Téhéran 1979: "Wikileaks avant l'heure" à l'ambassade américaine

02/11/16 à 10:17 - Mise à jour à 10:16

Source: Afp

Les étudiants islamistes qui ont occupé en novembre 1979 l'ambassade américaine à Téhéran et publié des milliers de documents secrets de la CIA étaient les "Wikileaks" de leur temps, explique à l'AFP leur porte-parole d'alors.

Téhéran 1979: "Wikileaks avant l'heure" à l'ambassade américaine

Massoumeh Ebtekar est aujourd'hui vice-présidente de l'Iran, chargée de l'Environnement. © Belga

Aujourd'hui vice-présidente du pays chargée de l'Environnement, Massoumeh Ebtekar s'exprimait à l'époque au nom de ceux qui ont pris en otage plus de 50 personnes pendant 444 jours.

Ces étudiants réclamaient l'extradition du Shah, accueilli aux Etats-Unis après avoir été renversé quelques mois plus tôt.

Chaque année les 3 et 4 novembre, l'Iran commémore cet épisode resté célèbre de la Révolution islamique.

C'est sa maîtrise de l'anglais qui avait valu à Massoumeh Ebtekar, alors étudiante en médecine de 20 ans seulement d'incarner cette jeunesse en révolte.

Celle que la presse internationale présentait sous le surnom "Mary" regrette aujourd'hui l'isolement subi par l'Iran après la prise de l'ambassade. Washington avait en effet rompu ses relations diplomatiques avec Téhéran et imposé des sanctions au pays.

Mais elle est en revanche fière du travail effectué pour révéler des milliers de documents de la CIA, que les diplomates américains avaient tenté de détruire. Certains ont même été laborieusement reconstitués après leur passage à la broyeuse.

"Nous étions les Wikileaks de notre époque", explique aujourd'hui Mme Ebtekar, en référence au site qui a lancé il y a dix ans le phénomène des plateformes internet de divulgation de documents secrets.

Selon certains de ces documents, la CIA avait tenté de recruter des hommes politiques, notamment celui qui est devenu le premier président de la République d'Iran, Abol Hassan Banisadr, et qui a ensuite dû fuir le pays en partie à cause de ces accusations.

"La crise des otages (...) a été utilisée comme une arme pour éliminer l'opposition", explique à l'AFP Michael Axworthy, un historien britannique qui a publié plusieurs livres sur l'Iran.

'Paranoïa'

Selon Mme Ebtekar, les documents -qui ont plus tard été compilés en 77 volumes et publiés sous le titre "Documents du nid d'espions américains"- ont également montré comment les Etats-Unis ont travaillé contre les mouvements populaires dans le reste du monde.

Cette publication "était un moment important pour la politique internationale", juge Mme Ebtekar.

Si aujourd'hui cette femme politique reconnue dans son pays soutient fermement les efforts du président modéré Hassan Rohani pour normaliser les relations avec l'Occident, elle ne regrette pas un instant la prise de l'ambassade.

A l'époque, les étudiants étaient convaincus que les Etats-Unis préparaient un coup d'Etat contre la "jeune et fragile" Révolution islamique, dit-elle. "Ils n'étaient pas extrémistes, ils étaient convaincus de l'imminence du danger".

Un tel sentiment n'était pas totalement infondé. A l'époque, tous les Iraniens avaient encore en mémoire le rôle joué par la CIA américaine et la Grande-Bretagne dans le coup d'Etat de 1953 contre le premier ministre nationaliste Mohammed Mossadegh, qui avait osé nationaliser le pétrole iranien contre la volonté de Londres et Washington.

"Il y avait une certaine paranoïa de la part des étudiants mais qui n'était pas nécessairement sans raison", explique ainsi l'historien Michael Axworthy.

Selon Mme Ebtekar, le coup d'Etat de 1953 "avait installé un gouvernement fantoche qui a appliqué la politique des Américains pendant 25 ans et un despote (ndlr: le Shah) qui a imposé une dictature".

Pour les étudiants, la décision de Washington d'accorder l'asile politique à l'ex-Shah était d'ailleurs la preuve d'un complot.

Mais certains historiens estiment aujourd'hui qu'une telle conspiration n'était pas en préparation, notamment parce que Mohammed Reza Pahlavi souffrait d'un cancer en phase terminale.

En fait, "Washington ne savait pas vraiment ce qui se passait", assure Michael Axworthy.

Nos partenaires