Allemagne: l'instauration d'un salaire minimum peut-elle nuire à l'économie?

21/11/13 à 16:07 - Mise à jour à 16:07

Source: Le Vif

L'instauration d'un salaire minimum légal de 8,50 euros de l'heure est l'un des points de crispation entre le SPD et la CDU en vue de la formation d'un gouvernement de coalition. Explications.

Allemagne: l'instauration d'un salaire minimum peut-elle nuire à l'économie?

© Reuters

21 pays membres de l'Union européenne sur 28 ont un salaire minimum légal. L'Allemagne, elle, en est dépourvue. Mais plus pour longtemps: Angela Merkel a annoncé ce jeudi 21 novembre que le pays allait se doter d'un salaire minimum généralisé.

"Nous allons décider des choses que, au vu de mon programme, je ne considère pas comme justes, parmi elles un salaire minimum généralisé", a déclaré la chancelière allemande dans un discours à Berlin, évoquant les négociations en cours entre son parti conservateur et les sociaux-démocrates (SPD) pour former un gouvernement. "Une appréciation réaliste (de la situation) montre que les sociaux-démocrates ne vont pas conclure les négociations sans" un salaire minimum, une de leurs revendications centrales, a-t-elle dit.

L'instauration d'un salaire minimum légal généralisé de 8,50 euros brut de l'heure est l'une des revendications centrales du programme électoral du parti social-démocrate. En contrepartie de cette concession - le camp de la chancelière rejette l'idée d'une intervention du législateur, lui préférant la tradition allemande de négociations par branche entre les partenaires sociaux -, le SPD renoncerait à ses hausses d'impôts pour les plus nantis. Angela Merkel a d'ailleurs martelé ce jeudi que son parti n'allait pas céder sur ce point.

La chancelière n'a livré aucun détail sur le niveau ou la date d'introduction du salaire minimum. Un possible compromis verrait un salaire minimum généralisé, dont le montant ne serait pas fixé par le législateur mais par une commission réunissant syndicats et employeurs. La question est de savoir quel sera ce montant, et surtout quel sera l'impact sur l'économie allemande.

Un million d'emplois menacés

Le patronat allemand et les principaux instituts économiques allemands jugent néfaste pour l'emploi l'instauration d'un salaire minimum légal. "Un salaire minimum de 8,50 euros l'heure nuirait à l'économie allemande et détruirait un nombre considérable d'emploi", a prévenu Ferdinand Fichtner, du DIW (Deutscher Institut für Wirtschaftsforschung) à Berlin, lors de la présentation des prévisions de conjoncture d'automne. Près d'un actif sur cinq (17%) en Allemagne gagne actuellement moins de 8,50 euros l'heure, soit environ 6 millions de personnes - deux millions gagnent moins de 5 euros.

Selon le DIW, un salaire minimum de 8,50 euros se traduirait par une hausse de 35% du coût horaire du travail pour cette population, constituée majoritairement de "minijobers", de travailleurs non qualifiés et de femmes. Seraient principalement affectées les petites entreprises et les travailleurs indépendants dans le secteur des services, comme les coiffeurs, les chauffeurs de taxis, les hôtels et restaurants, les services de nettoyage et d'aide à domicile.

Selon le professeur d'économie Friedrich Schneider de l'université de Linz, le travail au noir va augmenter en conséquence de l'introduction d'un salaire minimum de 8,50 euros, pour un coût estimé entre 1 à 2 milliards d'euros par an. Au total, cela pourrait détruire ou empêcher de créer environ un million d'emplois en Allemagne, selon les estimations de l'institut Ifo à Munich, dont la grande majorité en Europe de l'Est.

Le niveau des salaires en ex-Allemagne de l'Est est encore inférieur de 17% à celui de l'ex-Allemagne de l'Ouest, selon la Hans Böckler Stiftung. Plus d'un quart des actifs à l'Est gagnent moins de 8,50 euros l'heure, contre 15% à l'Ouest. C'est pourquoi l'institut de recherche pour le marché du travail (IAB), rattaché à l'agence nationale pour l'emploi, plaide pour un salaire minimum plus faible à l'Est, de l'ordre de 7,50 euros l'heure. Une proposition contre laquelle s'insurge le parti radical de gauche Die Linke, qui y voit la construction d'un "mur des salaires" au sein d'une Allemagne réunifiée depuis près d'un quart de siècle. Un compromis possible pourrait être d'instaurer un salaire minimum plus faible que celui exigé par le SPD.

Des milliards d'euros de recettes fiscales et sociales supplémentaires

Les arguments en faveur d'un salaire minimum à 8,50 euros sont moins nombreux. Paradoxalement, le salaire minimum à 8,50 euros a trouvé un défenseur en l'OCDE. La très libérale organisation des pays développés estime que ce niveau serait "très raisonnable". Les avantages en termes de pouvoir d'achat et de recettes fiscales et sociales sont les plus évidents.
Un salaire minimum légal de 8,50 euros rapporterait environ 800 millions d'euros de recettes fiscales supplémentaires et près de 1,7 milliard de recettes sociales, selon les calculs de l'IAB. Cela permettrait en outre d'économiser un milliard sur le programme d'aide aux plus démunis Hartz IV. Une étude d'avril 2011 de la fondation Friedrich Ebert, proche du SPD, avance des chiffres encore plus positifs : une hausse du revenu des ménages de 14,5 milliards d'euros, des recettes fiscales et sociales de 5,4 milliards et 1,7 milliard d'économies pour l'Etat de transferts sociaux.

Par ailleurs, les études empiriques réalisées dans les pays où un salaire minimum a été introduit n'ont montré aucun effet négatif, en tout cas en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis. Même les instituts de conjoncture allemands, opposés au salaire minimum, n'ont constaté aucune conséquence négative grave pour les 4 millions d'actifs des 13 branches ou métiers dans lesquels un salaire minimum plancher a déjà été instauré (construction, intérim, peinture, toiture, soins, etc.).

Au-delà du rapport de force entre le SPD et la CDU, un argument a probablement joué en faveur de l'introduction d'un salaire minimum légal: une très large majorité (83%) des Allemands y est favorable, selon un sondage paru le 18 octobre. Une revendication à laquelle Angela Merkel n'est pas restée insensible. "Sa force, c'est sa capacité de comprendre les mouvements majoritaires de la société allemande et d'y adapter sa politique, au risque de sortir des schémas de pensée considérés comme démocrates-chrétiens", confiait récemment à L'Express le journaliste allemand Ralph Bollmann.

Par Emilie Lévêque

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