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Ce qui rend un virus dangereux, c'est qu'il existe, mais qu'il est invisible, ce qui empêche de s'en rendre compte tout de suite, et donc d'estimer nécessaire de s'en garder. La rhétorique politique, elle, s'appuie parfois sur un ennemi qui n'existe pas, mais qui est visible. Ce qui oblige à s'en rendre compte tout de suite pour pouvoir s'en garder. C'est ce que les rhéteurs appellent la technique de l'homme de paille. Elle consiste à se construire un adversaire doté de caractéristiques inventées si outrancières et effrayantes que l'orateur, comme son public, ne peuvent que s'en distinguer : le contradicteur de l'homme de paille réfute, en fait, une thèse qui n'est soutenue par personne. Une des méthodes les plus efficaces pour formuler un discours politique convaincant est donc de se fabriquer l'épouvantail le plus commode possible, et de lui donner l'apparence de l'existence, afin que l'auditoire se persuade à la fois de sa réalité et de sa dangerosité. L'adversaire de l'épouvantail, alors, récolte les suffrages. Le 24 avril dernier, dans L'Echo, Elio Di Rupo, ministre- président wallon, mobilisait ainsi contre un ennemi aussi fictif qu'effrayant : " Il faut en finir avec le capitalisme sauvage ! " s'emportait-il, comme s'il existait en Belgique, même flamande, un quelconque mandataire dans un quelconque parti qui, explicitement, aurait mis la nécessité d'un ensauvagement du capitalisme au programme de ses revendications. Cette technique rhétorique est un virus visible, très contagieux. Elle a, avec d'autres astuces oratoires, été largement employée par les principales personnalités politiques que le coronavirus a, ces derniers temps, mises en avant. Passons en revue quelques-uns de ces orateurs et quelques-uns de leurs procédés favoris. L'homme de paille de la Première ministre fait de la politique, pas comme elle, et c'est ce qui lui permet de s'en distinguer. Même lorsque l'épouvantail est fait de chair et d'os : c'est alors qu'il faut le parer d'attributs repoussants. Surprise par la question d'un journaliste de Kairos à l'issue du Conseil national de sécurité du 15 avril, Sophie Wilmès a, comme par réflexe, réagi : la critiquer, c'est faire de la politique. " Vous venez d'introduire dans cette salle de presse la question biaisée politiquement, ce qui en général n'est pas l'habitude des journalistes ", a-t-elle répondu à Alexandre Penasse. Personne n'aurait l'idée de se revendiquer d'un " biais politique " pour interpeller un adversaire, fût-il lui-même politisé : en cinq secondes, Sophie Wilmès avait empaillé son adversaire. Toute sa stature s'est dressée sur ce piédestal, celui de la politique qui ne fait pas de politique. En ce sens, Sophie Wilmès est une prétérition incarnée. Lorsque Sophie Wilmès fait de la politique en accusant ses adversaires de faire de la politique, elle ne fait pas que de la politique, elle fait aussi de la prétérition. Sa position exécutive l'autorise à ce mouvement permanent d'autodépolitisation. Le contenu de ses énoncés aussi, dont la langue de bois est gravée au ciseau de l'infalsifiabilité. Les énoncés infalsifiables, que le philosophe autrichien Karl Popper qualifiait de non scientifiques, sont ceux qu'il est impossible de réfuter par une expérimentation. Comment, en effet, tester une affirmation telle que " La liberté d'expression est sacrée. Le débat aussi. J'ai la conviction que la critique est saine ", que Sophie Wilmès asséna, le 30 avril, dans une réponse très partagée à la chronique très partagée du journaliste culturel Jérôme Colin ? Puisqu'elle se défend de tout biais idéologique ou politique, Sophie Wilmès peut également engager l'argument d'autorité. Ses décisions sont peu attaquables puisqu'elles seraient politiquement neutres, et toujours (dit-elle), suggérées et validées par des experts : " On a tous envie de revoir nos proches, mais nous n'avons pas le choix ", disait-elle, jeudi 30 avril, en séance plénière à la Chambre. " Certains trouveront nos décisions injustes ou inadaptées, d'autres y verront des solutions à leurs problèmes ", écrivait-elle pourtant à Jérôme Colin, quelques dizaines de minutes avant son intervention devant les députés. Or, dire qu'on n'a pas le choix juste après avoir dit qu'on assumait ses choix, ce n'est ni pointer un homme de paille, ni formuler un énoncé infalsifiable, ni une prétérition, ni fournir un argument d'autorité. C'est, platement dit, exprimer une contradiction. L'homme de paille de Paul Magnette est le même que celui de son prédécesseur, le capitalisme sauvage. Un épouvantail d'autant plus redoutable qu'il est éloigné. Elio Di Rupo n'avait-il d'ailleurs pas mené, en 2004, une brillante campagne électorale régionale en dénonçant bravement le capitalisme texan ? L'homme de paille de Paul Magnette sera donc capitaliste sauvage, comme personne n'admet l'être en Belgique francophone, voire sera parmi " ceux qui veulent faire des économies dans la sécurité sociale ", comme il l'annonçait dans ses interviews du 1er mai. Heureuse coïncidence, personne en Belgique francophone n'a jamais exigé d'économies dans la sécurité sociale, c'est une ancienne antienne de la N-VA. Mais Paul Magnette dote ce classique épouvantail capitaliste d'un autre ustensile rhétorique, la pétition de principe, par laquelle l'orateur suppose au préalable ce qu'il prétend prouver en conclusion. Lorsque Paul Magnette affirme, le 8 avril, sur les réseaux sociaux, " on ne pourra pas dire demain : la crise est finie et tout recommence comme avant ", ou qu'il lance à Sudpresse, le 30 avril, " c'est la fin d'un monde, il faut en reconstruire un autre ", il fait croire d'abord que certains voudraient que tout recommence comme avant, en un emploi classique de l'homme de paille. Mais il suppose aussi que, d'une part, le monde prétendu d'hier est responsable de la pandémie, et que, d'autre part, le monde prétendu responsable d'hier doit nécessairement être remplacé par un autre monde. Or, rien ne dit que le monde est fini. Et puisque rien ne dit que ce monde est fini, rien ne dit non plus qu'un autre monde doit lui succéder. Lorsque Paul Magnette appelle à la construction d'un nouveau monde, il ouvre en outre une brèche langagière dont son parti pourrait souffrir, brèche qui porte sur la conformité des actes posés aux paroles prononcées. Celles des socialistes sont, comme disent les spécialistes en linguistique, peu performatives. Elles sont peu suivies d'effets. De fait : jusqu'à présent, la formation qui se promet de rebâtir une nouvelle société n'a encore pu se prévaloir que d'avoir obtenu du gouvernement la diminution de la TVA sur les masques de protection médicale. Le PTB, depuis plusieurs années, s'est engouffré dans cette brèche ouverte par le PS, entre ces socialistes qui disent et ces socialistes qui ne font pas. Le parti de gauche radicale, qui n'est tenu par aucun engagement puisqu'il peut se contenter de dire sans jamais avoir à faire, peut tresser à son aise un épouvantail socialiste présenté comme ayant renoncé à tous ses idéaux, même si bien sûr aucun socialiste ne s'est jamais prévalu de pareille renonciation. Cet homme de paille socialiste, utile allié rhétorique du PTB, offre à Raoul Hedebouw et aux siens une veine juteuse, celle de la sur- enchère. Ce procédé bien connu autant que confortable, qui consiste à réclamer davantage que ce que réclament les concurrents, ou à refuser davantage que ce que refusent les rivaux. C'est ainsi que chaque revendication socialiste, au Parlement, est systématiquement doublée par une revendication communiste. Mais tandis que l'on pourra reprocher aux socialistes de ne pas l'avoir fait adopter au gouvernement qu'il soutient, personne ne tiendra rigueur aux communistes de n'avoir pu rassembler une majorité autour d'une de leurs propositions. Deux énoncés infalsifiables s'opposent de la sorte, irréductiblement puisqu'aucune expérience ne peut en démontrer la véracité : " sans nous ce serait pire " contre " avec nous ça serait mieux ". Le président du Mouvement réformateur communique tellement, lui, qu'une autre disjonction s'opère entre sa parole et ses actes : elle distingue sa parole et sa personne. Il est tellement lu, tellement vu, tellement entendu que sa personne efface toutes ses paroles, lavant certaines des inévitables contradictions qu'une telle hypercommunication provoque. C'est la technique du tapis de bombes : lorsque l'on est en dessous, on peut éventuellement voir le bombardier voler, mais jamais voir la bombe arriver. Georges-Louis Bouchez est le francophone qui dépense le plus d'argent en publicités sur les réseaux sociaux. Et puisqu'il est incontestablement le francophone qui polémique le plus, mais aussi celui qui reproche le plus aux autres de trop polémiquer, il est aussi l'homme de la paille et de la poutre. Son habile discours du 1er mai, qui le vit déplorer le trop grand nombre de ministres de la Santé en Belgique, brilla d'une de ses manières favorites, l'omission, biais de présentation qui consiste à ne pas mentionner certains aspects d'une situation ou certaines des conséquences d'un argument. Ainsi Georges-Louis Bouchez put-il se trouver autorisé à omettre la présence, parmi les neuf ministres précités, de plusieurs qui n'exercent sur la santé publique que des compétences marginales, comme sa camarade Valérie Glatigny, ministre francophone de l'Enseignement supérieur - donc des études de médecine, dont il n'a pas demandé le dessaisissement. Il put aussi oublier de préciser que proposer aux francophones de diminuer le nombre de ministres de la Santé, c'était, pour l'occasion, leur proposer que Maggie De Block ait encore plus de pouvoir dans ce domaine, ce qui aurait sans doute fort modifié la réception de la proposition.