Opinion

19/02/16 à 10:31 - Mise à jour à 11:55

"80% de l'art contemporain invendable dans 20 ans?"

On doit cette phrase audacieuse (publiée dans the Art Newspaper) à Marc Spiegler, directeur d'Art Basel. À présent que les grandes maisons de vente aux enchères voient leurs bénéfices parfois réduits de moitié pour l'art moderne et contemporain, ces propos gagnent en influence.

"80% de l'art contemporain invendable dans 20 ans?"

"False Idol" de l'artiste britannique Damien Hirsch © EPA

Rien que des bonnes nouvelles du marché artistique. Du moins, c'est ce qu'on penserait avec les grands salons artistiques TEFAF, Frieze et Art Basel qui se profilent à l'horizon. À tout bout de champ, Christie's et Sotheby's publient des prix records pour l'art moderne et contemporain. Entre parenthèses, c'était le cas encore récemment. Aujourd'hui, beaucoup de prix semblent baisser un peu, mais tout le monde n'y fait pas attention. Quand on parle d'Andy Warhol, d'Ai Weiwei et de Damien Hirst, la plupart des gens pensent aux dollars avant l'art. C'est d'ailleurs également le cas de nos compatriotes les plus connus de l'art visuel. Et Marc Spiegler prétend imperturbablement que 80% des artistes qui vendent bien aujourd'hui, seront invendables dans 20 ans. Il approuve d'ailleurs cette évolution, car il s'agit d'une sélection. C'est évidemment fâcheux pour ceux qui croient à ces noms, en tant que critiques, amateurs ou collectionneurs.

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80% de l'art contemporain invendable dans 20 ans?

Le bon grain et l'ivraie

Il faut dire qu'une sélection de 80% est assez normale. Prenez quelques catalogues d'exposition des années 30 ou 60, vérifiez les noms et vous verrez qu'il y en a beaucoup dont on parle encore à peine. L'histoire sépare le bon grain de l'ivraie. Et régulièrement, on avance un nom oublié plus important que ce qu'on avait pensé. Ça va et ça vient. Seulement, ces noms de l'époque sont moins ronflants que les ténors d'aujourd'hui. Alors qu'en Flandre les générations précédentes ne juraient que par Permeke, son oeuvre se vend beaucoup moins aujourd'hui.

Les Médicis savaient déjà que l'art est nimbé d'une aura de richesse et de prestige. Mais pour éviter tout malentendu, c'était une autre époque. Si l'art a toujours été un signe extérieur de richesse, cette donnée cache toute une évolution. Jusqu'à il y a une petite vingtaine d'années, les Vieux Maîtres et les antiquités étaient très branchés parmi les juristes et les médecins. Avec une armoire baroque du dix-septième siècle, un peu de porcelaine de Chine et de faïences de Delft, vous aviez un intérieur stylé, bourgeois il est vrai, mais que vous pouviez exhiber. Cette époque est révolue. À un moment, les intérieurs minimalistes design sont devenus signes de "richesse". Mais ce n'est pas uniquement une question de style. Les collectionneurs d'art aussi ont changé, note Spiegler.

Les spéculateurs artistiques

Le fameux expert en art Souren Melikian, ancien critique au New York Times, constate qu'aujourd'hui les acheteurs d'art et d'antiquités pensent trop aux plus-values de leur collection. Certains ne pensent à rien d'autre. Il y a une quinzaine d'années, le design vintage, l'art moderne et contemporain sont devenus les nouveaux symboles de prestige, sous l'influence de magazines, de grands salons d'art, de ventes aux enchères et de galeries jet set en plein boom. Or, à l'époque, le rôle des galeries d'art et des maisons de vente aux enchères était beaucoup moins prépondérant. Les prix évoluaient beaucoup plus lentement, parce qu'ils n'étaient pas gonflés artificiellement. Le marché était en grande partie basé sur l'offre et la demande. Ce qui était recherché et rare augmentait de valeur, mais jamais de manière aussi spectaculaire qu'aujourd'hui. Cependant, depuis les années 1990 et surtout après 2000, une série de grandes maisons de vente aux enchères et de grandes galeries d'art se sont intéressées aux nombreux nouveaux acheteurs qui ne connaissent pas les rouages du marché et s'avèrent une proie facile pour un commerce spéculatif. Selon Melikian, on a inculqué un réflexe spéculatif à ce public, entre-temps omniprésent, ce qui l'incite à penser davantage à la plus-value et à l'investissement qu'à la qualité.

Pourquoi un collectionneur d'art ne pourrait-il pas se comporter comme une espèce de détective à la recherche de quelque chose d'inhabituel, de particulier, de différent et d'un peu rare? Le prix et la valeur sont d'importance secondaire. Cependant, il lui faut du temps pour "chercher". Un véritable collectionneur augmente son estime en utilisant son propre nez. Et si un jour le prix de quelque chose explose, c'est non seulement positif, mais c'est aussi une conformation de son talent de limier.

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