Le paradis presque perdu des oiseaux philippins

10/10/15 à 11:04 - Mise à jour à 11:03

Source: Afp

La forêt pluviale tropicale du sud des Philippines recèle des espèces d'oiseaux figurant parmi les plus rares de la planète. Mais les amoureux de la nature munis de jumelles la partagent désormais avec des défricheurs armés de tronçonneuses.

Le paradis presque perdu des oiseaux philippins

© AFP

Chaque année, des centaines de touristes philippins et étrangers s'aventurent dans cette région reculée, repaire de la rébellion communiste, même si les arbres et les occasions d'apercevoir des oiseaux s'y font de plus en plus rares. "Dans les années 1990, on voyait en une seule journée toutes les espèces endémiques", se souvient le guide Felizardo Goring, 59 ans. "Maintenant, il n'y a aucune garantie de les trouver, même si on passe trois jours à les chercher partout", dit-il à l'AFP, après une vaine sortie nocturne pour repérer le petit-duc de Gurney, un hibou mystérieux qu'on ne trouve que dans le sud de l'archipel. La forêt de 183.000 hectares constitue un habitat vital pour des dizaines d'espèces d'oiseaux en danger, dont le magnifique tchitrec céleste au plumage bleu électrique, d'après l'association britannique Birdlife International. Mais depuis le début des années 1950, elle est le théâtre d'un déclin progressif des oiseaux.

A l'époque, le gouvernement avait autorisé une compagnie d'exploitation forestière à défricher de vastes pans de cette forêt, à plus de 800 kilomètres de Manille. Les zones rasées ont alors cédé la place à des plantations destinées à produire de la pulpe de papier, raconte Felizardo Goring. Le gouvernement a finalement annulé en 2002 la concession de l'entreprise mais le répit a été de courte durée: des colons venus de toutes les Philippines ont débarqué, armés de torches pour pratiquer la culture sur brûlis et créer de nouvelles fermes.

Brûler le paradis

Felizardo Goring est devenu guide en 1994, au moment où la région devenait particulièrement attrayante pour les ornithologues européens. Aujourd'hui, des spécimens remarquables d'oiseaux perdurent dans ce qui reste de surface forestière. Récemment, lors d'une randonnée avec des touristes philippins et un journaliste de l'AFP, le guide a réussi à attirer à la voix un calao de vieillot, reconnaissable à son casque rouge vif, l'un des oiseaux emblématiques de la forêt. Jumelles et caméras à la main, le groupe a pu aussi admirer un trogon mâle, peut-être l'oiseau le plus coloré de l'archipel, et écouter son cri semblable au hennissement d'un cheval. Un rhipidure bleu, une couturière à front roux, une timalie brune et un verdin figuraient aussi au tableau de chasse visuel de l'excursion, durant laquelle il n'a en revanche pas été possible d'admirer la gallicolombe de Bartlett ou l'eurylaime de Steere, les deux autres espèces menacées de la région réputées pour leur grande beauté.

Mais ce décor forestier résonnait aussi du bruit des tronçonneuses. Des bûches fraîchement coupées attendaient le long des chemins d'être emportées. De temps à autre, les randonneurs tombaient sur des parcelles tout juste brûlées et des cabanes de construction récente. Ça et là trônaient des sacs de charbon de bois destinés à la revente. Jude Sanchez, un retraité dont c'était la deuxième sortie en cinq ans dans la région, ne cachait pas sa tristesse: "La dernière fois que j'étais là, il n'y avait pas de brûlis. Maintenant, c'est quasi omniprésent..." A un moment, un homme a tenté de vendre aux ornithologues amateurs un perroquet en cage, autre façon d'accélérer la disparition d'une espèce.

D'après le guide, la perruche de Luçon aux couleurs spectaculaires a disparu de la zone il y a environ 15 ans à cause de ce commerce. Sur les marchés de Bislig, localité la plus proche située à deux heures de route, les oiseaux se vendent environ 500 pesos (neuf euros) comme animaux de compagnie, quand ce n'est pas pour être mangés.

L'Asie entière est menacée

L'abattage et le défrichage sont illégaux mais les autorités philippines éprouvent le plus grand mal à faire respecter la loi, faute de moyens humains et financiers. Ce qui se passe à Bislig est typique des forêts tropicales et des marais du continent asiatique. Dans son dernier rapport, Birdlife International explique que les forêts asiatiques périclitent de 0,7% chaque année, victimes de "pratiques forestières non durables". Des surfaces partent en fumée ou en bûches, un problème particulièrement aigu en Indonésie, où les feux de forêts d'origine agricole asphyxient régulièrement la région. "A mesure qu'on déforeste, la forêt tropicale qui était autrefois d'un seul tenant se trouve morcelée en parcelles protégées et éparpillées dans un paysage essentiellement agricole", poursuit le rapport.

Avec "de graves conséquences pour les oiseaux". Quatre des dix pays du monde les plus menaçants pour les oiseaux sont d'ailleurs asiatiques: Philippines, Indonésie, Chine et Inde. A Bislig, Felizardo Goring pense que tous les oiseaux auront bientôt disparu pour céder la place à des milliers de colons humains. "Dans dix ans, toutes ces régions seront chauves", soupire-t-il. "Les oiseaux vont disparaître avec la forêt".

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