"Économiser 17 milliards d'euros ne se fera pas sans un appauvrissement collectif inévitable"

19/08/14 à 15:56 - Mise à jour à 15:56

Source: Le Vif

Selon le professeur en Finances publiques Herman Matthijs (VUB et Université de Gand), la coalition suédoise devra faire des choix clairs et politiquement difficiles pour trouver 17 milliards d'euros afin d'atteindre un équilibre budgétaire. "La méthode de la râpe à fromage nous a menés au bord du précipice. Ce n'est plus possible. Pourtant, l'état devra également investir au lieu de compter sur le secteur privé".

"Économiser 17 milliards d'euros ne se fera pas sans un appauvrissement collectif inévitable"

© Belga/Reuters

D'où viennent ces 17 milliards d'euros?

Herman Matthijs: "C'est la somme des déficits de l'état fédéral, des entités fédérées, des administrations locales et de la sécurité sociale. La Commission européenne, qui considère la Belgique comme une entité, a calculé qu'il nous faut 17 milliards d'euros d'économies pour atteindre un budget équilibré en 2016".

2016? Les négociateurs ne comptent-ils pas atteindre cet équilibre en 2018?

Herman Matthijs: "C'est ce qu'ils font croire, oui. Le gouvernement Di Rupo a bénéficié un report d'un an, je me demande comment ce gouvernement compte obtenir deux ans de la part de l'Europe".

On parle d'un équilibre budgétaire structurel. Est-ce que cela signifie que les mesures uniques ne serviront plus à rien ?

Herman Matthijs: "On peut toujours vendre un bâtiment d'état et récolter deux milliards d'euros. Mais l'année d'après, il faut à nouveau trouver cet argent. La première année, cette coalition suédoise devra trouver 4 milliards d'euros, l'année d'après 5 milliards. Si on veut économiser 17 milliards d'euros de cette manière, on a d'autres choix que de s'y prendre structurellement".

La limitation des indemnités de chômage dans le temps, une des mesures prônées par la N-VA, constitue-t-elle une mesure structurelle ?

Herman Matthijs: "Ce n'est pas une solution budgétaire, car elle déplace simplement la charge d'un niveau à l'autre. Les indemnités de chômage sont payées par l'ONEM et donc l'état fédéral, les revenus d'intégration par les CPAS et donc les communes. Ceux qui passent de l'un à l'autre continuent à percevoir un revenu de l'État. L'état fédéral ferait donc des économies, mais pas les communes. Et les communes flamandes ont déjà accumulé une dette de 8 milliards d'euros alors que celle des CPAS s'élève à 2 milliards d'euros. Cette mesure ne contribue donc pas à la diminution de ces 17 milliards d'euros, l'addition de toutes les économies nécessaires.

Il n'y a que deux pistes pour que cette limitation dans le temps des indemnités permette de faire effectivement des économies. Soit en rendant les indemnités de maladie ou les revenus d'intégration plus bas que les indemnités de chômage, mais ces revenus sont déjà très bas. Soit en ne donnant plus rien aux gens après deux ans, mais il s'agit là d'une décision politique très difficile. Mais d'un autre côté il est vrai qu'une diminution du nombre de chômeurs permettrait d'économiser".

La présidente de l'Open VLD Gwendolyn Rutten affirme que l'état donnera le bon exemple en économisant. Peut-on espérer trouver beaucoup d'argent de ce côté-là?

Herman Matthijs: "Simplement baisser le nombre de fonctionnaires n'est pas la solution. Prenez le département de Finances : 30.000 fonctionnaires y travaillent. Si vous réduisez ce nombre à 20.000, il faut une simplification administrative et fiscale drastique en contrepartie. Si dans le système actuel on supprime purement et simplement 10.000 fonctionnaires aux Finances, il faudra attendre quatre ans avant d'avoir sa feuille d'impôt. Réduire les fonctionnaires fédéraux ? Pourquoi pas, mais pas sans une simplification. Et celle-ci n'aura jamais lieu".

Il est donc faux de croire que l'état donne l'exemple? Économiser sur l'état revient à économiser sur la prestation de services.

Herman Matthijs: "Il ne fait aucun doute qu'une économie de 17 milliards d'euros conduit à un appauvrissement collectif. Nous sommes au bord du précipice à cause de la politique des gouvernements des années 90 et d'après. Comme ils étaient composés de plusieurs partis, ils ne faisaient pas de choix clairs.

La méthode de la râpe à fromage, où chacun doit économiser cinq pour cent, constitue un problème politique. Ceux qui souhaitent une justice plus efficace doivent investir et entretenir ce budget".

Cette coalition suédoise, idéologiquement plus cohérente que Di Rupo Ier, prendra-t-elle plus facilement les décisions difficiles?

Herman Matthijs: "Sur papier, ils sont effectivement plus cohérents idéologiquement et ils ne sont que quatre. Cependant, devoir économiser 17 milliards d'euros entraîne de toute façon des dissensions. Par exemple, le CD&V n'acceptera jamais qu'on n'économise uniquement sur les dépenses. Et la recherche de nouveaux revenus, comprenez impôts, est plus difficile pour la N-VA et l'Open VLD".

Ce gouvernement souhaite investir 500 millions d'euros en entreprises d'ici la fin de la législature. Pensez-vous qu'il aura l'espace budgétaire suffisant ?

Herman Matthijs: "Le gouvernement fera tout pour se rendre populaire avant la fin de son mandat. Il assainira au début pour investir plus tard. Cependant, il est très difficile de savoir si la croissance économique, qui tourne autour d'un pour cent, sera suffisante pour le permettre.

À l'heure actuelle, l'état compte surtout sur le secteur privé pour les investissements. Ces dernières années, il a fait des économies dans ce domaine, ce qui constitue une solution de facilité. Il ne donne pas le bon exemple et on en voit les conséquences : les infrastructures du rail, des écoles et des routes ont décliné. Il n'y a pas de plan d'investissement pour la police, l'armée ou les pompiers. C'est un problème structurel. C'est pourquoi il serait positif de retravailler avec un budget ordinaire et extraordinaire. Ce dernier budget fixerait un minimum d'investissements de l'état".

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