Trois chiites favoris pour diriger l'Irak de l'après-EI

22/04/18 à 12:08 - Mise à jour à 12:08

Source: Afp

Le Premier ministre sortant, son prédécesseur écarté il y a quatre ans et, en embuscade, le chef des paramilitaires ayant vaincu les jihadistes sont les favoris des premières élections irakiennes après la victoire sur le groupe Etat islamique (EI).

Trois chiites favoris pour diriger l'Irak de l'après-EI

Iraq élections © Reuters

Depuis la chute en 2003 du dictateur sunnite Saddam Hussein, la Constitution accorde le pouvoir au Premier ministre, un poste qui revient de fait aux chiites, majoritaires.

Toutefois, en raison d'un système fragmenté établi pour éviter le retour à une autocratie, le vainqueur du scrutin du 12 mai devra conclure des alliances avec d'autres listes chiites, sunnites ou kurdes, pour obtenir une majorité.

Deux des favoris peuvent se targuer d'être les artisans de la victoire sur les jihadistes qui, en 2014, contrôlaient un tiers de l'Irak.

L'actuel Premier ministre Haider al-Abadi, 66 ans, est arrivé au pouvoir en septembre 2014 dans un pays aux abois. Il a réussi à faire taire ceux qui se gaussaient de son physique un peu balourd et de son inexpérience militaire. Ingénieur diplômé en Grande-Bretagne, issu du même parti religieux Daawa que son prédécesseur Nouri al-Maliki, il a obtenu son poste grâce à l'appui de la Marjaïya, la hiérarchie religieuse chiite, et à un consensus international.

Victoires militaires

Chef de l'armée selon la Constitution, il a su regonfler le moral des dizaines de milliers d'hommes avec l'aide de formateurs étrangers.

Cette armée a mis en pièces, avec l'appui d'une coalition internationale menée par les Etats-Unis, le "califat" de l'EI à cheval sur l'Irak et la Syrie, et repris aux Kurdes la riche province pétrolière de Kirkouk.

Abadi

Abadi © Reuters

Pour les experts, Abadi est favori. "Il a une base populaire qui transcende les cadres confessionnels et ethniques. Il a un discours d'homme d'Etat et n'est pas éclaboussé par la corruption", assure le politologue Essam al-Fili.

"C'est le concurrent le plus sérieux mais il n'est pas assez fort pour gagner la majorité", nuance Fanar Haddad, chercheur associé à l'Institut du Moyen-Orient de l'Université de Singapour. Mais "il a l'avantage de la fonction qu'il occupe, peut se prévaloir de la victoire contre l'EI (...) et est acceptable par toutes les parties étrangères impliquées en Irak, des Iraniens jusqu'aux Américains".

Son principal concurrent est le chef de guerre Hadi al-Ameri, dirigeant au sein du Hachd al-Chaabi, supplétif crucial dans la victoire sur l'EI.

Trapu, le regard froid, originaire de la province de Diyala (centre-est), diplômé en statistiques de l'Université de Bagdad, il s'était réfugié en Iran après l'exécution par Saddam Hussein de l'ayatollah Mohammad Baqr en 1980. Agé de 64 ans, il est considéré comme l'homme de Téhéran. Il a combattu aux côtés des forces iraniennes dans la guerre avec l'Irak (1980-1988) au sein de l'organisation Badr fondée en 1982, et n'est revenu en Irak qu'après la chute du dictateur.

Amri

Amri © Reuters

Député, ministre des Transports sous Maliki (2010-2014), il a échoué à devenir ministre de l'Intérieur dans le cabinet Abadi en raison d'un veto américain.

Ameri "déterminant"

Après la percée jihadiste de 2014, il a troqué ses habits civils pour la tenue de camouflage et retrouvé le front aux côtés de son ami Qassem Souleimani, chargé des opérations extérieures des Gardiens de la révolution iraniens.

"Je pense qu'Ameri aura un rôle déterminant dans les négociations post-électorales mais la formation du gouvernement restera aux mains de Daawa et en toute probabilité d'Abadi", estime M. Haddad.

Outre sa victoire militaire, le Hachd peut se targuer aujourd'hui d'avoir mis ses bulldozers au service de la réhabilitation des infrastructures comme à Bassora ou Sadr City face à l'impéritie de l'Etat. "Je pense qu'Ameri se voit comme le plus à même d'être le joker alors que Daawa se divise. Comme le Premier ministre qui pourra construire un Etat civil avec le même succès qu'il a mené le combat militaire", estime M. Fili.

Nouri al-Maliki

Nouri al-Maliki © Reuters

Le dernier concurrent, Nouri al-Maliki, 68 ans, ronge son frein depuis qu'il a été écarté de son poste en 2014. Chef de Daawa, il a dirigé le pays de 2006 jusqu'à la débandade de 2014 face à l'EI. Il lui est reproché d'avoir marginalisé les sunnites et favorisé la corruption.

"Il essaie de concentrer ses efforts sur les régions où le parti Daawa est fort et tente de se rapprocher des groupes armés chiites pour rester sur le devant de la scène", assure M. Fili.

Mais, explique M. Haddad, "les chances de Maliki ont subi un coup irréversible car son mandat n'a pas laissé un bon souvenir aux Irakiens". "Le maximum qu'il puisse espérer, c'est jouer les seconds rôles auprès d'Ameri."

Législatives en Irak: les votants, les candidats, le système

Les Irakiens élisent le 12 mai leurs 329 députés. A l'issue de ce scrutin mêlant proportionnelle et quotas imposés, les listes élues devront s'allier pour former un gouvernement.

Voici les chiffres et informations clés de ce scrutin, le quatrième depuis l'invasion emmenée par les Etats-Unis en 2003:

HABITANTS: plus de 35 millions

ELECTEURS: près de 24,5 millions, répartis dans 18 provinces considérées comme des circonscriptions. Les Irakiens de la diaspora peuvent également voter dans 19 pays.

CANDIDATS: 6.982, dont 2.014 femmes

BUREAUX DE VOTE: 8.148, tous équipés pour le vote électronique. Selon les autorités, près de 11 millions de cartes biométriques ont été distribuées.

Les 285.564 déplacés voteront dans 166 bureaux de vote installés dans 70 camps dans huit provinces du pays.

SIEGES A POURVOIR: 329, dont 9 pour les minorités (chrétienne, shabak, sabéenne, yézidie et kurdes faïli -chiites-) et 83 pour les femmes.

DUREE DU MANDAT PARLEMENTAIRE: 4 ans.

TYPE DE SCRUTIN: proportionnel. Les électeurs votent pour une liste puis les sièges sont attribués aux différents partis proportionnellement au nombre de voix qu'ils ont obtenu. Les candidats élus sont pris en fonction de leur position dans la liste.

87 listes sont en compétition, dont les principales sont:

- L'ALLIANCE DE LA VICTOIRE, emmenée par le Premier ministre sortant Haider al-Abadi. Cette année, pour la première fois depuis la chute en 2003 de Saddam Hussein, son opposition historique, le parti Daawa part en rang divisés. M. Abadi, qui en est issu, emmène une liste composée majoritairement de personnalités venues de la société civile qui se veut au-delà des lignes confessionnelles.

- L'ALLIANCE DE LA CONQUETE, emmenée par Hadi al-Ameri, dirigeant de l'organisation Badr et leader du Hachd al-Chaabi, supplétif des troupes irakiennes pour repousser le groupe Etat islamique (EI). Ses candidats ont officiellement quitté leurs fonctions militaires pour endosser le costume de politicien.

- L'ALLIANCE DE L'ETAT DE DROIT de l'ancien Premier ministre Nouri al-Maliki, s'appuie principalement sur le parti Daawa, dont M. Maliki est le chef. Populaire auprès de nombreux fonctionnaires embauchés sous ses mandats, il pâtit toutefois du fait que l'EI s'est emparé d'un tiers du pays alors qu'il était au pouvoir.

- LA MARCHE POUR LES REFORMES, alliance inédite entre le leader chiite Moqtada Sadr et les communistes. Elle compte six formations majoritairement laïques, dont le Parti communiste irakien (PCI) et Istiqama (droiture, en arabe), un parti de technocrates soutenu par Moqtada Sadr qui a suspendu son groupe parlementaire Ahrar et appelé ses 33 députés à ne pas se présenter.

- LES SUNNITES se présentent sur plusieurs listes dont la principale est "L'alliance nationale", emmenée par le vice-président chiite Iyad Allaoui --mais qui se présente en laïc-- et le président sunnite du Parlement Salim al-Joubouri. Laminés par la percée de l'EI, les sunnites pourraient être les grands perdants de ce scrutin.

- LES KURDES partent en rangs divisés pour se partager les 46 sièges de la région autonome, dont deux réservés aux chrétiens. Les principaux partis kurdes sont les partis historiques du Parti démocratique du Kurdistan (PDK, du clan Barzani) et de l'Union patriotique du Kurdistan (UPK, du clan Talabani); et l'opposition, dont les principales forces sont la Jamaa Islamiya, le mouvement récemment créé "Nouvelle génération" et Goran (le changement, en kurde).

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