Le 6 mai 2019, après quatre incidents graves survenus en 2018 et 2019 (lire l'encadré), le comité permanent de contrôle des services de renseignement (Comité R) décidait d'ouvrir une enquête sur la manière dont les services de renseignement suivent la menace de l'extrême droite et font rapport aux autorités. Finalisé le 19 janvier dernier, ce rapport n'a pas été évoqué par la ministre PS de la Défense, Ludivine Dedonder, ni par le général-major Philippe Boucké, patron du SGRS (Service général du renseignement et de la sécurité) lors de sa première interview, fin février. Il assurait que l'extrémisme de droite dans l'armée était sous contrôle. Un oubli révélateur. Avec ses moyens d'investigation, le Comité R est un "chien de garde" redouté, à l'intersection du monde du renseignement et de la société tant civile que politique.
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Le 6 mai 2019, après quatre incidents graves survenus en 2018 et 2019 (lire l'encadré), le comité permanent de contrôle des services de renseignement (Comité R) décidait d'ouvrir une enquête sur la manière dont les services de renseignement suivent la menace de l'extrême droite et font rapport aux autorités. Finalisé le 19 janvier dernier, ce rapport n'a pas été évoqué par la ministre PS de la Défense, Ludivine Dedonder, ni par le général-major Philippe Boucké, patron du SGRS (Service général du renseignement et de la sécurité) lors de sa première interview, fin février. Il assurait que l'extrémisme de droite dans l'armée était sous contrôle. Un oubli révélateur. Avec ses moyens d'investigation, le Comité R est un "chien de garde" redouté, à l'intersection du monde du renseignement et de la société tant civile que politique.Rappel des faits: le caporal Jürgen Conings, 46 ans, sniper de son état, dix missions internationales à son actif, en déclin professionnel, membre du Vlaams Belang en 2020, s'est volatilisé le 17 mai après avoir fait tranquillement son marché dans l'armurerie de la caserne de Bourg-Léopold. "Soit il s'est suicidé, soit il va faire l'idiot", estime un expert. En 2015, l'homme apparaît sur les radars de la Sûreté de l'Etat. Ses sympathies pour l'extrême droite flamande sont signalées dès 2018. La suite telle qu'elle nous est connue est une succession d'occasions manquées, entre sonnettes d'alarme et réactions poussives. Entre 2017 et 2019, le militaire limbourgeois est notamment arrêté à l'aéroport de Charleroi en possession d'une arme blanche ; l'affaire est classée sans suite par le parquet de Charleroi ; le SGRS n'en est pas informé. En 2019, malgré ses démêlés avec la justice, il demande et obtient le renouvellement de son habilitation de sécurité. En 2020, la Défense le dénonce à la Justice pour des faits de racisme ; le parquet de Tongres (Limbourg) classe sa plainte sans suite ; l'armée lui inflige quatre jours d'arrêt. En juin 2020, à la suite d'un désaccord avec sa hiérarchie, il quitte la MP (police militaire) pour devenir "collaborateur logistique au centre de formation" du camp militaire de Bourg-Léopold. Ce même mois de juin, la police l'interroge sur les menaces qu'il a proférées à l'égard du virologue Marc Van Ranst. Le 31 août 2020, le SGRS lui retire son habilitation de sécurité. Ce retrait ne lui est notifié que le 12 novembre 2020, avec une explication des motifs à son chef d'unité par le SGRS. En décembre 2020, la Sûreté de l'Etat décrit un état psychologique préoccupant. Le 1er février 2021, Jürgen Conings menace une mosquée. Le 17 février, il est inscrit avec un indice 3 (sur 4) de dangerosité dans la "base de données commune" de l'Organe de coordination pour l'analyse de la menace (Ocam). Celui-ci n'est pas à proprement parler un service de renseignement (même s'il dispose d'une cinquantaine de personnes), mais un fusion center où se partagent les informations venant des services d'appui: renseignement, police, justice, ministères. L'Ocam procède régulièrement à une évaluation du dossier des personnes suivies, qui débouche parfois sur une "judiciarisation". C'est le service-pilote en matière d'extrême droite dans le cadre du Plan radicalisme. Son rôle sera passé à la loupe au regard de cette responsabilité, car ni le patron du SGRS ni la ministre de la Défense n'ont été avertis de la présence d'un "niveau 3" dans l'armée (17 février) jusqu'au constat de sa disparition, le 17 mai. Selon le président du Comité R, Serge Lipszyc, l'information sur Conings a été partagée par deux groupes qui reprenaient les partenaires habituels de ces caucus. D'une part, le groupe de travail "extrême droite" dirigé par l'Ocam. D'autre part, la task force locale du Limbourg qui s'est réunie le 24 février. Où cela-a-t-il foiré? Un peu partout, mon général... Le rapport de l'Inspection générale de l'armée commandé par la ministre de la Défense est attendu le 15 juin, celui du Comité R le 30 juin. Au début du mois de mai, pourtant, le SGRS était sur le point de lancer une "méthode particulière de renseignement" sur Jürgen Conings. Il y a renoncé pour une autre cible: un militaire proche d'une bande de motards. La surveillance simultanée de deux personnes supposément dangereuses excédait-elle les capacités du service de renseignement de l'armée belge? Il faut croire que oui. C'est là que le rapport du 19 janvier 2021 du Comité R est éclairant (1). Il décrit un SGRS généralement à la peine dans l'appréhension de l'extrême droite. Depuis la restructuration de janvier 2020, la plateforme d'analyse Non-Religious Ideological Threats (menaces idéologiques non religieuses) suit les extrémismes de droite et de gauche, ainsi que les gangs de motards criminels. Le personnel de cette plateforme a été renforcé (selon nos informations, après les attentats de 2016, il n'y avait plus qu'un seul analyste pour l'extrême gauche et l'extrême droite), mais avec "des stagiaires analystes qui avaient besoin d'une certaine période de rodage", relève le Comité R. Le SGRS n'a pas développé sa propre vision de l'extrême droite. Il se repose sur la Sûreté de l'Etat et l'Ocam. La VSSE s'est alignée sur le service de renseignement néerlandais AIVD qui évoque la xénophobie, la haine envers des éléments (culturels) étrangers et l'ultranationalisme. Le SGRS, dit le Comité R, se borne à suivre les militaires "qui se rendent éventuellement coupables de propos ou d'un comportement raciste, négationniste ou discriminatoire, ou qui font partie de groupements qui tiennent de tels propos ou adoptent un tel comportement". Le monde politique porte une responsabilité dans ce flottement. "Le gouvernement et/ou le Conseil national de sécurité devrai(en)t davantage guider les services et déterminer quels sont leurs domaines d'intérêt prioritaires."Sous tous les aspects envisagés par l'enquête de contrôle, la Sûreté de l'Etat s'en tire mieux que son "cousin". En 2019 et 2020, le service civil a recruté des sources humaines (Humint) supplémentaires dans les milieux d'extrême droite, ce qui a donné lieu "à une augmentation considérable du nombre de rapports d'information". En effet, "le rôle des individus et des lone actors ne cesse de gagner en intérêt. La détection de tels individus est cependant compliquée du fait de leur isolement et de leur absence des activités des groupements. Ils trouvent souvent leur inspiration sur Internet, auquel ils limitent leur action." La VSSE a également boosté son service Socmint en vue de recueillir des informations sur les réseaux sociaux. De 2017 à 2019, 196 MPR (méthodes particulières de renseignement) ont été mises en oeuvre par la VSSE dans le cadre du suivi d'extrémistes de droite. "Après un recul pendant la crise terroriste de 2015-2016, conclut le Comité R, le service a réinvesti dans le suivi de l'extrémisme idéologique, duquel l'extrême droite fait partie. Du personnel a été affecté et des objectifs tactiques et opérationnels ont été définis, mais vu le manque de clarté de la définition de la menace, il est impossible d'avoir la certitude que le spectre est entièrement couvert, ni que les moyens affectés sont suffisants pour un suivi adéquat de la menace." En ce qui concerne le traitement des informations, "le Comité permanent R n'a pas découvert de lacunes particulières à la VSSE, excepté le fait que la structure de l'information dans la banque de données ne permet pas d'avoir facilement un aperçu complet de la menace." Et que, faute de moyens, des "renseignements prédictifs" ne sont toujours pas réalisés. Par comparaison, le SGRS fait pâle figure. Peu de sources humaines: le service se contente des informations des officiers de renseignement au sein des différentes unités opérationnelles. "Le service peut difficilement détecter lui-même les cas d'infiltration de l'extrême droite au sein des Forces armées", juge, de façon prémonitoire, le Comité R. Sa cellule Socmint n'a produit que dix rapports sur le sujet, car elle est à "50% de la capacité prévue et il lui manque un logiciel performant." Au total, pour la période 2015-2019, le SGRS n'a mis en oeuvre qu'une seule MPR dans le cadre du suivi de l'extrême droite. Le rythme s'est accéléré entre 2020 et 2021 (cinq MPR), mais "le laps de temps entre la rédaction d'un rapport de collecte et l'exploitation de celui-ci par le service d'analyse était en moyenne très long." A cela, deux raisons: les services de collecte sont en sous-effectif et il y a "un flux d'informations défaillant au sein du SGRS". Quant aux analystes chargés de produire le renseignement étayé et recoupé, ils sont "mis eux aussi à contribution pour la saisie et la mise à disposition des informations dans les banques de données", au détriment de leurs propres missions de base. Résultat: les Requests for Collection par lesquelles ils guident la collecte de l'information sont "étonnamment peu nombreuses". Ils donnent des briefings, assistent à des réunions, réalisent des screenings de sécurité, etc. "Par manque de temps, les analystes doivent nécessairement adopter une attitude réactive concernant les dossiers ad hoc de militaires extrémistes de droite qu'ils reçoivent de partenaires internes ou externes", conclut le Comité R. En guise de remédiation, l'organe de contrôle préconise une collaboration étroite entre les deux services, car l'activisme des militaires suspectés d'extrémisme ne reste pas confiné dans les casernes, mais débouche fatalement sur des interactions avec des civils. Pour les responsables politiques, la tentation est grande de mettre fin une fois pour toutes aux lacunes du SGRS en le fusionnant avec son homologue civil dans les matières qui leur sont communes: espionnage, sabotage, terrorisme, subversion et protection du potentiel économique et scientifique. Or, la pluralité des services de renseignement - un standard d'Etat démocratique - offre des garanties auxquelles les partis politiques n'ont pas voulu renoncer lors de la commission d'enquête parlementaire "attentats" de 2017. Sans attendre le résultat des enquêtes de l'Inspection générale et du Comité R, le Chod (chef de la Défense) a, selon nos informations, donné l'ordre à ses troupes de fournir au SGRS soixante militaires supplémentaires pour le mois de septembre prochain. Soit une augmentation de 10% des effectifs du service, estimés à 600, mais chargé de nombreuses autres missions à l'étranger et dans la cybersécurité. "Encore faut-il que ces renforts soient déjà spécialisés en opérations spéciales et que des inspecteurs (civils) puissent être recrutés", glisse un observateur. L'organigramme compliqué du SGRS, avec une ligne statutaire militaire et une autre, civile, relevant du secrétaire général du ministère de la Défense, reste un problème épineux. Le personnel civil, majoritaire dans la section "contre-ingérence", dont les compétences ont été en partie reprises par la plateforme Non-Religious ideological threats , s'est toujours senti mis de côté. Ses commissaires alertaient, en 2016, sur la déperdition du service. Le turn-over des militaires à des postes à responsabilités est un autre sujet de conversation. De décembre 2014 à 2021, trois officiers supérieurs se sont succédé à la tête du SGRS (Eddy Testelmans, Claude Van de Voorde, Philippe Boucké). Est-ce la crise de trop? (1) www.comiteri.be. Enquête de contrôle sur le suivi de la menace posée par l'extrême droite en Belgique, 9 janvier 2021.