Les Grecs peuvent-ils changer ?

05/05/12 à 15:50 - Mise à jour à 15:50

Source: Le Vif

Les experts européens dépêchés à Athènes pour veiller à la bonne marche des réformes s'avouent ahuris par l'absence d'un véritable Etat et par l'ampleur de la corruption. À l'approche des législatives du 6 mai, tout le système politique se trouve sur la sellette.

Les Grecs peuvent-ils changer ?

© Reuters

Peur, lui ? "Oui, bien sûr. Mais il faut vivre avant de mourir..." Sur le point de monter sa nouvelle affaire, Yannis Lappas sait que les circonstances ne sont pas les plus propices qui soient. L'économie en est à sa cinquième année de récession, le chômage atteint 20 %, même les touristes allemands rechignent à revenir. Pourtant, Yannis, qui dirige aujourd'hui un institut de langues, s'accroche à son idée: ouvrir un bar à yaourt sur la plage de Paleo Faliro, à Athènes. Pour y arriver, quelle odyssée ! Pré-attestations, tour interminable des organismes publics pour quémander les différents certificats exigés, retour à la case départ: le créateur d'entreprise a suivi un parcours du combattant. Sans compter les aléas... "Aujourd'hui, j'attends l'inspection finale du contrôle sanitaire, et l'emplacement du lave-vaisselle m'inquiète: certains fonctionnaires m'ont dit de le mettre à 50 centimètres des installations, d'autres à 80, d'autres encore à 1 mètre. En général, c'est à ce moment-là qu'il faut verser un dessous-de-table..."
La Grèce se libérera-t-elle un jour de ces maux qui l'ont conduite au désastre ? La bureaucratie a bâti un maquis réglementaire si dense qu'il permet à l'arbitraire et à la corruption d'y régner. La classe politique, avec la complicité des syndicats, a fait de l'Etat une vache à lait qui nourrit un système clientéliste sans égal en Europe. Et les Grecs ont laissé faire, dopés, deux décennies durant, par la manne de l'argent public européen et une croissance "con-con", selon le mot d'un entrepreneur franco-grec, car fondée sur une construction et une consommation excessives. Jusqu'au jour où les robinets du crédit se sont fermés et où la bulle a éclaté. A quelques jours du scrutin législatif du 6 mai, le pays vibre, pourtant, d'un seul mot : allaghi - changement. Tous les partis politiques jurent l'incarner. ça tombe bien. C'est aussi le maître mot sur la feuille de route de la "troïka" - Commission européenne, Fonds monétaire international (FMI), Banque centrale européenne (BCE). Depuis l'été dernier, son équipe de choc (task force), dirigée par l'Allemand Horst Reichenbach, met en place, malgré qu'il en ait, un véritable protectorat afin de procéder à des réformes structurelles.

Car les fonctionnaires européens dépêchés en Grèce ont été sidérés par la situation : "Ce n'est pas un pays, c'est une collection d'intérêts privés", résume l'un d'eux, ébahi devant le détournement des actifs publics. "Il y a encore deux ans, on ne connaissait pas le nombre exact de fonctionnaires, ni celui des retraités", rappelle Panos Carvounis, chef du bureau de la Commission à Athènes. L'arrivée des Européens a ouvert une ère inédite de transparence. Le mois dernier, le ministère du Travail a indiqué qu'il estimait à 400 000, ces deux dernières années, les cas de fraudes sur les pensions et prestations sociales. Pour les seuls handicapés, dont le recensement n'a commencé que cette année, on estime à 40 000 le nombre d'escrocs. On découvre sur l'île de Zante, à l'ouest du Péloponnèse, un taux anormalement élevé d'aveugles, sur l'île de Kalimnos, proche de la côte turque, un pic de maladies mentales... A Kallithea, banlieue d'Athènes, c'est la caisse locale de Sécurité sociale qui servait de tiroir-caisse : des employés y ont détourné plus de 10 millions d'euros au profit de parents et d'amis.

L'évasion fiscale estimée à 30 milliards d'euros par an

Nombre d'emplois de fonctionnaires ont servi à nourrir les clientèles de tel ou tel élu. Ici, un ministère qui compte officiellement 20 jardiniers mais n'a aucun jardin. Là, à la Santé, des milliards d'euros en prescriptions excessives de médicaments, jamais consommés mais payés rubis sur l'ongle aux groupes pharmaceutiques. Dans l'audiovisuel public, élus et syndicalistes ont fait embaucher des milliers de protégés qui se contentaient d'assurer quelques heures de présence par semaine. Partout, dans chaque ministère, des "accompagnateurs d'ascenseur"...

Ce pillage de l'Etat, sans équivalent en Europe, s'est poursuivi au fil des alternances entre Pasok (parti socialiste) et Nouvelle Démocratie (conservateurs). Le mois dernier, pour la première fois depuis vingt ans, un ex-ministre de la Défense, Akis Tzlohatzopoulos, 72 ans, était arrêté dans le cadre d'une enquête sur une commande controversée de sous-marins et de systèmes de défense. La lutte contre l'évasion fiscale - estimée au total à 30 milliards d'euros par an dans la dernière décennie, soit l'équivalent de l'aide européenne - devrait progresser, une fois les bases de données interconnectées, en principe d'ici à l'été. Les experts de Bruxelles, en tout cas, y travaillent. Autre signe de changement, déjà, la semaine dernière, un magnat des médias, Georgios Kouris, a été interpellé pour des impayés de TVA.

Sous la pression inédite des Européens, le vieux système croule. "Les procédures bureaucratiques se simplifient", jure Vassilis Rapanos, président de la Banque nationale de Grèce. Chaque Etat de l'Union va apporter sa pierre à la construction d'un véritable Etat grec, près de deux siècles après son indépendance. La France promet son assistance pour la réforme de l'administration centrale, l'Allemagne pour celle des collectivités locales, les Pays-Bas pour le cadastre, la Belgique pour l'assurance-maladie... Mais tant reste à faire !

Korres est une success story grecque. Cette entreprise familiale de produits cosmétiques à base d'ingrédients naturels, fondée en 1996, compte aujourd'hui 11 000 points de vente et connaît, malgré la crise, une croissance soutenue dans le pays (+ 6 %) et à l'étranger (+ 15 %), du fait d'un marketing audacieux et d'une politique de prix peu élevés. C'est grâce à de telles sociétés que la Grèce pourra renouer avec la croissance. Cependant, l'Etat n'a rien fait pour l'aider : la zone industrielle d'Athènes, où se trouve l'usine, n'est pas desservie par les transports publics ; il a fallu se débrouiller pour le traitement des déchets. "Et pourtant, l'essentiel du fardeau fiscal repose sur des entreprises comme les nôtres", se désole Lena Korres, en charge du développement. Car les professions libérales et les commerçants, eux, échappent, jusqu'à présent, en masse à l'impôt.

A la tête d'un petit groupe hôtelier, Airotel, Alexandros Vassilikos dit espérer, lui aussi, "un profond changement". Pour l'heure, certes, il s'agace du poids de ces intérêts particuliers (les taxis...) qui empêchent ses hôtels d'avoir ses propres limousines ou vans. Il se désole du faible salaire de son épouse, médecin dans un hôpital public, qui gagne 860 euros - "moins qu'une femme de ménage de mes établissements". Il dénonce le cycle vicieux qui fait que "les Grecs refusent de payer des impôts pour financer des services publics si mauvais". Et ça devrait durer : "Le mois dernier, de retour dans mon île, je n'ai pas vu l'ombre d'un reçu." Parce qu'il estime que "changer les mentalités prendra plus que le temps d'une génération", Alexandros est convaincu qu'"il est primordial qu'à l'aide financière en cours la troïka adjoigne une assistance permanente afin de réformer l'Etat". Sinon, ajoute-t-il, la manne européenne et internationale - évaluée la Commission, à 33 600 euros par Grec ! - aura été dispensée en pure perte.

Faut-il croire les partis quand ils promettent de rompre avec un système qu'ils ont eux-mêmes mis en place ? "C'est une question de fierté nationale, répond Rodoula Zissi, présidente de la commission des Affaires européennes (Pasok) dans le Parlement sortant. Nous allons réparer les erreurs accumulées des décennies durant car nous ne voulons pas d'une Europe à deux vitesses avec, au Nord, les pays vertueux, et au Sud les pécheurs." Les jeunes Grecs, eux, semblent déjà avoir tranché : ils devraient largement porter leurs voix, le 6 mai, sur les nouveaux partis, ceux d'extrême gauche ou même d'extrême droite néonazie. Les candidats des partis classiques, eux, craignent tant la colère populaire qu'ils ont renoncé à faire campagne dans la rue.

"Pour une loi, il faut jusqu'à 20 décrets d'application"

L'heure de vérité viendra après les élections. En juin, le nouveau gouvernement devra présenter un plan de réduction de 11,5 milliards d'euros sur deux ans et supprimer 150 000 postes de fonctionnaires d'ici à 2014. "Or, si, au sommet, le discours est réformiste, dans les administrations, plus on descend, plus la résistance est forte", s'inquiète déjà un expert. "Ce qui m'a le plus surprise, c'est la complexité du système juridique, avoue Georgette Lalis, le n° 2 de la task force. Pour une loi, il faut jusqu'à 20 décrets d'application. Et édicter un décret peut prendre un an... Nous apportons une assistance technique, mais c'est aux Grecs de changer ce système." Dans son testament, Solon, le grand législateur d'Athènes, avait mis en garde ses concitoyens : bénie des dieux, "ce n'est que par la volonté des citoyens que cette grande cité risque de périr, à cause de leur négligence face à la cupidité et à l'injustice des gouvernants". C'était il y a vingt-sept siècles. Le message vaut toujours.

De notre envoyé spécial Jean-Michel Demetz

Pas touche à la Défense !

4e acheteur mondial d'armes conventionnelles entre 2002 et 2006, l'Etat consacre à la Défense le double de la moyenne européenne, en part de la richesse nationale. S'en étonne- t-on auprès de Stavros Dimas, le ministre des Affaires étrangères (conservateur) - après tout, la Grèce est sous le bouclier de l'Otan -, que la réponse tombe, tel un couperet : "Il est absolument nécessaire de maintenir des dépenses militaires élevées." Obsession des guerres passées contre les Turcs.

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