C'était le samedi 17 août 1996, il y a tout juste 25 ans. La Belgique était sous le choc. Elle découvrait avec effroi le sort cruel et inhumain réservé par Marc Dutroux à Julie et Mélissa, retrouvées enterrées dans une de ses propriétés. Aussi horribles et tragiques soient-ils, les crimes de Dutroux auraient pu être considérés comme un fait divers. Si cette affaire a pris une dimension politique, au sens premier et noble du terme, c'est parce qu'il est très vite apparu que l'enquête sur l'enlèvement des enfants comportait de nombreuses zones d'ombre et que Dutroux aurait pu être arrêté bien plus tôt.

Pourtant, ni la population ni les parents des victimes ne réclament dans un premier temps la démission des ministres en charge de la Justice et des services de police, y compris lors de la marche blanche qui rassemble près de 300 000 personnes à l'initiative des parents le 20 octobre 1996. On ne peut d'ailleurs pas se remémorer cette affaire sans saluer le courage, la détermination et la dignité des familles des victimes qui forcèrent l'admiration quasi unanime, à l'exception notable de quelques magistrats (y compris parmi les plus progressistes) sur lesquels le corporatisme avait manifestement pris le pas sur l'empathie.

Mais s'il n'y avait pas d'appels à des démissions, il y avait en revanche une exigence de comprendre les raisons de l'échec tragique de l'enquête, alors que magistrature et gendarmerie s'en renvoyaient la responsabilité. Dans ce contexte, la création d'une Commission d'enquête parlementaire s'imposa rapidement.

Commission Dutroux: réhabilitation ou discrédit du monde politique?

Dans un premier temps, la Commission a indéniablement contribué à restaurer la crédibilité de la classe politique. Même si certains observateurs l'ont réduite à un spectacle, la retransmission de ses travaux en direct à la télévision a permis aux citoyens d'en apprendre beaucoup sur le fonctionnement de nos institutions et d'observer le travail de parlementaires dont la plupart se montraient impliqués et consciencieux dans leur travail d'enquête. L'empathie et le respect à l'égard des familles des victimes dont faisaient preuve les membres de la Commission, et en particulier son président Marc Verwilghen, contrastaient avec le manque de considération du système judiciaire dont les familles des victimes avaient fait l'objet.

Tant que la Commission se pencha sur les dysfonctionnements de la Justice et des services de police, elle jouit d'un incontestable crédit. Mais lorsqu'il s'agit, dans un second temps, d'examiner les responsabilités politiques, le retour des petits jeux politiciens lui fit perdre de son aura. Les affinités de certains partis avec la magistrature ou avec la gendarmerie donnèrent rapidement un sentiment désagréable de clanisme.

A un bout de la chaîne, le PRL (devenu entre-temps le MR) concentrait toutes ses critiques sur la gendarmerie. La proximité familiale de plusieurs ténors des libéraux francophones de l'époque avec la magistrature liégeoise explique sans doute ce parti pris.

A l'autre bout de la chaîne, le SP (devenu entre-temps Vooruit) évitait soigneusement toute critique à l'égard de la gendarmerie. Alors que l'image de cette dernière avait été fortement abîmée après plusieurs présomptions d'implication de certains de ses membres dans l'affaire des tueurs du Brabant, le ministre SP de l'Intérieur, Louis Tobback, avait mené une importante réforme en procédant à sa démilitarisation. Les socialistes flamands s'y sont-ils dès lors identifiés, aveuglés par la fierté d'avoir mené à bien cette réforme essentielle ? Le fait est que le ministre de l'Intérieur de l'époque, le SP Johan Vande Lanotte, lui apporta un soutien inconditionnel et indéfectible en dépit des nombreux éléments qui l'accablaient.

Un antagonisme un peu trop simpliste

Très rapidement après la découverte des corps de Julie et Mélissa, la juge d'instruction liégeoise Martine Doutrèwe et la gendarmerie s'accusent mutuellement de ce fiasco. Cet antagonisme trouve son paroxysme dans une confrontation devant la Commission restée célèbre entre la juge d'instruction et l'adjudant Lesage. Malgré les efforts du président Verwilghen pour faire émerger la vérité, ils restent chacun sur leurs déclarations et n'en varieront jamais.

À Charleroi aussi, magistrature et gendarmerie se renvoient la balle, après avoir pourtant travaillé en bonne intelligence. Le 6 décembre 1995, soit cinq mois après l'enlèvement de Julie et Mélissa et alors qu'elles sont encore vivantes, Marc Dutroux est arrêté par la police communale de Charleroi dans une affaire de vol de voiture. Un juge d'instruction est désigné : le juge Lorent. Ce dernier délivre très logiquement un mandat de perquisition à la police communale. Mais deux jours plus tard, il se ravise et la dessaisit au profit de la gendarmerie.

Aux dires mêmes des acteurs de l'enquête auditionnés par la Commission, un tel dessaisissement en cours de procédure est extrêmement rare. Cette perquisition s'avérera pourtant essentielle puisque le gendarme chargée de la mener passera à quelques mètres des enfants. Ce choix délibéré du juge Lorent est d'autant plus troublant que le magistrat n'en avait pas dit un mot lors de sa première audition devant la Commission. Cet élément ne sera mis au jour qu'un mois plus tard, à la faveur d'une confrontation qui réunissait notamment le juge et un inspecteur de la police communale de Charleroi.

Les passes d'armes fortement médiatisées entre la juge Doutrèwe et les gendarmes ont-elles eu pour effet de focaliser toute l'attention sur ces deux protagonistes de premier plan? On peut en tout cas regretter que la Commission n'ait pas investigué davantage sur les raisons qui ont conduit le juge Lorent à prendre cette décision exceptionnelle alors qu'elle s'avérera pourtant lourde de conséquences.

Le cavalier seul de la gendarmerie

Du reste, ce dessaisissement au profit de la gendarmerie n'est pas le seul élément qui atteste de la volonté de cette dernière de s'approprier les enquêtes qui concernent Marc Dutroux, suspecté de l'enlèvement des enfants dès le début. Ainsi, la gendarmerie organise le 9 août 1995 une réunion officiellement consacrée aux disparitions d'enfants en général. Mais la liste des personnes présentes à cette réunion révèle que les seules brigades invitées sont celle qui enquête sur l'enlèvement de Julie et Mélissa et celles des communes où se trouvent les différentes propriétés de Dutroux.

Dès lors qu'il apparaît incontestable que la gendarmerie s'est appropriée l'enquête sur l'enlèvement de Julie et Mélissa et toutes les autres dans lesquelles Dutroux était impliqué, beaucoup se sont légitimement interrogé sur d'éventuelles protections dont ce dernier aurait pu bénéficier. C'est sur ce terreau favorable que sont nées des hypothèses selon lesquelles il aurait pu être protégé dans le cadre d'un réseau de pédophilie dont auraient pu profiter des personnes haut placées.

C'est comme si des faits d'une gravité hors du commun ne pouvaient trouver leur origine que dans des explications tout aussi hors du commun. Alors certes, il est par définition impossible de prouver l'inexistence d'un fait. Mais malgré les investigations approfondies de la Commission, aucun élément probant n'a confirmé la thèse de protections délibérées. A cet égard, il est d'ailleurs utile de rappeler que lorsqu'un passant attentif a relevé le numéro de la plaque de la camionnette de Dutroux avec laquelle il avait enlevé Laetitia Delhez devant la piscine de Bertrix, ce passant n'avait pu fournir qu'une partie du numéro et c'est le Bureau central de renseignement de la gendarmerie qui a reconstitué ce numéro qui a permis l'arrestation du criminel.

Cet élément tend à démontrer que Dutroux n'était pas protégé. En revanche, on peut raisonnablement émettre l'hypothèse que la gendarmerie se serait appropriée l'enquête sur l'enlèvement de Julie et Mélissa dans l'espoir de la mener à bien et de mettre cette plume à son chapeau. Dans le contexte de l'époque de rivalité entre les services de police et de volonté de la gendarmerie démilitarisée de redorer son blason, cette hypothèse, aussi minable et révoltante soit-elle, est très crédible.

Responsabilité politique

A l'occasion d'une carte blanche publiée récemment par Le Vif (dans laquelle l'avocat et constitutionnaliste Marc Uyttendaele estime que la Secrétaire d'État Sarah Schlitz a commis une faute politique en désignant comme commissaire du gouvernement une femme qui porte le foulard islamique et que sa responsabilité politique est dès lors engagée), l'éminent constitutionnaliste cite en exemple les démissions des ministres de la Justice et de l'Intérieur de l'époque, Stefaan De Clerck et Johan Vande Lanotte, suite à l'évasion de Dutroux en avril 1998. Pour rappel, ce dernier avait profité de l'opportunité de la consultation de son dossier au Palais de Justice de Neufchâteau pour fausser compagnie aux deux gendarmes chargés de sa surveillance mais il avait heureusement été repris quelques heures plus tard. Les deux ministres avaient immédiatement démissionné, dès l'annonce de l'évasion.

Contrairement à ce qu'estime Marc Uyttendaele, ces démissions ne méritent pas d'être citées en exemple. Dans les faits, cette évasion, survenue après la révélation des dysfonctionnements de l'enquête par la Commission Dutroux, était en quelque sorte la goutte d'eau qui faisait déborder le vase. Les deux ministres se trouvaient désormais dans une situation intenable et ces démissions relevaient dans ce contexte du pur symbole !

À supposer que les deux gendarmes chargés de la surveillance de Dutroux portaient une responsabilité dans son évasion, ce qui reste à démontrer, considérer que la démission des ministres de tutelle honorent le principe de responsabilité reviendrait à estimer que la responsabilité politique du ministre des Transports est engagée à chaque fois qu'un train déraille, que ce soit ou non suite à une erreur du conducteur ! On notera d'ailleurs qu'aucun ministre n'a jamais démissionné suite à une évasion, aussi spectaculaire soit-elle.

Le soutien indéfectible de Johan Vande Lanotte à une gendarmerie dont il avait la tutelle et qui avait délibérément opté pour une stratégie individualiste au risque de faire échouer l'enquête sur l'enlèvement de Julie et Mélissa aurait bien davantage justifié sa démission qu'une évasion rocambolesque. Loin d'être exemplaire, sa démission relevait davantage d'un exutoire aussi commode qu'opportuniste que de la responsabilité politique.

La montagne et la souris

La présentation du rapport final de la Commission Dutroux, le 17 février 1998, donna lieu à un débat au Parlement. Ce fut l'occasion pour les 11 partis représentés au Parlement de tirer leurs conclusions de l'affaire.

L'intervention du chef de groupe du SP (le parti du ministre Vande Lanotte) mérite qu'on s'y attarde. Louis Van Velthoven y consacra en effet l'essentiel de son temps de parole à évoquer les articles de presse les plus sensationnalistes accréditant l'hypothèse d'un grand réseau pédophile pour mieux la décrédibiliser. A la réflexion, cette revue de presse procédait sans doute d'une manoeuvre de diversion assez subtile. Pointer du doigt la montagne effrayante du grand réseau qui aurait accouché d'une souris permettait opportunément de détourner l'attention de la souris.

Mais s'ils sont moins spectaculaires et effrayants que l'existence d'un grand réseau dont aurait profité des personnes haut placées, le corporatisme, l'égo de chefs de corps et de ministres qui agissent exclusivement dans l'intérêt de leur boutique et le manque de considération de notre système judiciaire à l'égard des victimes sont-ils en fin de compte plus rassurants et moins nuisibles pour notre démocratie lorsqu'ils aboutissent au même résultat?

Alors oui, la souris peut être aussi destructrice que la montagne dont elle accouche.

Alexis De Boe, auteur du mémoire de Sciences politiques "Commission Dutroux : réhabilitation ou discrédit du monde politique" (ULB, 1998).

C'était le samedi 17 août 1996, il y a tout juste 25 ans. La Belgique était sous le choc. Elle découvrait avec effroi le sort cruel et inhumain réservé par Marc Dutroux à Julie et Mélissa, retrouvées enterrées dans une de ses propriétés. Aussi horribles et tragiques soient-ils, les crimes de Dutroux auraient pu être considérés comme un fait divers. Si cette affaire a pris une dimension politique, au sens premier et noble du terme, c'est parce qu'il est très vite apparu que l'enquête sur l'enlèvement des enfants comportait de nombreuses zones d'ombre et que Dutroux aurait pu être arrêté bien plus tôt.Pourtant, ni la population ni les parents des victimes ne réclament dans un premier temps la démission des ministres en charge de la Justice et des services de police, y compris lors de la marche blanche qui rassemble près de 300 000 personnes à l'initiative des parents le 20 octobre 1996. On ne peut d'ailleurs pas se remémorer cette affaire sans saluer le courage, la détermination et la dignité des familles des victimes qui forcèrent l'admiration quasi unanime, à l'exception notable de quelques magistrats (y compris parmi les plus progressistes) sur lesquels le corporatisme avait manifestement pris le pas sur l'empathie.Mais s'il n'y avait pas d'appels à des démissions, il y avait en revanche une exigence de comprendre les raisons de l'échec tragique de l'enquête, alors que magistrature et gendarmerie s'en renvoyaient la responsabilité. Dans ce contexte, la création d'une Commission d'enquête parlementaire s'imposa rapidement.Commission Dutroux: réhabilitation ou discrédit du monde politique?Dans un premier temps, la Commission a indéniablement contribué à restaurer la crédibilité de la classe politique. Même si certains observateurs l'ont réduite à un spectacle, la retransmission de ses travaux en direct à la télévision a permis aux citoyens d'en apprendre beaucoup sur le fonctionnement de nos institutions et d'observer le travail de parlementaires dont la plupart se montraient impliqués et consciencieux dans leur travail d'enquête. L'empathie et le respect à l'égard des familles des victimes dont faisaient preuve les membres de la Commission, et en particulier son président Marc Verwilghen, contrastaient avec le manque de considération du système judiciaire dont les familles des victimes avaient fait l'objet.Tant que la Commission se pencha sur les dysfonctionnements de la Justice et des services de police, elle jouit d'un incontestable crédit. Mais lorsqu'il s'agit, dans un second temps, d'examiner les responsabilités politiques, le retour des petits jeux politiciens lui fit perdre de son aura. Les affinités de certains partis avec la magistrature ou avec la gendarmerie donnèrent rapidement un sentiment désagréable de clanisme. A un bout de la chaîne, le PRL (devenu entre-temps le MR) concentrait toutes ses critiques sur la gendarmerie. La proximité familiale de plusieurs ténors des libéraux francophones de l'époque avec la magistrature liégeoise explique sans doute ce parti pris.A l'autre bout de la chaîne, le SP (devenu entre-temps Vooruit) évitait soigneusement toute critique à l'égard de la gendarmerie. Alors que l'image de cette dernière avait été fortement abîmée après plusieurs présomptions d'implication de certains de ses membres dans l'affaire des tueurs du Brabant, le ministre SP de l'Intérieur, Louis Tobback, avait mené une importante réforme en procédant à sa démilitarisation. Les socialistes flamands s'y sont-ils dès lors identifiés, aveuglés par la fierté d'avoir mené à bien cette réforme essentielle ? Le fait est que le ministre de l'Intérieur de l'époque, le SP Johan Vande Lanotte, lui apporta un soutien inconditionnel et indéfectible en dépit des nombreux éléments qui l'accablaient.Un antagonisme un peu trop simplisteTrès rapidement après la découverte des corps de Julie et Mélissa, la juge d'instruction liégeoise Martine Doutrèwe et la gendarmerie s'accusent mutuellement de ce fiasco. Cet antagonisme trouve son paroxysme dans une confrontation devant la Commission restée célèbre entre la juge d'instruction et l'adjudant Lesage. Malgré les efforts du président Verwilghen pour faire émerger la vérité, ils restent chacun sur leurs déclarations et n'en varieront jamais.À Charleroi aussi, magistrature et gendarmerie se renvoient la balle, après avoir pourtant travaillé en bonne intelligence. Le 6 décembre 1995, soit cinq mois après l'enlèvement de Julie et Mélissa et alors qu'elles sont encore vivantes, Marc Dutroux est arrêté par la police communale de Charleroi dans une affaire de vol de voiture. Un juge d'instruction est désigné : le juge Lorent. Ce dernier délivre très logiquement un mandat de perquisition à la police communale. Mais deux jours plus tard, il se ravise et la dessaisit au profit de la gendarmerie. Aux dires mêmes des acteurs de l'enquête auditionnés par la Commission, un tel dessaisissement en cours de procédure est extrêmement rare. Cette perquisition s'avérera pourtant essentielle puisque le gendarme chargée de la mener passera à quelques mètres des enfants. Ce choix délibéré du juge Lorent est d'autant plus troublant que le magistrat n'en avait pas dit un mot lors de sa première audition devant la Commission. Cet élément ne sera mis au jour qu'un mois plus tard, à la faveur d'une confrontation qui réunissait notamment le juge et un inspecteur de la police communale de Charleroi.Les passes d'armes fortement médiatisées entre la juge Doutrèwe et les gendarmes ont-elles eu pour effet de focaliser toute l'attention sur ces deux protagonistes de premier plan? On peut en tout cas regretter que la Commission n'ait pas investigué davantage sur les raisons qui ont conduit le juge Lorent à prendre cette décision exceptionnelle alors qu'elle s'avérera pourtant lourde de conséquences.Le cavalier seul de la gendarmerieDu reste, ce dessaisissement au profit de la gendarmerie n'est pas le seul élément qui atteste de la volonté de cette dernière de s'approprier les enquêtes qui concernent Marc Dutroux, suspecté de l'enlèvement des enfants dès le début. Ainsi, la gendarmerie organise le 9 août 1995 une réunion officiellement consacrée aux disparitions d'enfants en général. Mais la liste des personnes présentes à cette réunion révèle que les seules brigades invitées sont celle qui enquête sur l'enlèvement de Julie et Mélissa et celles des communes où se trouvent les différentes propriétés de Dutroux.Dès lors qu'il apparaît incontestable que la gendarmerie s'est appropriée l'enquête sur l'enlèvement de Julie et Mélissa et toutes les autres dans lesquelles Dutroux était impliqué, beaucoup se sont légitimement interrogé sur d'éventuelles protections dont ce dernier aurait pu bénéficier. C'est sur ce terreau favorable que sont nées des hypothèses selon lesquelles il aurait pu être protégé dans le cadre d'un réseau de pédophilie dont auraient pu profiter des personnes haut placées.C'est comme si des faits d'une gravité hors du commun ne pouvaient trouver leur origine que dans des explications tout aussi hors du commun. Alors certes, il est par définition impossible de prouver l'inexistence d'un fait. Mais malgré les investigations approfondies de la Commission, aucun élément probant n'a confirmé la thèse de protections délibérées. A cet égard, il est d'ailleurs utile de rappeler que lorsqu'un passant attentif a relevé le numéro de la plaque de la camionnette de Dutroux avec laquelle il avait enlevé Laetitia Delhez devant la piscine de Bertrix, ce passant n'avait pu fournir qu'une partie du numéro et c'est le Bureau central de renseignement de la gendarmerie qui a reconstitué ce numéro qui a permis l'arrestation du criminel.Cet élément tend à démontrer que Dutroux n'était pas protégé. En revanche, on peut raisonnablement émettre l'hypothèse que la gendarmerie se serait appropriée l'enquête sur l'enlèvement de Julie et Mélissa dans l'espoir de la mener à bien et de mettre cette plume à son chapeau. Dans le contexte de l'époque de rivalité entre les services de police et de volonté de la gendarmerie démilitarisée de redorer son blason, cette hypothèse, aussi minable et révoltante soit-elle, est très crédible.Responsabilité politiqueA l'occasion d'une carte blanche publiée récemment par Le Vif (dans laquelle l'avocat et constitutionnaliste Marc Uyttendaele estime que la Secrétaire d'État Sarah Schlitz a commis une faute politique en désignant comme commissaire du gouvernement une femme qui porte le foulard islamique et que sa responsabilité politique est dès lors engagée), l'éminent constitutionnaliste cite en exemple les démissions des ministres de la Justice et de l'Intérieur de l'époque, Stefaan De Clerck et Johan Vande Lanotte, suite à l'évasion de Dutroux en avril 1998. Pour rappel, ce dernier avait profité de l'opportunité de la consultation de son dossier au Palais de Justice de Neufchâteau pour fausser compagnie aux deux gendarmes chargés de sa surveillance mais il avait heureusement été repris quelques heures plus tard. Les deux ministres avaient immédiatement démissionné, dès l'annonce de l'évasion.Contrairement à ce qu'estime Marc Uyttendaele, ces démissions ne méritent pas d'être citées en exemple. Dans les faits, cette évasion, survenue après la révélation des dysfonctionnements de l'enquête par la Commission Dutroux, était en quelque sorte la goutte d'eau qui faisait déborder le vase. Les deux ministres se trouvaient désormais dans une situation intenable et ces démissions relevaient dans ce contexte du pur symbole ! À supposer que les deux gendarmes chargés de la surveillance de Dutroux portaient une responsabilité dans son évasion, ce qui reste à démontrer, considérer que la démission des ministres de tutelle honorent le principe de responsabilité reviendrait à estimer que la responsabilité politique du ministre des Transports est engagée à chaque fois qu'un train déraille, que ce soit ou non suite à une erreur du conducteur ! On notera d'ailleurs qu'aucun ministre n'a jamais démissionné suite à une évasion, aussi spectaculaire soit-elle. Le soutien indéfectible de Johan Vande Lanotte à une gendarmerie dont il avait la tutelle et qui avait délibérément opté pour une stratégie individualiste au risque de faire échouer l'enquête sur l'enlèvement de Julie et Mélissa aurait bien davantage justifié sa démission qu'une évasion rocambolesque. Loin d'être exemplaire, sa démission relevait davantage d'un exutoire aussi commode qu'opportuniste que de la responsabilité politique.La montagne et la sourisLa présentation du rapport final de la Commission Dutroux, le 17 février 1998, donna lieu à un débat au Parlement. Ce fut l'occasion pour les 11 partis représentés au Parlement de tirer leurs conclusions de l'affaire. L'intervention du chef de groupe du SP (le parti du ministre Vande Lanotte) mérite qu'on s'y attarde. Louis Van Velthoven y consacra en effet l'essentiel de son temps de parole à évoquer les articles de presse les plus sensationnalistes accréditant l'hypothèse d'un grand réseau pédophile pour mieux la décrédibiliser. A la réflexion, cette revue de presse procédait sans doute d'une manoeuvre de diversion assez subtile. Pointer du doigt la montagne effrayante du grand réseau qui aurait accouché d'une souris permettait opportunément de détourner l'attention de la souris. Mais s'ils sont moins spectaculaires et effrayants que l'existence d'un grand réseau dont aurait profité des personnes haut placées, le corporatisme, l'égo de chefs de corps et de ministres qui agissent exclusivement dans l'intérêt de leur boutique et le manque de considération de notre système judiciaire à l'égard des victimes sont-ils en fin de compte plus rassurants et moins nuisibles pour notre démocratie lorsqu'ils aboutissent au même résultat? Alors oui, la souris peut être aussi destructrice que la montagne dont elle accouche. Alexis De Boe, auteur du mémoire de Sciences politiques "Commission Dutroux : réhabilitation ou discrédit du monde politique" (ULB, 1998).