La découverte de la dépouille de Jürgen Conings, qui s'est suicidé dans les bois de Dilsen-Stokkem sans avoir voulu ou réussi à mettre à exécution ses menaces d'attentat, a sans doute sauvé notre fête nationale. Après les vacances estivales, il ne subsistera de cette affaire que la traque surdimensionnée du fugitif d'extrême droite et son coût démesuré pour l'armée (650 000 euros), les dépenses vaines de la police et de la protection civile, les renforts étrangers, la révélation des dysfonctionnements militaires, le respect du deuil du désespéré assombri par la vénalité d'un individu qui a monnayé les images de cette découverte. "Cette histoire démontre une vraie débâcle de l'organisation du renseignement en Belgique, recadre le député Georges Dallemagne (CDH). Je pense qu'aucune tête ne tombera. Quelques lampistes seront peut-être déplacés. Les têtes prétexteront qu'elles n'étaient pas informées. J'espère surtout qu'on fera enfin l'effort d'injecter des ressources, de mettre en place une organisation du travail et un état d'esprit - partage et traitement des informations... - qui permette aux services de renseignement d'être à la hauteur des menaces." Voeu pieux d'un député d'opposition?
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La découverte de la dépouille de Jürgen Conings, qui s'est suicidé dans les bois de Dilsen-Stokkem sans avoir voulu ou réussi à mettre à exécution ses menaces d'attentat, a sans doute sauvé notre fête nationale. Après les vacances estivales, il ne subsistera de cette affaire que la traque surdimensionnée du fugitif d'extrême droite et son coût démesuré pour l'armée (650 000 euros), les dépenses vaines de la police et de la protection civile, les renforts étrangers, la révélation des dysfonctionnements militaires, le respect du deuil du désespéré assombri par la vénalité d'un individu qui a monnayé les images de cette découverte. "Cette histoire démontre une vraie débâcle de l'organisation du renseignement en Belgique, recadre le député Georges Dallemagne (CDH). Je pense qu'aucune tête ne tombera. Quelques lampistes seront peut-être déplacés. Les têtes prétexteront qu'elles n'étaient pas informées. J'espère surtout qu'on fera enfin l'effort d'injecter des ressources, de mettre en place une organisation du travail et un état d'esprit - partage et traitement des informations... - qui permette aux services de renseignement d'être à la hauteur des menaces." Voeu pieux d'un député d'opposition? Depuis les audits du SGRS par le comité permanent de contrôle des services de renseignement (Comité R) en 2011 et 2018, le rapport de la commission d'enquête "attentats" de 2017, l'enquête toute récente du Comité R sur le suivi de l'extrême droite, on ne peut pas dire que les ministres de la Défense et chefs de l'armée de la dernière décennie ne savaient pas à quoi s'en tenir. Les insuffisances du service de renseignement militaire dans certains domaines (pas tous, heureusement) sont notoires. Dix ans que reviennent les mêmes constats déprimants sur la mauvaise ambiance au SGRS (Service général du renseignement et de la sécurité), les tensions entre civils et militaires, les rotations effrénées dans la hiérarchie, la maigreur des effectifs dédiés à l'extrémisme religieux et non religieux. Que l'évaluation inquiétante de Jürgen Conings par l'Organe de coordination de la menace (Ocam), le 17 février dernier, soit passée inaperçue est à peine crédible, mais vrai. "Dans tout autre pays européen, les responsables auraient déjà démissionné ou été poussés à la démission", relève le député fédéral Denis Ducarme (MR), membre expérimenté de la majorité et de la commission de suivi des Comité P et R. Invisible depuis le début de l'affaire, le patron du SGRS, le général-major Philippe Boucké, avait déclaré dans sa première interview, le 23 février dernier, que la présence de l'extrême droite dans l'armée était sous contrôle. Le gouvernement semble le soutenir: "Il vient d'arriver", "c'est le meilleur depuis des années." La démission de la ministre de la Défense n'est pas davantage réclamée, sauf par le Vlaams Belang. Le 20 avril dernier, lorsqu'elle avait répondu aux questions de députés socialistes et écologistes sur l'extrême droite à l'armée, elle ignorait tout de l'existence de Jürgen Conings, niveau 3 sur une échelle de 4. La Tournaisienne a tenu le choc, affrontant les caméras. Sa popularité, selon Ipsos, a bondi de la 24e à la 14e place en Wallonie. Dorénavant, l'atterrissage peut se négocier en douceur. La pression s'est relâchée. Il faut gagner du temps. Le rapport de l'Inspection générale de l'armée avait été présenté à la Chambre le lendemain de sa remise, le 15 juin, à la ministre de la Défense. On y apprenait que le représentant du SGRS n'avait pas participé à la réunion de l'Ocam qui portait sur le cas Conings (17 février). Que ce verdict était parvenu une semaine plus tard à la microscopique plateforme "extrémisme non religieux" du SGRS, mais qu'il avait encore fallu attendre quelques jours pour que l'info soit partagée avec l'organe chargé de la collecte de renseignements au SGRS (2 mars), sans que la hiérarchie ou d'autres directions du service de renseignement soient averties. Pour le résultat des investigations du Comité R, toutefois, il faudra encore attendre. Annoncé le 30 juin, le rapport ne sera présenté à la commission de suivi des Comités P et R de la Chambre que les 5 et 7 juillet prochains. "Les vacances parlementaires commençant le 15 juillet, il sera difficile de tirer les responsabilités politiques en plénière sur cette question avant le 14 juillet, prédit Georges Dallemagne. En septembre, cela n'intéressera plus personne." Par un hasard de calendrier, la date du 23 juin étant fixée depuis longtemps, les membres de la commission Défense de la Chambre ont commencé l'examen du rapport du groupe de travail institué par la ministre Ludivine Dedonder (PS) pour aider à définir la stratégie de la Défense. Dix experts issus des mondes académique et militaire, coordonnés par Tanguy de Wilde d'Estmael, professeur de géopolitique et de relations internationales à l'UCLouvain, et par le colonel Eric Kalajzic, ont actualisé la Vision stratégique 2016 qui doit servir de base à la programmation militaire 2030-2040. Sa toile de fond est l' "arc des crises" qui enveloppe l'Union européenne des côtés est et sud. Dans ce climat d'insécurité latente, le renforcement du SGRS est plus à l'ordre du jour que sa disparition. L'armée belge aura toujours besoin d'un service de renseignement pour veiller sur son personnel et ses installations, en Belgique comme à l'étranger, expatriés compris. Elle va se doter, ce n'est pas un scoop, d'une composante cyber à part entière qui pourra mener des opérations offensives (piratage). Le chef de la Défense, l'amiral Michel Hofman, a fait appel à 81 volontaires pour venir épauler d'ici à septembre les frères d'armes du SGRS, estimés actuellement entre 600 et 700. Un effort supplémentaire n'est pas impossible, comme celui dont va bénéficier le service de renseignement civil VSSE (Veiligheid of de Staat-Sûreté de l'Etat) dépendant de la Justice: engagement de 400 personnes supplémentaires d'ici à 2024 (pour arriver à un total de 1 000 agents), amélioration du réseau informatique (7,5 millions d'euros), envoi d'agents de liaison dans des pays clés. La cavale de Jürgen Conings n'aura été qu'une étape, voire un adjuvant, dans cette montée en puissance du renseignement.