Le contexte
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Il y a de nombreux moyens d'énerver un syndicaliste, ils sont vieux comme le monde: lui demander si c'est vraiment le moment de se mettre en grève, ou lui dire que les salaires en Belgique sont trop élevés et que les pensions coûtent trop cher, par exemple. Un virus tragique est venu élargir cette vexatoire panoplie. Prenez, désormais un syndicaliste, vert, rouge ou bleu. Assénez-lui qu'on ne l'a pas beaucoup vu depuis le début de la crise sanitaire. Ajoutez qu'on a beaucoup plus entendu le patronat revendiquer des réouvertures, obtenir des aides, s'inviter partout, s'imposer souvent. Concluez que c'est parce que lui, il n'a rien fait. Et vous verrez à quoi ressemble un militant en colère. En colère, mais aussi parfois en aveu silencieux. En septembre dernier, la FGTB tenait en plein air, sur l'esplanade de la cité administrative, à Bruxelles, un congrès exceptionnel. "Masqués mais pas bâillonnés", disait le calicot précautionneusement déployé à la tribune. Pourtant, il n'y a pas eu loin du masque au bâillon, sur la bouche ou autour des poings. "Je ne le dirai jamais publiquement, mais on est en train de payer le prix d'avoir voulu paraître responsables à tout prix. Les patrons, eux, ils rentrent dedans, ils n'y ont pas été avec des gants", admet ainsi le patron francophone d'une grosse centrale. "On a été chloroformés par la crise, par les mesures, par le télétravail, etc.", souffle un autre anonyme important. Jean Faniel, directeur général du Crisp (Centre de recherche et d'information sociopolitiques), résume: "Il y a incontestablement eu un creux, pendant lequel les syndicats ont beaucoup perdu en visibilité et en capacité d'action." Ce creux contraste avec l'hyperactivité des fédérations patronales, dont les représentants ont monopolisé les débats sur la fermeture et la réouverture de secteurs qui ne comptent pourtant pas spécialement moins de salariés que de dirigeants, ou sur les mesures à prendre pour retrouver le chemin de la prospérité. "Si les employeurs ont été très visibles, c'est peut-être parce qu'ils sont très nerveux, conscients de la fin de vie de leur modèle", se rassure la secrétaire générale de la CSC, Marie-Hélène Ska, qui concède s'être astreinte à une forme de pudeur: on n'entendra pas son organisation se positionner sur la stratégie vaccinale ou sur les vertus du (dé)confinement. "Nous avons décidé que nous n'étions pas les plus à même d'intervenir dans le bruit ambiant. Nous n'avons pas voulu ajouter du bruit au bruit alors qu'experts et politiques s'entredéchiraient. Et ayons la modestie de reconnaitre que nous n'avons pas de plus-value en matière épidémiologique", ironise-t-elle. Cette perte de visibilité dans le débat public serait alors volontaire. Mais cette modestie choisie masque aussi une tension subie: depuis leur usine ou leur bureau, les trois millions et demi de travailleurs syndiqués belges ne partagent ni le même sort, ni le même avis. "La FEB, sur ces sujets, elle est monolithique: Pieter Timmermans veut tout rouvrir, point barre. Nous, on a dû en permanence trouver un compromis démocratique entre ceux qui sont en chômage temporaire, et qui veulent reprendre, parce qu'avec 70% de leur salaire brut ils ne s'en sortent pas, et ceux qui estiment que, sur leur lieu de travail, il est impossible de respecter les règles de sécurité, parce qu'ils connaissent ce terrain mieux que personne", explique Jean-François Tamellini, secrétaire général de la FGTB wallonne, qui rappelle que ce sont les délégués syndicaux qui ont forcé l'usine d'Inbev, à Jupille, à se mettre à l'arrêt début septembre après la découverte d'un foyer d'infection. En décembre, une enquête de la CSC Bâtiment - Industrie et Energie, centrale à laquelle sont affectés les métiers de contacts, chiffrait cette division. La moitié de ses affiliés (52%) ayant participé à l'enquête estimait que "leur sécurité ne pouvait être garantie si leur entreprise rouvrait aujourd'hui", et un tiers (33%) que, de toute façon, "les mesures de sécurité pour freiner la propagation du coronavirus ne peuvent pas être respectées sur leur lieu de travail", tandis que 69% avouaient une perte de revenu - de 100 à... 500 euros mensuels - affectant leur ménage. "Dans un contexte pareil, les organisations syndicales marchent sur des oeufs. Prendre une position publique sur la reprise d'un secteur, ou même sur la vaccination, c'est risquer de se mettre un problème supplémentaire sur le dos, et de heurter des affiliés qui doutent", déclare Jean Faniel. Les syndicats, ainsi, se sont beaucoup tus. Est-ce à dire qu'ils n'ont pas travaillé, et qu'on peut se permettre de les énerver? L'irruption de la crise du coronavirus les a, en réalité, noyés sous le travail. "En Belgique, les syndicats exercent traditionnellement trois fonctions: le service individuel à ses membres, l'action collective et un rôle sociopolitique, ce que d'autres appellent la politique syndicale, qui consiste à peser sur le débat public. Et depuis un an, c'est assez simple: les deux premières fonctions nous ont absorbés à mort", pose un syndicaliste qui ne veut pas que son nom soit cité. Et en effet, les conséquences administratives des confinements sont, pour des organisations qui font office d'organisme de paiement pour les allocations de chômage, aussi directes que brutales: début avril 2020, 1,25 million de Belges se retrouvaient en chômage temporaire, et les caisses syndicales ont frôlé l'accident. Elles l'ont évité, alors que la caisse étatique, la Capac, a, elle, traversé des mois de problèmes. Les syndicats ont tenu le coup, malgré certains retards, mais il a notamment fallu affecter du personnel des centrales vers les sièges régionaux, pour introduire et suivre les centaines de milliers de nouveaux dossiers - alors que l'Onem ne finance déjà qu'à hauteur de 80% les frais nécessaires à l'accomplissement de cette tâche. "Le syndicat y perd de l'argent, mais ça, on s'en fout. On y perd surtout de la capacité d'action: on s'occupe des salariés, qui sont en train de souffrir, et pendant ce temps-là les patrons, eux, peuvent s'occuper d'autre chose...", constate un secrétaire de centrale. A côté de ces services individuels, les services collectifs se sont eux aussi précipités dans une violente urgence. En quelques heures, il a fallu, avec les fédérations patronales, établir la liste des secteurs essentiels. Il a fallu négocier avec elles le "guide générique pour lutter contre la propagation de la Covid-19 au travail" applicable à tous les secteurs, et le faire évoluer. Il a fallu, dans la grande distribution par exemple, obtenir des directions qu'elles équipent et protègent leurs travailleurs. Il a fallu gérer, relayer, défendre les innombrables demandes qui remontaient, et remontent encore, de secteurs et d'entreprises de toute taille. Il a fallu faire ce travail, le travail de toujours, beaucoup plus vite et beaucoup plus fort. Alors c'est énervant, sans doute, de s'entendre dire qu'on n'a pas travaillé. C'est frustrant, aussi, de n'avoir été associé que marginalement aux différents groupes d'experts constitués par la Belgique pour répondre à la crise sanitaire et à ses conséquences: il n'y avait pas l'ombre d'un syndicaliste dans le Gees, pas un non plus dans la Celeval, pas un de plus dans le Gems. L'Economic Risk Management Group, installé par la Banque nationale, coprésidé par son gouverneur Pierre Wunsch et par l'ancien président du Boerenbond, Piet Vanthemsche, pour conseiller le gouvernement, a minorisé les syndicats, invités mais noyés dans la masse des fédérations patronales, de l'UCM à Febelfin en passant par le Voka, la FEB ou... le Boerenbond. "On travaille régulièrement avec l'ERMG, mais la logique de fonctionnement des autres groupes, le Gees, la Celeval, le Gems, est très individuelle, alors que nous fonctionnons d'une manière nécessairement collective, donc pas très adaptée: je ne vois pas ce que nous serions allés y faire", estime Marie-Hélène Ska. "On n'a pas été associés, non, et on ne s'est pas imposés là où on n'était pas invités. Or, l'histoire montre que toutes les conquêtes sociales ont commencé avec l'irruption du fait syndical, et que pour ça on n'a jamais attendu de recevoir un carton dans une enveloppe parfumée...", regrette en revanche un de nos interlocuteurs. Et c'est encore plus frustrant et énervant de se dire que les mois qui viennent, avec les restructurations qui s'annoncent et les faillites qu'elles promettent, laisseront toujours aussi peu d'énergie aux organisations syndicales pour investir le débat public. La grève générale programmée pour le 29 mars doit éviter que le gouvernement fédéral ne mette en oeuvre un accord interprofessionnel que le monde du travail trouve bien trop chiche. Elle doit aussi relancer des machines syndicales que la longue Covid a durement essoufflées. "Il y a peut-être eu un chloroformage, comme vous dites, mais là, ça repart!" assure Jean-François Tamellini. Je suis à la FGTB depuis vingt ans, et je n'ai pas le souvenir qu'une grève générale, qui doit être validée par 66% de notre comité général, ait été décidée aussi facilement. Il n'a pas fallu forcer du tout... Parce qu'ici, clairement, l'enjeu de cette grève dépasse l'AIP", ajoute-t-il. "Nous revenons à un combat culturel de fond, sur la reconnaissance de ceux qui ont fait tourner la société en 2020: les logisticiens, les caissières, les nettoyeuses, et tous les autres que certains ont si longtemps ignorés. C'est une offensive culturelle de grande ampleur qu'il nous faut mener, pour mettre la solidarité au coeur de notre société", appuie Marie-Hélène Ska. Et n'allez pas leur dire que ce combat culturel n'est pas du travail: ce n'est pas le moment de les énerver.