes de Paris et de Bruxelles -, en recrutant l'ancien étudiant fanatisé de l'ULB Najim Laachraoui et le délinquant d'habitude Abdelhamid Abaaoud, mort durant l'assaut de sa planque à Saint-Denis. Il confia à ce dernier la direction opérationnelle des attentats. Abaaoud fit appel à ses amis d'enfance de Molenbeek, notamment les frères Brahim et Salah Abdeslam, ainsi que Mohamed Abrini, "l'homme au chapeau" de l'aéroport de Bruxelles-National. Le tableau est donc accablant. Parmi les treize "logisticiens" qui comparaîtront devant la cour d'assises spéciale de Paris, neuf sont des Maroco-Belges, selon la formulation utilisée par Georges Fenech, l'ancien président de la commission d'enquête française. Outre Abdellah Chouaa, Mohamed Amri et Ali Oulkadi, qui ont apporté une aide ponctuelle mais, selon les juges, sans savoir qu'elle s'inscrivait dans un projet terroriste, on retrouvera sur le banc des accusés Mohamed Abrini (36 ans, multirécidiviste de droit commun au service de Salah Abdeslam, mais qui ne s'est pas fait exploser à Zaventem), Hamza Attou (27 ans, qui a exfiltré Salah Abdeslam après les attentats de Paris), Mohamed Bakkali (34 ans, qui a loué des véhicules et des appartements pour les futurs terroristes), Ali El Haddad Asufi (36 ans, qui a acheté des fusils d'assaut à Amsterdam), Yassine Atar (35 ans, trafiquant de drogue, associé à l'organisation de son frère aîné Oussama) et, enfin, Farid Kharkhach (39 ans, fournisseur de faux documents administratifs). Les quatre autres "logisticiens" sont d'origine syrienne (Osama Krayer, qui a renoncé à l'attentat-suicide au métro Maelbeek), tunisienne (Sofien Ayari, déjà condamné à Bruxelles pour la fusillade de la rue du Dries pendant la cavale de Salah Abdeslam), algérienne (Adel Haddadi) et pakistanaise (Muhammad Usman). Ces deux derniers, mêlés au flot des réfugiés de 2015, auraient dû faire partie du commando du Stade de France. Les commanditaires des attentats, de même que leurs dirigeants opérationnels ou leurs auteurs directs, ne seront pas jugés, puisqu'ils ont péri en déclenchant leur ceinture d'explosifs, lors d'assauts policiers ou sous les frappes de la coalition internationale. Seul des douze djihadistes missionnés, Salah Abdeslam, 31 ans, comparaîtra dans sa troublante singularité, à la fois chef-logisticien omni- présent sur le terrain européen et terroriste défaillant. Sa ceinture explosive n'a pas fonctionné, a-t-il confié à sa mère et à ses comparses qui le ramenaient de Paris. La revendication de Daech évoquait un attentat dans le XVIIIe arrondissement, où il aurait dû normalement s'immoler. Incarcéré à la prison de Bruges, il a pu communiquer avec Mehdi Nemmouche qui y attendait son procès. Depuis, Salah Abdeslam a pris une pose religieuse intransigeante. Comme Osama Krayer et Mohamed Abrini, il est pourtant de ceux qui ont vu s'entrouvrir les portes du Paradis et tourné le dos à l'Enfer. Pourquoi?