En cette fin d'année, Le Vif a décidé de prendre le temps. D'enquêter, de raconter le monde, d'offrir à ses lecteurs des récits qu'ils ne liront pas ailleurs. Retrouvez tous les articles de notre premier mook ici.
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Nul n'avait jamais pris la peine d'éclairer la route. Pour illuminer les betteraves? Alors tout ce noir exacerbait le bleu des gyrophares, le blanc des spots de la Protection civile. Marc Welsch était inquiet, son fils Sébastien n'était pas encore rentré. Alors, en apercevant cet anormal tumulte lumineux à trois kilomètres de la maison familiale, il s'était approché. C'était bien Sébastien. Son père avait reconnu son jeans blanc, désormais déchiré. Du sang sur le col de sa chemise. Sur son tee-shirt, aussi. Il était étendu sur le dos, le corps sur le béton, la tête dans les plantes. Une plaie sur le front, la pommette gauche écorchée, des ecchymoses aux lèvres. Du sang coulait de son nez, de ses oreilles, ce qui fera conclure au médecin légiste, le lendemain, que le jeune homme de 17 ans était décédé d'un traumatisme crânien. Il ne portait pas de casque. Il lui avait probablement fallu moins d'une demi-heure pour mourir. Un automobiliste l'avait trouvé vers 21 heures, ce jeudi 3 septembre 1992. Il avait pu éviter de justesse une mobylette couchée sur le flanc, révélée par ses phares. Ensuite, il avait vu le corps. Ce n'est que pendant qu'un autre passant courait jusqu'à la maison la plus proche pour appeler le 100 qu'il l'avait entendu. Un gémissement. Au milieu des betteraves gisait un deuxième corps. L'ambulance emmène le survivant aux urgences. Sur le lieu de l'accident, quelqu'un a recouvert le cadavre d'une couverture. Deux gendarmes de la brigade de Flémalle débarquent à 21 h 45, au milieu des équipes de secours, d'un attroupement de curieux et d'un père éploré. Qui a identifié son fils décédé, mais aussi l'autre victime: son neveu, Stephen Lespineux. 17 ans tous les deux. Deux cousins, presque comme des frères. Chaque matin, avant d'aller travailler, la mère de Stephen le déposait chez Sébastien. Ils partaient à l'école ensemble, revenaient dîner ensemble à midi, passaient la fin de journée ensemble. Comme si la famille Welsch avait un sixième enfant. Sébastien le meneur et Stephen le timide partageaient la même passion pour leur scooter, qu'ils avaient trafiqué pour gagner en vitesse, et le même intérêt pour le bodybuilding, qu'ils pratiquaient dans une salle à Awans. A force d'enchaîner les séries de 750 pompes, ils admiraient tout fiers la ligne qui commençait à se tracer sur leur torse.Cette soirée-là, Stephen Lespineux rentrait en mobylette de chez sa petite amie. Il sentait qu'il allait se faire engueuler: le lendemain, il avait un examen de repêchage. Alors, lorsqu'il avait croisé son cousin Sébastien par hasard sur le chemin, lui aussi en scooter, il lui avait proposé de rentrer ensemble. Officiellement pour qu'ils puissent voir la citerne qu'ils devaient détruire ensemble le lendemain en vue de faire installer le chauffage central. Officieusement pour diminuer les chances de se faire enguirlander. Les deux mobylettes étaient donc censées rouler côte à côte. Alors, pourquoi se font-elles face sur le lieu de l'accident, fracassées comme si elles s'étaient télescopées? Marc Welsch n'y voit qu'une réponse possible: une voiture devait être impliquée. Hors PV, il raconte aux gendarmes qu'il a appris, par l'aînée de ses filles, que Sébastien aurait eu une embrouille avec un garçon de son âge. Une histoire de rivalité amoureuse, qui lui aurait toutefois valu des menaces de mort. La soeur du jeune homme confirme. Un jour avant l'accident, son frère lui avait confié avoir été suivi par une voiture roulant tous feux éteints. La petite amie de Sébastien ajoute qu'il avait l'air bizarre, ces derniers temps. Comme paniqué. Il ne quittait plus sa bombe lacrymogène. Mais la piste de l'embrouille n'est pas poussée plus avant, après le rapport de l'expert automobile. Qui confirme que les deux cyclomoteurs se sont heurtés flanc droit contre flanc droit. Ils roulaient donc l'un face à l'autre. Sans doute un "jeu de la mort", estime-t-il. C'était la mode, paraît-il, à l'époque. Se faire face, démarrer à toute vitesse. Le premier qui dévie de la ligne droite pour éviter l'autre a perdu. Le médecin légiste, lui, n'a rien remarqué d'anormal. Aucune autopsie n'est réalisée. Pour les gendarmes, l'enquête est close. Le jeu de la mort n'a malheureusement que trop bien porté son nom. Marc Welsch a fouillé le champ une bonne partie de la nuit, le soir de l'accident. Il a continué le lendemain, à la lumière du jour. Au milieu des betteraves, il a trouvé une mèche de cheveux, des débris. Un ancien garde-champêtre, qui se promenait par-là, a lui ramassé un couteau papillon et un enjoliveur Toyota. Puis il y a cette photo de la route, publiée dans La Meuse. On y voit clairement une trace de pneu, non? Une voiture est impliquée. C'est certain. Sébastien n'aurait jamais joué au jeu de la mort, Stephen encore moins. Ils bichonnaient trop leur scooter pour ça. Monique, la maman de Sébastien, va consulter un voyant exerçant son art sous le nom de "Monsieur Gérard". Il lui assure entre autres qu'une voiture est bien impliquée, et que tout cela a un lien avec l'Italie. Monique Welsch-Boulanger, gênée, garde tout ça pour elle. Trop peur de ne pas être prise au sérieux par les gendarmes. Le frère aîné de Sébastien, Olivier Welsch, écoute quant à lui les rumeurs du quartier. Elles désignent aussi une voiture. Et trois personnes à bord: un certain Sébastien Petit, un certain Canard - dit aussi Coin-Coin - et un certain M., de Waremme. Olivier a rameuté ses potes, ils les cherchent partout et préviennent: quand ils les auront trouvés, ça va voler. Mais Olivier ne tabassera personne. Deux mois après la mort de son petit frère, il décède lui aussi. Un accident de moto. Les gendarmes ne l'auront jamais interrogé. Monique Welsch-Boulanger ne s'en remettra jamais. Entre le décès tragique de ses fils et le sien, en 2011, sa vie se sera déroulée dans la brume des antidépresseurs et de l'alcool. Stephen Lespineux ne se souvient de rien. Ni de ce qu'il faisait avant, ni de l'accident, ni des urgences. Il reste trois jours dans le coma, puis sept semaines à l'hôpital. Contusions rénales et pulmonaires, disjonction du bassin, fractures du coude droit, du tibia droit, du majeur. Vingt-neuf ans plus tard, il ne parvient toujours pas à le plier normalement et il a encore dû subir une opération du coude, il y a trois ans. Lorsqu'il se réveille, ses parents ne le reconnaissent pas. Stephen, si calme, si réservé, se met à débiter des grossièretés, désinhibé par les médicaments. Sa mère le trouve plus impatient, plus agressif. Il doit réapprendre à marcher, mais les gadots se font rares, dans le service, alors il s'entraîne avec un chariot à roulettes. La famille lui rend visite, puis les amis, puis les amis des amis. Mais toujours pas son cousin. "Pourquoi Séba ne vient pas?" Ses parents brodent, éludent. Les médecins leur ont conseillé de lui cacher son décès, pour éviter un choc émotionnel. Et peut-être, aussi, un sentiment de culpabilité néfaste à son rétablissement. Car une fois qu'il est mis au courant, Stephen Lespineux en devient persuadé: il a tué son cousin.***- "Décris-moi ce que tu vois! Tu viens de quitter la dernière maison de Fooz, tu te diriges avec ton cousin vers Voroux." - ... - "Stephen! Tu es profondément détendu. Tu es totalement relâché. Tu peux décrire ce que tu vois." - ...- "Qu'est-ce qui se passe dans cette campagne?" - "... On se dirige vers chez moi ... On passe le premier tournant [...] Maintenant je vois une voiture qui arrive en face de nous [...] et un homme sort de la voiture." - "Est-ce que tu le vois? Tu peux t'en souvenir. Tu es là, en face. Est-ce que tu vois la plaque de la voiture? Les chiffres te viennent en tête, les lettres? Parle sans peur, sans crainte." - ... - "Que se passe-t-il après? Que fait cet homme?"- "Il nous arrête... Il commence à nous engueuler. Moi je fais demi-tour [...] Ben, j'ai un peu peur. L'homme a l'air ivre." - "Tu ne l'as jamais vu?" - "Non."- "Que fait ton cousin?" - "Il continue en direction de la voiture." - "Et puis, qu'est-ce que tu as vu? ... Qu'est-ce que tu as vu, après? Tu peux parler! Tu en es parfaitement capable, Stephen."- "J'ai de plus en plus peur, parce que mon cousin avait continué, puis il s'est arrêté." - "Tu ressens cette peur, maintenant? Tu la ressens très fort au fond de toi?" - "Oui." - "Continue... Que s'est-il passé après?" - "Eh bien l'homme et mon cousin ont voulu se battre. Et il y a deux autres hommes qui sont sortis de la voiture." - "Qu'est-ce qu'ils disent? Qu'est-ce que tu entends? ... Parle!" - "Je vois deux autres hommes qui sortent de la voiture... Ils veulent se diriger vers mon cousin [...] J'ai encore peur parce que la voiture se dirige vers moi, et mon cousin aussi, la voiture commence à le rattraper. Je veux faire démarrer ma mobylette, pour m'enfuir aussi... Elle démarre, je veux faire demi-tour, mais..." - "Continue." - "La voiture lui rentre dedans." - "Continue. De quelle marque est cette voiture?" - "Euh... Une Volkswagen." - "Quelle Volkswagen? ... Tu en es sûr?"- "Oui [...]" - "La voiture me percute..." - "Tu as mal?" - "... Moi je passe au-dessus de ma mobylette... puis je retombe sur la route et puis... je ne me souviens plus." Fin de l'enregistrement. ***Stephen n'a plus voulu retourner chez le sophrologue pour une quatrième séance. Trop pénible. Avec le recul, il regrette. Peut-être aurait-il pu se souvenir d'autre chose. Mais il avait ressenti la peur, la panique... C'était trop. Il n'avait que 18 ans. Il avait fait ce qu'on attendait de lui. Il s'était souvenu. Il avait fait plaisir à sa maman, en allant voir ce kiné de Jemeppe, probablement autoconverti aux méthodes hypnotiques comme c'était le cas dans les années 1990. Le 3 décembre 1992, la mère de Stephen Lespineux retourne à la gendarmerie. Voilà la preuve que son fils n'a pas tué son cousin! Les gendarmes vont auditionner pour la première fois le rescapé, puis son kiné. Sans plus. Pourtant, au même moment, l'enquête démarre véritablement. Quelqu'un a parlé. Les gendarmes tiennent enfin un nom: Sébastien Petit. Soledad prend le train à Ans, avec des copains. Elle raconte ses disputes avec son ex, ce connard de Sébastien Petit qui l'avait tellement battue l'été dernier, furax qu'elle soit partie en vacances sans lui à La Grande Motte, qu'elle avait passé trois jours à l'hôpital. Il lui en a raconté une belle: "l'accident avec les mobylettes à Awans, le jeune qui est mort, ben il dit que c'est lui qui l'a renversé. Qu'ils s'étaient disputés à une soirée et qu'il lui avait foncé dedans en voiture. Il racontait ça tout fier, en plus. Comme s'il s'en faisait une gloire." L'histoire du train arrive aux oreilles d'un ami de Sébastien Welsch, puis de sa maman, puis des gendarmes. Qui vont interroger la jeune fille de 17 ans au home dans lequel elle est placée. Elle confirme: oui, oui, son ancien petit ami Sébastien Petit lui a bien juré qu'il avait tué ce gars et qu'il avait fait le coup seul, même si elle a entendu d'autres bruits selon lesquels dans la voiture ils auraient été trois. Sébastien? Mais il ne ferait jamais une chose pareille! D'accord, quand il picole, il devient bagarreur, reconnaît son grand-père lorsque les gendarmes viennent l'interroger. C'est vrai qu'il a frappé sa copine une fois. Non, pas Soledad, l'autre, Magaly. De toute façon, il lui a posé la question, parce que lui aussi avait entendu les on-dit, et il a juré qu'il n'avait rien à voir là-dedans. Faut le croire: jamais il n'oserait mentir à son grand-père. Les gendarmes aimeraient l'interroger eux-mêmes, juste pour être sûrs. Mais Sébastien Petit a quitté la Belgique en octobre 1992, à la surprise générale, pour aller se marier en Sicile avec sa copine. Soledad? Magaly? Non, non, l'autre. Lina. En décembre 1993, il est même devenu papa. A la demande de la juge d'instruction liégeoise, la police italienne interroge Sébastien Petit. Sébastien Welsch? Connaît pas! Plus tard, pour justifier ce mensonge manifeste, il expliquera qu'il n'avait pas compris la question ; c'est qu'il ne causait pas très bien italien. Au même moment, Monique Welsch-Boulanger confesse aux gendarmes liégeois sa virée chez Gérard le médium. Il avait bien dit que ça avait un rapport avec l'Italie, insiste-t-elle. L'enquête démarre alors véritablement. La mère et l'une des soeurs de Sébastien Petit sont entendues. Elles racontent avoir entendu que Sébastien s'était vanté de l'accident, juste avant son départ pour la Sicile. Sa mère lui avait d'ailleurs racheté sa voiture. Accidentée. Soledad conseille aux enquêteurs d'aller discuter avec Valérie, la cousine de Sébastien Petit, justement placée dans le même home qu'elle, et il lui a fait deux-trois confidences. Il aurait fui en Italie pour échapper à la justice belge, parce qu'il avait renversé le gars en mobylette. Il était sorti au Beach, à Hannut, il était tellement bourré qu'il avait dû s'arrêter pour gerber sur le chemin du retour. Il avait croisé le type, ça avait dégénéré, il lui avait roulé dessus. Mais il ne conduisait pas lui-même sa voiture, non. Il avait passé le volant à un certain Marco Gottschalk. La version de Valérie n'est pas tout à fait crédible. Il apparaîtra plus tard que le fameux Beach n'était pas ouvert le jeudi. Les gendarmes se jettent toutefois sur ce premier nom. Marco Gottschalk jouait au foot à Awans, sur un terrain proche de la salle de body où Sébastien Welsch s'entraînait. Qui plus est dans la même équipe que son frère décédé, Olivier. Et, parfois, Sébastien Petit lui servait de chauffeur pour l'amener au match. C'est qu'il a en plus l'air bagarreur, le sieur Gottschalk. Depuis l'accident, il s'est fait suspendre à vie du foot amateur après avoir tabassé un arbitre. Puis il y aurait une histoire de filles là-dessous: Marco Gottschalk et Olivier auraient tous deux convoité la tenancière de la buvette. Ah ah! Drôle de coïncidence, tout ça! "Ceci sans conclusion hâtive de notre part", indiquent cependant les gendarmes dans leur PV de synthèse. Qui n'enquêtent pourtant plus durant les neuf mois suivants. Jusqu'au 4 octobre 1994. Quelqu'un leur a filé un tuyau inespéré. Sébastien Petit est de retour d'Italie. Il est revenu pour enterrer son grand-père. Quatre jours après la cérémonie, les gendarmes l'embarquent chez sa nénenne, à 22 h 10. Il est interrogé en pleine nuit durant quatre heures et demie. Mais Sébastien Petit ne craque pas. Tout ça, c'est que des conneries! Qu'on le confronte tout de suite à son ex, sa cousine, sa mère, sa soeur, pour voir si elles continueront à l'ouvrir contre lui. Stephen Lespineux, le survivant de l'accident, est amené pour l'identifier. A un moment, le gendarme les laisse seuls sans surveillance dans son bureau, prévenant juste Sébastien Petit d'un "tiens-toi calme". "Dis que ce n'était pas moi!", s'écrie-t-il dès la porte fermée. Stephen Lespineux ne se souvient de toute façon pas des visages, juste qu'il y avait trois personnes dans la voiture. Sébastien Petit demande à rentrer dormir à la prison. Il doit réfléchir. Demain, il leur fera des révélations. Il signe sa déclaration en trempant son index dans l'encre. Trop peur des représailles. Pourtant, l'identité de Sébastien Petit suinte de chaque ligne des quatre pages reprenant ses dénonciations. Lui n'a rien fait, rien du tout. C'est Marco Gottschalk qui conduisait. Les autres, c'est son frère, Francis Gottschalk, et son pote, Christian Y., 18 ans et déjà alcoolique profond, pour qui deux litres de vin ou un casier de Jupiler n'étaient "pas grand-chose". Sébastien Petit s'accroche quatre jours à cette version. Puis il "libère sa conscience d'un lourd fardeau". Oui, il était bien dans cette voiture. C'était la sienne, d'ailleurs, une VW Golf. En fait, ce jeudi 3 septembre 1992, il avait bossé chez SOS Dépannage, puis il avait été dire bonjour à Lina. En rentrant à Waremme, il avait croisé ses voisins les frères Gottschalk et Christian Y., déjà un peu pétés. "On s'en boit un dernier?" Mais Christian Y. était vraiment trop bourré, alors ils l'avaient planté là. Marco Gottschalk avait pris le volant et les petites routes de campagne. Sébastien Petit sur le siège passager, Francis Gottschalk à l'arrière. Ils avaient aperçu les phares de deux mobylettes, sur cette route non éclairée, et faut croire que Marco avait reconnu Sébastien Welsch, car il avait freiné, était sorti de la Golf et avait commencé à l'engueuler à propos de cette soirée au Patro d'Oreye où lui-même n'était pas, mais où les deux Sébastien s'étaient bagarrés. Peut-être que c'était aussi à cause de la fille de la buvette, que Marco draguait mais qui préférait le frère de Sébastien Welsch. Petit était sorti "pour les calmer", Welsch avait fui sur son scooter mais la voiture l'avait rattrapé et poussé. Quand le corps de Sébastien Welsch était retombé au sol, Marco avait roulé dessus en marche avant, puis en marche arrière. Sébastien Petit avait alors fait "une petite remarque" au conducteur, genre "on n'irait pas l'aider?" et Marco Gottschalk avait hurlé: "Il n'avait pas besoin de faire le malin!" Et plus personne n'avait reparlé de ce gars à mobylette qu'ils avaient tué. Enfin, sauf Sébastien Petit. Qui s'en était vanté auprès de sa copine Soledad, de sa cousine Valérie et même du gars qui tenait la friterie sur la grand-route d'Awans. Le 9 octobre 1994, les gendarmes débarquent à la buvette du club de foot d'Awans. Marco Gottschalk sirote une mousse au comptoir. Quand les hommes en civil lui demandent de le suivre, il leur lance: "Mon verre, je l'ai payé. Alors quand je l'aurai fini, je viendrai." Dans la salle d'interrogatoire, les enquêteurs commencent par causer foot et fréquentations. Sébastien Petit? Sûr qu'il le connaît! "C'est un bon ami." Qui l'accuse d'avoir renversé Sébastien Welsch? "Il est complètement siphonné!" Marco Gottschalk clame ce qu'il continue de répéter vingt-sept ans plus tard: il n'était pas dans la voiture, il n'a rien à voir là-dedans. Les gendarmes convoquent alors son frère Francis, soupçonné d'avoir été à l'arrière de la voiture. "Vous me clouez sur place", leur répond-il dans son audition. Alors ils amènent Stephen Lespineux, le survivant de l'accident, pour une identification. La corpulence et la taille pourraient correspondre, il en est certain à 60%. C'est sans doute mince, mais suffisant pour les gendarmes. Puis, deux ans après les faits, les frères Gottschalk n'ont pas réussi à fournir d'alibi. A la question "Que faisiez-vous le soir du 3 septembre 1992?", Marco avait répondu qu'il était peut-être chez sa compagne, et Francis qu'il devait être au foot à Awans, si c'était un jeudi, jour d'entraînement. Faux! lui avaient répliqué les enquêteurs. Qui, en réalité, n'avaient pas vérifié: ils avaient bien posé la question à l'entraîneur et à la fille qui tenait la buvette, mais tous les deux ne s'en souvenaient plus. Le 13 octobre 1994, Francis et Marco Gottschalk sont privés de liberté et incarcérés à la prison de Verviers. Cinq mois plus tard, le directeur de l'établissement leur dit d'empaqueter leurs affaires: ils peuvent s'en aller. Ils prennent le train, s'arrêtent pour boire une bière et rentrent chez eux. Les frères pensent que la justice a reconnu son erreur, qu'ils seront même peut-être indemnisés. On leur a dit qu'il y aurait bientôt un procès. Mais durant les cinq prochaines années, ils vivent insouciamment leur vie comme si tout était réglé. Février 2000. Arnaud d'Oultremont reçoit le coup de fil d'un greffier. "Le président de la Cour vient de prendre un arrêt pour vous désigner comme conseil dans un procès d'assises. Qui commence la semaine prochaine." Pardon? Oui, oui, mais "rassurez-vous, j'ai vu le dossier, ça devrait être du tout cuit pour vous", répond en substance le greffier. Arnaud d'Oultremont rencontre son client, Marco Gottschalk, trois jours avant le début du procès d'assises. Ce sera d'ailleurs le premier de ce jeune avocat, qui n'a alors que cinq ou six ans de barreau à son actif. Marco n'a pas grand-chose à lui raconter. "Je n'ai pas besoin d'avocat, je vais aller dire que je suis innocent et c'est terminé." Alors il se rabat sur le dossier et en "tombe de sa chaise". Une enquête mal menée, un accusateur qui a changé de version à trois reprises, une reconstitution qui a épinglé des tas de contradictions... Sébastien Petit, par exemple, a affirmé que Marco Gottschalk avait délibérément roulé en marche avant puis en marche arrière sur le corps de la victime. Qui portait un jeans blanc. Or, les experts n'avaient constaté aucune trace de pneu, et ses blessures semblaient incompatibles avec un tel écrasement. Puis cette absence de mobile: tue-t-on réellement un gamin parce qu'on est jaloux... de son frère, qui sort avec la fille qu'on convoite? Et cette audition sous hypnose! Méthode pour le moins sujette à caution, qui a conditionné les gendarmes dans leur enquête, mais qui n'avait même pas été réalisée en leur présence! Arnaud d'Oultremont demande à Damien Leboutte, un autre jeune confrère, de l'aider. Lui aussi, ce seront ses premières assises. Il s'enferme tout le week-end chez sa grand-mère pour étudier ce dossier ficelé d'une manière si calamiteuse. C'est d'ailleurs pour ça que personne, jusque-là, n'avait voulu s'en saisir et que le procès aura eu lieu six ans après l'arrestation de Sébastien Petit et des frères Gottschalk, et huit ans après les faits. Trop pourri. Avec un bon avocat, ils auraient d'ailleurs pu éviter le jury populaire et passer devant un tribunal correctionnel. Mais Francis et Marco n'en ont jamais voulu: "Les avocats, c'est pour les coupables." Sauf qu'aux assises, la loi interdit de comparaître seul. "Je voudrais remettre le bonjour à la salle. C'est la moindre des politesses!", fanfaronne Francis Gottschalk en guise de conclusion de son premier interrogatoire par la cour, anorak jaune canari et polar assorti. Son frère Marco porte un training noir et blanc, avec une bande rose. Ils sont venus au procès habillés comme ils s'étaient présentés à la prison, le vendredi précédent, répondant au billet d'écrou que reçoivent traditionnellement les accusés avant des assises. Mettre une chemise? Un costume, comme le suggèrent leurs conseils? "On va pas se déguiser, hein. On est comme on est." C'est-à-dire rigolards. Impertinents. Menaçants envers Sébastien Petit à qui ils promettent tant de faire la peau qu'une chienne de garde - Judith - sera réquisitionnée, au cas où le procès déborderait. La première audience, l'un des deux a commenté le physique d'une jurée par un "Génial, ils ont pris la petite bonne". Et ça les faisait marrer. Quand un arbitre de foot vient expliquer à la barre que Marco l'a un jour insulté, l'intéressé tape sur l'épaule de son conseil et lance, assez fort pour que tout le monde l'entende: "C'est pas vrai, maître! Je l'ai pas insulté, je lui ai cassé la gueule!" Mis à part cette suspension à vie du foot amateur, Marco Gottschalk n'a pas de casier. A la différence de son frère Francis, déjà condamné pour coups et blessures volontaires sur sa fille. Au lieu de durer huit mois, son service militaire s'était étendu sur vingt-quatre, en raison de son indiscipline et de ses désertions. Dans les années 1980, Francis Gottschalk se baladait armé et fréquentait des personnes peu recommandables. Mais avant les faits, jure-t-il, il s'était assagi. Dix-sept ans après le procès, dans un reportage de la RTBF, un juré anonyme aura ces mots: "Ils ne l'avaient peut-être pas fait. Mais ils auraient pu." Avec sa petite chemise blanche, sa veste en cuir noire et ses cheveux bien peignés, Sébastien Petit, quant à lui, a l'air d'un gars menotté là par erreur. Il commet bien une boulette, lorsqu'en décrivant les faits il affirme, avant de se reprendre, "ensuite, je me remets au volant". Mais les regrets qu'il adresse aux familles des victimes effacent tout, ce que ses deux coaccusés refusent obstinément de faire. Ils se déclarent innocents, pourquoi donc se montreraient-ils compatissants? Dans le bec acéré de Marianne Lejeune, c'est pain bénit. L'aigle du palais de justice de Liège. La dernière avocate générale du pays à avoir obtenu une condamnation à mort, selon sa légende. Celle qui aura été de tous les grands procès (Cools, Stacy et Nathalie, Ihsane Jarfi...), qui aura obtenu plus de deux mille ans de condamnations et qui refuse aujourd'hui de prendre sa retraite, à plus de 70 ans. La culpabilité des frères Gottschalk, elle en est intimement persuadée. Aux avocats et magistrats qui, plus tard, l'interrogeront sur le sujet, elle répétera qu'elle est convaincue qu'ils se trouvaient bien dans la voiture et qu'ils y étaient même quatre, selon elle, avec le jeune alcoolique Christian Y., mais qu'elle n'avait jamais réussi à le prouver. A l'audience, l'avocate générale impressionne, sévère et implacable. "Elle y allait!", se souvient même Stephen Lespineux, le survivant de l'accident. Les parties civiles sont quant à elles défendues par Victor Hissel, au faîte de sa gloire suite à l'affaire Dutroux, bien avant sa condamnation pour détention d'images pédopornographiques. Face à ces ténors, les jeunes Arnaud d'Oultremont et Damien Leboutte jouent la carte du doute, tout comme les conseils de Francis Gottschalk, Manon Charlier et Philippe Moureau (le seul à avoir l'expérience des assises). Ils rappellent l'absence de mobile, les incohérences des versions de Petit, la faiblesse de l'enquête. Proposent d'autres scénarios: la victime fréquentait une salle de sport et s'adonnait au "body", peut-être trempait-elle dans un trafic d'anabolisants et aurait-elle été la cible d'un règlement de comptes. Ils tentent, aussi, d'enfin confirmer l'alibi des frères. C'était un jeudi, ils devaient être au foot! L'entraîneur se présente à la barre. Ah! si seulement les gendarmes lui avaient demandé à l'époque la feuille de présence aux entraînements! Mais huit ans plus tard, non, il ne l'a plus. Il a toujours la feuille de match, par contre, oui. Si le nom de Marco Gottschalk est inscrit dessus, sûr et certain alors qu'il se trouvait bien à l'entraînement le jeudi soir, il faudrait qu'il vérifie. Le vieil homme revient le lendemain au tribunal avec le fameux papier. Le nom de Marco Gottschalk y figure bien, en dernier. Mais il a été barré. Au dernier jour du procès, avant que les jurés ne partent en longue délibération, la parole est donnée une dernière fois aux accusés. Petit se repent, les frères Gottschalk n'ont toujours rien à dire. Au lieu de clore les débats, le président Godin ajoute au jury: "Une dernière chose. Vous avez beaucoup entendu parler du doute. Mais vous ne devez pas non plus chercher le doute là où il n'y en a pas." Arnaud d'Oultremont bondit: rien de plus contraire à la procédure! Philippe Moureau lui dit de laisser couler. "Il fait ça à chaque procès d'assises." Henrin Godin traîne aussi la réputation, lors des délibérations sur la peine, de s'adresser ainsi aux jurés: "On ne sort pas d'ici à moins de vingt ans". Marco Gottschalk est condamné à vingt ans. Francis Gottschalk est condamné à quinze ans. Sébastien Petit est condamné à cinq ans, avec sursis pour moitié. Pas pour meurtre, mais pour entrave méchante à la circulation ayant entraîné un décès. LaMeuse titre, dans son édition du lendemain, "Des peines exemplaires". Un mois plus tard, en avril 2000, le tribunal de police de Liège devait aussi juger une histoire d'entrave méchante à la circulation ayant entraîné cette fois deux décès. Celui d'une prostituée et de son client, qui avaient été poursuivis en voiture par un mac jaloux, qui leur avait fait une queue de poisson provoquant leur accident mortel, puis qui avait roulé deux fois sur l'un des corps. Le substitut avait requis une peine de prison de douze à dix-huit... mois. Le jour où Marco Gottschalk a été enfermé dans sa cellule à Lantin (puis à Namur, puis à Andenne), il a commencé à ruminer sa vengeance. Il a dressé une liste. De personnes qu'il compte tuer. Sébastien Petit. Marianne Lejeune. Un gendarme. Et deux autres noms encore. Le jour où Francis Gottschalk a été enfermé dans sa cellule à Lantin, voisine de celle de son frère, il a commencé à écrire. Des lettres à Stephen Lespineux, à la famille de Sébastien Welsch, à la juge, à ses avocats. Avec de grands cercles sur ses "i", des passages en rouge et en vert. Toujours signées: "Les deux innocents." L'une de ces missives arriva à la RTBF. Et, pour une raison qu'il a aujourd'hui oubliée, elle avait retenu l'attention de Michel Hellas, journaliste à Au nom de la loi. L'émission "L'ombre d'un doute" est diffusée en janvier 2002. Elle revient sur l'affaire, l'absence de mobile et de preuves formelles, les curieux aveux de Petit - "Pourquoi aurait-il balancé ses vrais complices, alors qu'ils auraient pu l'enfoncer?" Devant leur télé, Jean-Claude et Sabine bondissent. Bien que dix ans plus tard, ils se souviennent parfaitement de cette soirée du 3 septembre 1992. Ils y étaient, à la buvette du foot. Et le couple revoit parfaitement Francis jouer au billard, et Marco au comptoir. "Nous sommes affirmatifs à 100%", déclarent-ils en se présentant spontanément à la police. Trois Namurois regardent aussi l'émission et se prennent d'affection pour ces frères qui, à l'antenne, clament haut et fort leur envie de se suicider ou de tuer tous ceux qui les ont conduits là. Ils montent un groupe de soutien, lancent une pétition, passent des dimanches à photocopier tout le dossier, rendent visite à la prison. Le 20 octobre 2002, ils organisent même un souper (terrine de poisson sur lit de légumes, filet de porc et haricots verts, 17 euros) pour récolter des fonds et financer leur prochaine requête en révision. Car c'est désormais leur unique espoir. Après les assises, leur pourvoi en cassation, qui concerne la forme, et non le fond, avait été rejeté. Leur recours devant la Cour européenne des droits de l'homme aurait sans doute été recevable, mais il n'avait pas été déposé dans les temps. Et comme il n'existe pas de possibilité d'appel après avoir été jugé par un jury populaire... Reste donc la requête en révision. Une procédure très rarement actionnée en Belgique, entre autres en raison de sa lourdeur. Il faut non seulement que trois avocats appuient la demande, mais surtout proposer un élément neuf. Une nouvelle preuve. Cédric Bernes, nouvel avocat des frères Gottschalk et fraîchement entré au barreau dans un cabinet namurois réputé, est persuadé de la détenir, avec la déposition de Jean-Claude et Sabine, les téléspectateurs témoins. Il dépose sa requête de quarante-neuf pages le 8 juin 2007. La Cour de cassation rend son arrêt le 9 janvier 2008. "Irrecevable." Les témoins ne se montrent pas assez précis quant à leurs horaires d'arrivée et de départ à la buvette, estime le président. "Ces dépositions ne constituent pas le fait nouveau dont la preuve de l'innocence des condamnés paraît résulter." Treize ans plus tard, Cédric Bernes en garde une amertume et une déception palpables. "Je reste persuadé de leur innocence." En apprenant ce rejet, Francis Gottschalk demande à son groupe de soutien qu'il lui transfère le solde des fonds encore disponible. Puis il coupe tout contact avec ses membres, qui s'étonnent désormais toujours de cette rupture brutale. "On n'a pas toujours compris certaines réactions parfois étranges de la part des frères. Mais qui sait comment on réagirait en étant en prison..." Surtout en se déclarant innocent. Lorsque ses fils ont été emprisonnés, Marie Droussy-Gottschalk se posait à la fenêtre du premier étage de sa maison en brique rouge d'Alleur. Et elle pleurait, en apercevant au loin les miradors de la prison de Lantin. Trois ans plus tard, elle pleurera son mari, décédé d'une tumeur au cerveau. Marco assiste aux funérailles. Il en revient encore plus révolté. Francis refuse de s'y rendre car on l'oblige à y porter les menottes. Puis, en 2016, ce sont les fils qui pleurent leur mère. Le diabète, qui l'avait déjà rendue impotente. Avoir perdu leurs parents, avec lesquels ils avaient volontairement coupé les ponts durant une bonne partie de leur incarcération, attisera l'amertume des frères Gottschalk, persuadés que ces décès ont été accélérés par l'affaire. "Ils continuent à se battre pour la mémoire de nos parents, raconte Fabian, leur cadet. Même s'ils ne sont plus là pour le voir, ils veulent leur prouver que leurs fils ne sont pas des meurtriers."Francis Gottschalk aurait pu sortir de prison vers 2006, grâce aux remises de peine. D'autant que les directeurs des prisons par lesquelles les frères sont passés n'avaient rien à redire: détenus modèles. Mais pour pouvoir être libéré anticipativement, il faut passer devant le TAP (tribunal d'application des peines) et y exprimer des regrets concernant les faits. Plutôt crever! Se repentir aurait été avouer. Francis préfère encore aller à fond de peine. Il est donc libéré le 14 octobre 2014. Sur le parvis de la prison de Namur l'attendent son frère Fabian et quelques journalistes, qui ne captent pas grand-chose au discours enflammé qu'il leur tient. Sauf un: Douglas De Coninck, du Morgen. Un jour, ce journaliste judiciaire était assis dans le bureau d'une avocate bruxelloise et avait aperçu une lettre, signée d'un grand "les deux innocents! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! !" "C'est quoi?" "Tous ceux qui lisent leur dossier en ressortent convaincus qu'ils ont été emprisonnés pour rien", lui répond-elle. Douglas De Coninck en tirera la même conclusion. Et l'écrira sur la première page de son livre consacré à l'affaire: 14 ans innocents dans une prison belge (éditions Manteau, non traduit). Le journaliste y épingle toutes les absurdités du dossier: ce témoignage sous hypnose réalisé en dehors de la présence des gendarmes et par un sophrologue inconnu au bataillon, alors qu'aujourd'hui, la police a abandonné cette méthode. La fameuse feuille de match où Marco Gottschalk avait été barré: s'il ne s'était vraiment pas présenté ce dimanche-là, pourquoi l'entraîneur aurait-il pris la peine d'y inscrire son nom? Le néerlandophone ira même jusqu'à écrire à chaque joueur de l'époque, pour savoir si - même vingt ans plus tard - certains ne se souviendraient pas de la présence des frères à l'entraînement. Mais il n'obtient pas de réponse. Son ouvrage, par contre, entraîne une conséquence inattendue. Le débat sur les erreurs judiciaires agite beaucoup la Flandre, à l'époque, suite à une autre affaire, celle de l'entrepreneur anversois Filip Meert, condamné pour fraude mais ayant toujours clamé son innocence. Malgré certains éléments troublants, la cour d'appel d'Anvers avait refusé de réviser son jugement. En se basant sur cette affaire et sur celle des Gottschalk, le Conseil supérieur de la justice avait recommandé de réformer et faciliter la procédure de révision. Ce qui fut acté par une loi de juillet 2018. La principale évolution consiste en la création d'une commission, indépendante de la cour d'appel, chargée de lui remettre un avis (plutôt que celle-ci soit la seule à statuer). Car, seule, la justice semble avoir du mal à reconnaître ses erreurs. Entre 2008 et 2020, trente-huit demandes de révision ont été introduites auprès de la Cour de cassation. Trente-quatre ont été rejetées. Les quatre restantes concernent des faits "mineurs", comme celle d'un homme pour bagarre dans le Carré, à Liège, alors que son identité avait été usurpée. Il le clamait depuis le début, mais il avait été condamné à dix-huit mois de prison ferme. Jusqu'à ce que le véritable coupable se dénonce. Les autres affaires concernent un excès de vitesse et un vol. La Belgique n'a plus indemnisé quiconque pour une erreur judiciaire depuis... 2001. Une affaire de vol avec violence, où le condamné avait été finalement acquitté. Aucune condamnation prononcée par un jury d'assises n'a jamais été révisée, en Belgique. Alors qu'il y en a eu neuf en France, vingt-quatre au Canada (depuis 1993) et 232 aux Etats-Unis (depuis 1992, selon l'association Innocence Project). "En Belgique, il n'y a rien. Vraiment rien. Il semble y avoir une confiance un peu aveugle en la justice et un jury populaire qui peut être assez questionnante", pointe Axel Winkel, auteur d'une analyse sur les risques d'un système sans appel aux assises. La nouvelle loi de 2018 est censée amoindrir les risques d'erreurs judiciaires, en facilitant donc la procédure en révision. Le nouvel avocat des frères Gottschalk, Mathieu Simonis, a introduit une nouvelle demande, en juin dernier. En se basant sur le dossier établi par son prédécesseur lors de la première demande en révision en 2008, et en ajoutant d'autres éléments. Le livre de Douglas De Coninck, mais aussi les nouvelles déclarations d'Angélique, la soeur de Sébastien Petit. Dans un reportage de la RTBF, en 2017, elle expliquait à la journaliste que son frère lui avait confié, peu après les faits, avoir été ce soir-là dans la voiture avec sa future (ex)-épouse et l'un de ses frères. "Lina était complètement pétée. Elle vomissait et on a percuté quelque chose. On a peut-être tué quelqu'un." Avant d'introduire cette deuxième demande en révision, Mathieu Simonis avait tenté de s'immiscer dans une faille secondaire du dossier pour le faire rouvrir, en déposant plainte contre l'un des témoins anonymes pour faux témoignage. Notamment pour permettre aux frères de passer au détecteur de mensonge, ce qui leur avait toujours été refusé - et qui continuera à l'être, la police leur conseillant de se rendre au Canada pour y procéder à leurs frais. Le juge d'instruction Stéphane Kerkhofs avait été saisi. Au milieu de son travail, "de manière inédite dans [sa] carrière, le parquet général a engagé une procédure de contrôle de l'instruction", avait-il précisé dans un PV. Une procédure extrêmement rare, qui l'avait poussé à mettre fin à tout un pan de ses investigations. "Qui a demandé ce contrôle de l'instruction? Mystère. Mais la justice est une administration composée d'hommes et de femmes, qui ont une carrière, un passé professionnel et... Ce n'est pas pour faire le complotiste, assure Me Simonis. Mais il est difficile, pour la justice de tous les pays, de reconnaître ses propres erreurs." Une audience est prévue le 12 janvier prochain, devant la Cour de cassation. L'avocat général, qui a pris connaissance de cette deuxième demande en révision, partirait sur un avis négatif, estimant qu'il n'y aurait pas là d'élément neuf permettant de rouvrir le dossier. Il n'est pas dit que la Cour suivra cet avis, mais c'est habituellement ainsi que cela fonctionne. Seuls des aveux de Sébastien Petit pourraient permettre aux frères d'être innocentés, s'ils doivent l'être. Des policiers ont essayé, sans succès. Sébastien Petit, après sa brève incarcération, aurait à nouveau été condamné à plusieurs reprises, notamment dans des affaires de stupéfiants. Il a été accusé de viol sur son ancienne belle-fille mineure par l'une de ses ex-compagnes. Il aurait eu dix enfants, de quasi autant de mères différentes. Après sa sortie en 2014, Francis Gottschalk, 62 ans aujourd'hui, a un temps été à la rue. Quelques mois plus tard, il faisait un AVC, puis une thrombose. Il a un pacemaker, montre-t-il en soulevant son t-shirt. Comme toutes les personnes cardiaques, il ne pourra plus jamais passer au détecteur de mensonge. Il vit désormais en Grèce, avec son premier amour. Mais il voit rarement la mer. Il passe son temps enfermé dans sa chambre. Le moindre bruit l'énerve. Marco Gottschalk, 57 ans, a été libéré le 22 juillet 2017. Il a accepté une libération conditionnelle pour revoir sa mère, malade. Elle mourra avant qu'il sorte. Il vit seul dans sa petite maison de location, n'a pas de travail, n'a pas droit au chômage, compte chaque euro. Quand ses finances le lui permettent, il met un peu d'essence dans sa mobylette et part faire un tour dans le quartier. Il était "mieux en prison". Le 22 juillet 2022, sa liberté conditionnelle sera terminée. Alors, s'il n'a pas été innocenté d'ici là, il tuera tous ceux qu'il estime coupables de son incarcération. Il pense à cette vengeance depuis vingt-deux ans.