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Affaire Chovanec : Jan Jambon boîte sur deux jambes

Le ministre-président flamand Jan Jambon (N-VA) est-il le bouc émissaire de l’affaire Chovanec ? Ou sa position était-elle déjà chancelante ? Retour sur un pas si « Sterke Jan ».

Sur la page de couverture de l’accord de coalition du ministre-président Jan Jambon (N-VA) on pouvait lire : GOUVERNEMENT FLAMAND 2019-2024. Exit le slogan traditionnel comme sous-titre. Cette étrange mise en page du document va provoquer quelques haussements de sourcils. Fallait-il déjà y voir un présage que les attentes au sein de la N-VA concernant « Sterke Jan » étaient trop élevées ? En tant que nationaliste flamand, Jambon avait pour mission de faire oublier l’image de comptable de son prédécesseur et collègue de parti Geert Bourgeois. Pendant longtemps, cette sobriété avait en effet fait l’objet d’un certain mécontentement parmi les membres de la N-VA. Avec « Sterke Jan », ce serait différent.

Ils vont cependant rapidement déchanter. Le 23 septembre 2019, soit quatre mois après les élections, le Parlement flamand reprend ses travaux et il n’y a toujours pas de nouveau gouvernement flamand. Ainsi, pour la première fois depuis la création de ce même Parlement flamand, il n’y aura pas non plus de déclaration de septembre. Ce n’est que le mercredi 2 octobre que Jambon va prononcer sa déclaration gouvernementale. Ce que le public retiendra surtout de l’évènement c’est l’éructation du tout nouveau ministre-président flamand : « Da gade gij nie bepale » (Ce n’est pas toi qui va déterminer çà). Ces quelques mots présidentiels en patois étaient adressés à l’opposition qui lui reproche l’absence de tableaux budgétaires pour soutenir sa politique.

Jan Jambon
Jan Jambon© Belga

Ces « détails », ils les obtiendraient plus tard, disait-il alors. Le lendemain, lors d’un dîner organisé par Doorbraak, l’homme de la N-VA déclare mesquinement que : « Ces chiffres sont dans un dossier sur mon bureau. Sauf que si l’opposition les demande, je suis plutôt enclin à ne pas les leur donner. » Du coup, le lendemain, lors du débat sur sa déclaration gouvernementale, c’est toute l’opposition qui sort de l’hémisphère. Les partis au pouvoir limiteront la chose à un petit quant-à-soi. Pendant ce temps, et devant les caméras, Jambon joue tranquillement à un jeu sur son smartphone. Il n’en fallait pas plus pour provoquer un autre tôlé médiatique. C’est, déjà, le deuxième pour son gouvernement d’à peine trois jours.

Toutes ces gesticulations illustrent à quel point Jan Jambon n’est pas un homme de « détails ». On avait pu s’en apercevoir à plusieurs reprises lorsqu’il était ministre fédéral de l’intérieur et vice-premier ministre dans le gouvernement Michel.

Et si on critique souvent ce manque d’attention aux détails, ses compagnons de route et collaborateurs se félicitent eux qu’il ne soit justement pas un mangeur de dossiers : « Jan garde la vue d’ensemble et n’est pas un micro-manager ». Au sein du parti, on peut également entendre qu’il n’est en aucun cas du genre « jusqu’au-boutiste « . Si l’on regarde son parcours professionnel, on constate qu’il a ainsi changé d’emploi en moyenne tous les quatre ans depuis 1984.

Son dernier emploi est donc ministre-président, bien que les premières discussions sur la formation du gouvernement flamand ne furent pas menées par lui, mais par De Wever. Jambon n’était pas présent à ces importantes discussions où ils vont rompre avec la tradition politique qui consiste à ne pas parler, et encore moins à négocier, avec le Vlaams Belang. De Wever va seul mener ces entretiens, alors que Tom Van Grieken va emmener ses chefs de groupe Chris Janssens et Barbara Pas avec lui. Ce n’est que lorsque De Wever présente un mémorandum de départ le 12 août, comme base d’un accord de coalition flamand, que Jambon sera autorisé à prendre le relais. Le 30 septembre, il parvient à un accord, adoubé à peine un jour plus tard par les congrès des membres des partenaires de la coalition, la N-VA, l’Open VLD et le CD&V. Encore un jour plus tard, Jambon prête serment.

Superman

« Si le gouvernement Jambon diffère autant des gouvernements flamands précédents, c’est principalement en raison des grandes attentes qui ont été créées », explique le politologue Carl Devos (UGent). Je n’ai jamais entendu dire que le précédent gouvernement bourgeois était mauvais. Mais on lui reprochait souvent de laisser le Premier ministre fédéral Charles Michel (MR) dominer le débat. Les choses devaient changer et pour cela, ils se sont d’abord tournés vers Bart De Wever, le seul pour lequel Bourgeois voulait bien faire un pas de côté, puis vers Jan Jambon. « Si le critère était que le gouvernement flamand devait susciter plus d’attention positive, alors le gouvernement Jambon est effectivement une déception. Sur ce point, il fait encore moins bien ».

Affaire Chovanec : Jan Jambon boîte sur deux jambes
© Belga

Devos rappelle que le gouvernement Bourgeois avait lui aussi connu des débuts difficiles, avec des chiffres budgétaires tardifs et des protestations contre l’augmentation des frais de scolarité dans l’enseignement supérieur. Bourgeois va réussir à se dépêtrer de ce mauvais départ. Jambon lui n’y parvient pas. A sa décharge, il n’aura pas eu une période normale pour faire ses preuves. Le politologue et nationaliste flamand Bart Maddens (KU Leuven) a une certaine clémence pour Jambon. « En tant que catholique, je suis peut-être plus indulgent que d’autres, mais Jambon a, à peine, eu cinq mois normaux pour se montrer en tant que ministre-président. » Maddens souligne également l’espace limité dont dispose un ministre président pour lutter contre l’épidémie de Corona. Carl Devos n’est pas d’accord : « D’accord, c’est sacrément difficile de sauter dans une brèche qui ne vous a pas été donné institutionnellement, mais il est certain que Jambon n’y parviendra de toute façon pas ». Le commentateur politique Noël Slangen pense même que la voie était grande ouverte pour Jambon, notamment parce que la Première ministre Sophie Wilmès ne déborde pas de charisme. Le ministre- président wallon Elio Di Rupo a bien revendiqué sa place, tout comme Oliver Paasch, ministre-président de la communauté germanophone. Slangen voit dans le fait de se plaindre d’un manque de pouvoirs un réflexe typiquement flamand. Or pour ceux qui veulent plus de pouvoirs pour la Flandre, ce gouvernement flamand est une « mauvaise chose ». Selon le Slangen, cela indique que Jambon est un premier lieutenant plutôt qu’un chef. En tant que vice-premier ministre fédéral, il va beaucoup plus rapidement investir le rôle, et ce malgré les attentats de 2016, qui ont également constitué une grave crise au début de son mandat.

Le fait que M. Jambon soit toujours à la recherche de son rôle de leader est également reconnu par Herman De Bode, ancien cadre supérieur de la société de conseil McKinsey Benelux et, de 2014 à 2016, chef du cabinet de M. Jambon aux affaires intérieures. Jan a laissé sa marque plus qu’il ne le fait aujourd’hui. Néanmoins, pour ne citer qu’un exemple, il a correctement défendu son ministre du bien-être Wouter Beke lorsqu’il était sous le feu des critiques. Il ne faut pas sous-estimer à quel point il est difficile de diriger un gouvernement. Vous devez laisser vos ministres briller tout en n’étant pas trop attentiste. Cet équilibre ne va pas de soi et Jan, qui a l’esprit d’équipe, est toujours à sa recherche « .

Devos fait lui allusion à la façon dont la N-VA a vendu Jambon : « Je me demande s’il est lui-même aussi satisfait du surnom « Sterke Jan ». Lorsqu’il est venu donner une conférence à l’université, j’ai eu une autre image de lui. L’homme modeste, ouvert, oui, presque vulnérable que j’ai vu à l’époque était en désaccord avec la communication généralement assez arrogante du parti. Ils l’ont transformé en surhomme, mais je ne sais pas s’il le croit lui-même ».

« Le bien-être est devenu le talon d’Achille de ce gouvernement flamand »

La crise du Corona a sérieusement plombé le gouvernement flamand et la N-VA en particulier. Au départ, tous les regards étaient tournés vers le niveau fédéral, mais cela a complètement changé en raison des conditions pénibles dans les centres de soins résidentiels. « Le bien-être est devenu le talon d’Achille de ce gouvernement flamand », selon Devos. Et comme il s’agit avant tout d’une compétence communautaire, elle est très déterminante pour la faillite du slogan « Ce que nous faisons nous-mêmes, nous devons le faire mieux ».

Affaire Chovanec : Jan Jambon boîte sur deux jambes

De quoi augmenter encore la pression sur Jambon, lui le chef de ce gouvernement vital pour son parti. Pourtant, le gouvernement flamand est plus que « Beke et sa politique ratée ». Noël Slangen est d’accord avec Devos pour dire que le gouvernement Jambon ne va pas mal. Ou du moins, pas plus mal que celui de « Bourgeois ». Hormis Beke, les ministres se portent raisonnablement bien, avec Ben Weyts (N-VA) et Bart Somers (Open VLD) comme tête de proue.

Pourtant, même avant la crise du Corona, il y a eu plusieurs conflits au sein du gouvernement flamand. Ce début turbulent a été rapidement suivi par l’affrontement frontal entre Jambon – en tant que ministre de la culture – et le secteur de la culture au sujet des économies. La résistance fut plus longue et plus féroce que ce qu’il avait prévu. De Bode pense que Jambon a « relativement bien » répondu aux protestations du secteur culturel. Slangen ne comprend pas pourquoi la politique culturelle est dirigée par Jambon. « Cela peut être intéressant si vous en faites quelque chose. Mais, et c’est là un exemple du problème fondamental de ce gouvernement : il n’en fait rien. Ce gouvernement n’a pas de projet positif, si tant est qu’il en ait un. Demandez à l’homme de la rue ce que représente ce gouvernement. S’il y a une réponse, ce sera le canon. Et parce que le gouvernement se disperse sur de telles futilités, Jambon ridiculise le niveau flamand.

Sophie Wilmès et Jan Jambon
Sophie Wilmès et Jan Jambon© Belga

Et puis il y a cette éternelle complainte sur le manque de pouvoir. La Flandre est compétente pour l’enseignement et pour une grande partie de l’économie, le climat et la numérisation. C’est là que devraient se dérouler les grandes discussions idéologiques, comme c’est le cas au niveau fédéral, plutôt que sur des questions techniques qui transforment le Parlement flamand en conseil municipal. « 

Il boîte sur deux jambes

Même avec la crise du Corona comme circonstance atténuante, le gouvernement Jambon est donc tout sauf le gouvernement flamand fort que la N-VA avait espéré. C’est là que Jambon a sa responsabilité, juge Slangen. C’est surtout le ministre-président qui doit donner une présence au gouvernement. Les grandes attentes n’ont pas été satisfaites. « Sterke Jan » est plus une question de stature que de leadership. C’est le deuxième ministre-président d’affilée qui ne parvient pas à se profiler. C’est un problème pour ce parti nationaliste flamand qui a été dominant en matière de communication ces dernières années. La N-VA a clairement des difficultés à passer d’une communication d’opposition à une communication politique constructive. L’opposition est plus dans l’ADN du parti que la coopération, pourtant, en 2024, la N-VA aura été au gouvernement flamand pendant 20 ans sans interruption. Et malgré des pertes considérables, il reste le plus grand parti. Les Flamands-nationalistes ont peut-être encore parfois ce sentiment, mais cela fait belle lurette qu’ils ne sont plus des outsiders en Flandre. »

Carl Devos pense qu’il est trop tôt pour évaluer les performances de Jambon. Cette année a été extraordinaire, mais il est d’ores et déjà clair qu’il ne vaut pas mieux que Bourgeois. On a souvent traité ce dernier d’ennuyeux bien qu’on rajoutait toujours dans un même souffle qu’il était compétent. On n’entend pas ça à propos de Jambon. L’affaire Chovanec n’améliorera pas la situation. »

Selon Johan Lievens, professeur de droit constitutionnel à l’université VU d’Amsterdam, la question reste sans réponse de savoir si Jambon et son cabinet ont pris l’affaire suffisamment au sérieux. « Jambon boite sur deux jambes », dit Lievens. D’une part, sur la base du rapport de police, ils ont estimé que l’affaire n’était pas suffisamment grave que pour prendre la main. D’autre part, Jambon dit qu’il était réticent parce qu’une enquête judiciaire avait déjà été lancée et que le Comité P enquêtait également sur l’affaire. Ce qui montre bien qu’il s’agit d’une affaire sérieuse, n’est-ce pas ? C’est l’un ou l’autre, bien sûr ».

Jan Jambon
Jan Jambon© Belga

Herman De Bode est d’accord avec Jambon pour dire que son cabinet était réticent par respect pour la séparation des pouvoirs. « Quand la politique intervient, la pièce est trop petite, quand elle n’en fait pas assez ce n’est pas bon non plus. Vous devez savoir ce que vous voulez, bien sûr. (rires) Vous ne pensez pas qu’un ministre de la N-VA laisserait passer quelque chose comme ça sans rien dire, n’est-ce pas ? Après tout, la police de Charleroi ne suscite pas beaucoup de sympathie auprès de l’électeur de la N-VA. »

Refonte

La vraie question est de savoir si Jan Jambon peut continuer à fonctionner en tant que ministre-président . Quelqu’un qui communique avec autant de verve et qui ravale ensuite ses paroles, peut-on encore lui faire confiance ? Fait remarquable, le nationaliste flamand de Doorbraak a été le premier à demander avec virulence sa démission. « J’ai été choqué par cela », dit Maddens à propos de ce tir ami. « Le Mouvement flamand avait peut-être des attentes trop grandes et n’a rien vu venir. Et mettre Weyts à la place de Jambon ne changera rien aux problèmes structurels de ce gouvernement flamand, comme un Open VLD ouvertement belge qui freine les questions communautaires. Même De Wever ne s’en sortirait pas beaucoup mieux. Il n’a pas non plus fait preuve d’un sens politique exceptionnel pendant la crise du Corona« . Selon Maddens, un remaniement du gouvernement provoquerait surtout d’importants dommages collatéraux. Il est bien trop tôt pour sacrifier Jambon, qui n’a pu faire ses preuves que pendant cinq mois.

Snakes inverse le problème. La faiblesse de son leadership et sa réputation de traiter les choses avec négligence rendent Jambon vulnérable. « S’il avait été le leader charismatique d’un gouvernement inspirant, cette affaire ne lui aurait jamais collé à la peau. Ceci dit, je pense qu’ici c’est surtout la N-VA en tant que parti qui trinque, bien plus que Jambon : elle ressemble à un parti de pots cassés. Pour Jambon, cela ne fait guère de différence, en raison de son passé et parce que, de nos jours, l’électeur n’attache plus autant d’importance aux faits ».

Le ministre-président flamand et ex-ministre de l'Intérieur Jan Jambon, ainsi que le commissaire général de la police fédérale Marc De Mesmaeker, s'expliquant devant les commissions de la Justice et de l'Intérieur de la Chambre.
Le ministre-président flamand et ex-ministre de l’Intérieur Jan Jambon, ainsi que le commissaire général de la police fédérale Marc De Mesmaeker, s’expliquant devant les commissions de la Justice et de l’Intérieur de la Chambre.© belgaimage

Pour Lievens, cette affaire est également symptomatique d’un problème plus profond dans notre système politique. « Sur le plan strictement juridique, Jambon n’est plus responsable, car il n’est plus ministre de l’Intérieur. Mais je le vois comme un système à trois niveaux. En tant que ministre, vous avez la responsabilité de votre autorité, à laquelle s’ajoutent la confiance en votre personne et, par-dessus le marché, la confiance générale de la population dans la politique. Démissionner d’un poste de ministre parce que vous avez fait une erreur ou que vous en êtes politiquement responsable est un acte symbolique important qui a un but essentiel : « maintenir ou rétablir la confiance des citoyens dans la politique ».

Lievens trouve d’ailleurs que c’est de moins en moins le cas. Theo Francken (N-VA) qui n’a pas démissionné après l’expulsion des demandeurs d’asile vers le Soudan et maintenant Jambon : ce ne sont là que les plus récents exemples d’une longue liste. Aujourd’hui, la tendance est de rester à sa place le plus longtemps possible. Cela est préjudiciable à l’ensemble du système politique. Le ministre Président reconnaît une « erreur de communication » et cela suffit. Comme si ne pas dire la vérité, même inconsciemment, n’était rien. Parce que plus personne ne le fait, il y a un risque qu’aucun ministre ne démissionne après une quelconque erreur ».

Or si on ne peut plus rien faire au niveau du Parlement fédéral, c’est toujours possible au niveau du Parlement flamand. Pour Lievens, le Parlement flamand peut retirer sa confiance à Jambon en tant que personne, même en raison d’erreurs passées qui ne resurgissent que maintenant. « La phrase la plus importante de la conférence de presse a été la déclaration de M. Jambon selon laquelle, après consultation des partenaires de la coalition, il peut continuer à exercer ses fonctions de ministre-président : « Personne ne demande ma démission ». Ce qui semble indiquer que l’affaire est également classée pour Parlement flamand. Même si l’opposition présente une motion de censure contre le ministre-président, celle-ci sera rejetée par la majorité ». Lievens y voit un bel exemple que ce n’est plus la démocratie parlementaire qui prévaut, mais bien la particratie. « Il suffit que deux partenaires de coalition discutent dans une arrière-boutique pour que le ministre président reste en place. Tout le monde est heureux. Mais, en tant que ministre, vous devez avoir la confiance du Parlement, et non celle de l' »arrière-boutique », non ? »

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