J'étais un soldat du djihad

22/02/14 à 14:12 - Mise à jour à 14:12

Source: Le Vif

L'échec de la Conférence de Genève, entre le régime de Damas et l'opposition, éloigne tout espoir de trève. En exclusivité, un jeune Syrien, désormais en fuite et traqué par ses anciens compagnons de combat, raconte ses longs mois passés au sein de "l'Etat islamique", une organisation armée proche d'Al-Qaeda. Et sa rencontre, furtive, avec deux journalistes français otages.

J'étais un soldat du djihad

© Reuters

Sa silhouette fine est toute en noir - de la casquette, bien enfoncée sur les yeux, à la parka, qui sent le neuf, au jean et aux bottes. Rien ne le distingue des autres jeunes qui traînent, chaque fin d'après-midi, dans un centre commercial d'une ville du sud de la Turquie. A 23 ans, pourtant, il a déjà servi sous le drapeau tout aussi noir de l'Etat islamique en Irak et au Levant, le groupe armé, proche d'Al-Qaeda, qui sème la terreur dans le nord de la Syrie, son pays d'origine. Il vient de quitter, ou plutôt de fuir, la formation djihadiste qui détient plusieurs otages occidentaux et des dizaines d'activistes syriens. "S'ils me rattrapent, c'est la sanction du renégat : je serai égorgé." Le geste accompagne la parole : il passe la main sur son cou comme pour le trancher. Abou Mohamad, comme il veut qu'on l'appelle, évoque ce risque avec détachement. Comme il raconte ce qu'il a vécu et vu, pendant près d'un an, au sein du mouvement terroriste.

Né dans une famille modeste d'un village au nord d'Alep, il rate son bac et part au Liban, en 2011, travailler comme ouvrier dans une société de climatisation. Il n'y reste que huit mois, jusqu'à la "libération" d'Alep, en juillet 2012, quand les rebelles de l'Armée syrienne libre (ASL) conquièrent la plus grande partie de la capitale économique du pays. Entre-temps, ses deux frères et tous ses cousins prennent les armes contre les troupes de Bachar el-Assad. Rentré de Beyrouth, il les accompagne pendant les batailles et vivote parmi les différents groupes combattants, sans s'engager formellement. Jusqu'à ce que l'"Etat islamique", comme dit le jeune homme en parlant de la formation djihadiste - que les Syriens désignent souvent par son acronyme arabe, Daech - s'implante dans la région d'Alep. "C'était au printemps 2013", précise Abou Mohamad, parfois un peu fâché avec les dates. "Depuis le début de la guerre, je ne sais pas quel jour ou quel mois on est, ajoute-t-il. C'est l'époque des premiers désenchantements, à cause du manque de moyens de l'ASL et de certaines de ses pratiques. Des copains de mon village m'ont parlé de nouveaux moudjahidin, venus de l'extérieur, très bien organisés, armés et financés. Ils m'ont encouragé à les rejoindre et m'avaient promis de me recommander auprès de l'émir. J'ai pensé : "Pourquoi pas !" J'étais attiré par cette nouvelle force dont on m'a vanté la férocité au combat et je voulais participer à une grande bataille." Quelque deux semaines plus tard, Abou Mohamad est appelé à Raqqa, "libérée" par les rebelles, "pour prêter allégeance". Première capitale provinciale à échapper totalement au contrôle du régime syrien et située à une centaine de kilomètres au sud-est d'Alep, la ville a été conquise très vite par la formation djihadiste, qui en a fait son bastion.

Des réunions d'endoctrinement à l'intention des jeunes recrues

"Ma mère est originaire de Raqqa, poursuit le jeune homme. J'ai de la famille et des amis là-bas. Je me suis rendu au grand bâtiment du gouvernorat, devenu le siège de l'Etat islamique, où j'ai été reçu par un Irakien âgé d'une trentaine d'années, le grand émir de la ville." Ce titre, en cours dans les formations intégristes, n'est pas la traduction de "prince", mais plutôt celle de "chef". Dérivé du verbe arabe qui signifie ordonner, il désigne celui auquel il faut obéir. Dans tout groupe de plus de trois, il faut un émir, chargé de commander. "Après une question sur mes croyances, à laquelle j'ai simplement répondu que je reconnaissais le Tout-Puissant, l'émir m'a accepté dans les rangs de l'Etat islamique et je lui ai prêté allégeance, reprend Abou Mohamad. On m'a ordonné tout d'abord de revêtir la djellaba à la pakistanaise, et de me raser la moustache." Quant à la barbe, la question est évacuée avec quelque irritation par le jeune homme : "Elle ne pousse pas plus que ça", dit-il sèchement, montrant du doigt le collier de fin duvet très noir qu'il a au menton, comme une salissure sur sa peau mate et lisse d'adolescent.

Imberbe chez les barbus... Est-ce l'une des raisons pour lesquelles Abou Mohamad n'a jamais tout à fait adhéré à ces fondamentalistes ? "Les séances de sensibilisation religieuse étaient facultatives", affirme-t-il, en évoquant les réunions d'endoctrinement organisées notamment à l'intention des nouvelles recrues. "J'y ai assisté quelquefois. Les émirs qui les président sont fascinants par leur façon de parler, leur savoir immense et leurs explications. Ils sont pourtant jeunes, autour de 30 ans, koweïtiens, tchétchènes ou d'autres nationalités. Ils sont beaux, lumineux".

En les voyant, les soldats fuyaient

"J'avais raté la bataille d'Alep, puis la libération de Raqqa, explique Abou Mohamad, évoquant la bataille pour la prise de la ville de Hama. Je voulais participer à une grande conquête. Mais, au lieu du combat épique que j'espérais, l'épisode a ressemblé à une vraie blague. Ma katiba (brigade) comptait 30 hommes : cinq Syriens et une myriade d'étrangers, dont un Anglais et deux Français. Ensemble, nous sommes partis de Raqqa pour attaquer par l'est la région tenue par les forces du régime. Nous avons été rejoints par des brigades de l'ASL locale. En une journée, nous avons libéré 22 localités sans subir aucune perte en hommes ou en matériel. Les soldats aux barrages fuyaient en nous voyant approcher. L'armée d'Assad nous a cédé le terrain sans résistance. J'étais surpris et déçu. On m'avait entraîné à autre chose." En quelques mois, le garçon avait appris comment mener un assaut. "D'abord, dit-il, la voiture martyre est lancée contre la position ; elle explose avec le volontaire qui la conduit et sème la panique chez l'ennemi. Pendant que les hommes déguerpissent, cinq attaquants avancent à pied pour le corps-à-corps et actionnent leurs ceintures explosives. Ils sautent avec les soldats attaqués. Quand arrive le tour des petits soldats comme moi, il suffit de tirer sur les fuyards." Abou Mohamad est amer de n'avoir jamais livré une bataille semblable à celle qu'il décrit. Comme la plupart des Syriens dans la formation, il était affecté aux tâches secondaires. Ce qui l'a parfois amené, pourtant, à faire des rencontres intéressantes...

"Après Hama, reprend-il, j'ai servi surtout à Raqqa, tantôt sur un barrage routier, à l'entrée de la ville, où j'étais masqué de noir afin de ne pas être reconnu par les gens que je contrôlais, tantôt ailleurs dans la ville. Un jour, au siège du gouvernorat, où l'émir me donnait des consignes pour aller perquisitionner une maison, j'entends derrière moi des hommes arriver dans la pièce et annoncer : "Voilà, nous avons amené les deux journalistes français." Je me retourne et j'aperçois deux grands Européens, bien blancs, en tee-shirt à manches courtes, encadrés de quatre membres de notre formation. L'émir ordonne qu'on les confie à un émir tunisien, âgé de 28 ans, pour l'interrogatoire en français. Je n'en sais pas plus. En tournant à nouveau la tête pour regarder devant moi, j'ai saisi le regard de réprobation de mon chef. Je devais me mêler de mes affaires." Selon le lieu et la date (approximative) fournis par Abou Mohamad, il pourrait s'agir de Nicolas Hénin et de Pierre Torres, enlevés il y a près de huit mois par Daech. "Les détenus européens, ainsi que certains Syriens importants, sont réunis dans un lieu unique, croit savoir le jeune homme. Impossible pour un détenu de s'échapper. Si jamais cela arrivait, tous ses gardiens seraient exécutés et le fugitif pourrait être rattrapé, jusqu'en Turquie ou au Liban." Les otages constituent un capital pour Daech, indique le jeune homme : "Ils sont gardés pour être négociés éventuellement dans le cadre d'un échange de prisonniers avec le régime, ou avec des pays étrangers."

De gros moyens issus des razzias dans les territoires conquis

Si aucune revendication ni demande de rançon n'est présentée par la formation, affirme Abou Mohamad, c'est parce que l'"argent coule à flots !" Une grande partie des moyens viendrait des razzias organisées dans les territoires conquis par Daech. La revente de biens confisqués dans les maisons et les magasins et la saisie de matériel et d'armes appartenant au régime ou à d'autres groupes suffiraient à entretenir les troupes sur le terrain. "C'est le côté que j'appréciais le plus chez eux, raconte le jeune homme. Ils sont très généreux avec les familles de leurs martyrs. Ils les prennent en charge et leur reversent une grosse partie des butins de leurs conquêtes, surtout en nature." Lui-même a plusieurs fois livré des meubles, une batterie de cuisine et des sacs de farine et de sucre à la famille d'un jeune mort au combat. "Les champs de pétrole, à l'est de Raqqa, sont une autre ressource essentielle. J'ai souvent été envoyé en mission dans la région, pour assurer la protection d'un puits convoité par des brigands ou un autre groupe armé. Dans la région, tout le monde sait que du pétrole est vendu aux troupes du régime comme à d'autres formations."

Ces fonds alimentent les activités du groupe, mais les ressources les plus substantielles sont ailleurs. "Certains engagés volontaires, notamment en provenance des pays du Golfe, apportent avec eux des centaines de milliers de dollars", affirme Abou Mohamad, qui tient ces détails de plusieurs amis chargés d'aller chercher des candidats au djihad en Turquie, où l'organisation est implantée. "Les volontaires, souvent recrutés après des contacts par Internet, passent quelques jours dans des centres d'accueil ; on y prend leurs passeports pour leur en délivrer d'autres, avec des faux noms. J'aimais rencontrer ces gens qui viennent de partout et je m'étonnais de leur enthousiasme de venir s'engager en Syrie. A l'époque, je n'avais pas encore compris que nous accueillions tous les fêlés et les bandits du monde !"

Une confrontation ouverte entre formations rebelles

L'intérêt et l'amusement du jeune Syrien pour la découverte de la galaxie terroriste internationale ont duré quelques mois. "Par la suite, l'absence d'engagement dans des combats sur le terrain m'a beaucoup déçu. Et puis, j'ai ouvert les yeux sur les excès, les mensonges, les manipulations. Le système de délation intérieure permet à n'importe qui de dénoncer un militant comme kafir (mécréant). Celui qui aurait insulté Dieu reçoit des dizaines de coups de fouet. Et celui qui aurait porté atteinte au Prophète doit être exécuté. Les compromissions avec le régime Assad sont évidentes. Les manipulations du gouvernement irakien sont certaines, et celles de l'Iran aussi. Parmi les Tchétchènes et les autres Caucasiens présents en nombre dans les rangs du mouvement, je suis convaincu que les Russes ont glissé des agents..."

Pour lui, le point de rupture avec le groupe est atteint à la fin de 2013, lorsque la confrontation ouverte commence entre les brigades rebelles syriennes et Daech, qui a perdu beaucoup de terrain ces dernières semaines. "Heureusement, on ne m'a pas demandé d'aller me battre contre mes frères et mes cousins près d'Alep. Au cours d'une bataille dans la région, mon cousin germain préféré a été capturé, avec d'autres prisonniers, par l'Etat islamique. Ils ont tous été exécutés. A ce moment, j'ai pris ma décision de quitter le mouvement. Pendant près d'une semaine, je ne dormais plus en réfléchissant au moyen et au moment de partir. Comme j'avais l'habitude d'aller de temps en temps voir ma famille près d'Alep, j'ai demandé la permission, à la faveur d'une accalmie. Et je suis parti vers la frontière turque."

Errant, traqué, ne sachant pas de quoi demain sera fait, Abou Mohamad, dans son vocabulaire pauvre et simple, affirme ne ressentir qu'une chose : "Un énorme regret."

H. K. De notre envoyée spéciale Hala Kodmani

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