Rudi Garcia veut mettre fin «aux trous d’air» chez les Diables. © GETTY

Rudi Garcia: tacticien trop «old school» ou meneur d’hommes qu’il faut aux Diables pour briller en 2026?

Guillaume Gautier
Guillaume Gautier Journaliste

Rudi Garcia aborde 2026 à la tête de Diables, à nouveau portés par le feu national, mais pas encore au point sur le plan tactique. Peut-il les faire briller au Mondial?

S’il devait définir «sa» Belgique, onze mois après en être devenu le troisième sélectionneur étranger consécutif, Rudi Garcia choisirait probablement une image censée rester hors-champ. Une vue sur les tribunes alors que le spectacle se déroule sur le terrain. Le temps d’apercevoir Kevin De Bruyne, les béquilles posées à côté de son siège, savourer la promenade liégeoise des Diables Rouges vers la qualification. «A Cardiff, Youri Tielemans était aussi dans les gradins alors qu’il était blessé, ajoute Vincent Mannaert, directeur sportif de la Fédération. Dès le début, en parlant avec les joueurs, Rudi leur a demandé d’être fiers de jouer pour leur pays. On a eu des hauts et des bas en niveau de jeu, mais on ne peut jamais dire qu’il y avait un manque d’enthousiasme ou de volonté sur le terrain.»

A l’heure d’évaluer la délicate année 2024 de Domenico Tedesco, première tâche majeure de son mandat à la tête sportive de l’Union belge, Vincent Mannaert s’est rapidement inquiété de cette carence en patriotisme qu’il décelait dans le groupe diabolique. Aux sifflets de Stuttgart, quand la Belgique n’avait pas forcé plus qu’un triste 0-0 pour sortir de sa poule par la petite porte à l’Euro 2024, avaient succédé le ras-le-bol impossible à cacher de Kevin De Bruyne et le blues national confessé face aux micros par Romelu Lukaku. «Assez vite, j’ai senti que Tedesco n’était plus soutenu, poursuit le directeur sportif. Il y avait un manque de confiance de la part des joueurs envers Domenico, notamment chez les leaders.»

Plus que d’un tacticien, principale vertu prêtée à Tedesco, les Belges avaient besoin d’un «coach allumette», indispensable pour raviver leur flamme. C’est en ce sens que Vincent Mannaert avait initialement pensé à Sérgio Conceição, ancien capitaine du Standard et incarnation de cette fameuse «grinta» dont les Diables semblaient privés. Si le nom de Rudi Garcia atterrit rapidement sur la table et qu’on aime désormais raconter, à Tubize, qu’il n’a jamais quitté le haut de la pile, son arrivée à la tête de la Belgique esquisse surtout les contours d’une sélection aux limites financières… et sportives. «J’ai constaté qu’on n’était plus sexy auprès de certains candidats que j’avais en tête», confie l’ancien CEO de Bruges, finalement séduit par le retour de la flamme promis par les discours fédérateurs de Garcia. Il n’est apparemment pas le seul: le 20 mars, pour affronter l’Ukraine à Murcie, les Diables débutent un match avec Thibaut Courtois, Kevin De Bruyne et Romelu Lukaku au coup d’envoi pour la première fois depuis un déplacement en Suède, deux ans plus tôt.

«C’est un homme de tournoi que la Belgique attend au tournant lors du prochain été.»

Garcia et la tactique

La défaite qui inaugure le mandat de Rudi Garcia est rapidement effacée par le renversement de situation vécu à Genk, trois jours plus tard. La Belgique est longtemps brouillonne, mais finalement combative, et sort du Limbourg avec la conviction de s’être trouvé un nouvel élan mental. Tous soulignent alors le rôle de Garcia, ironisant loin des micros sur le fait que c’est un Français qui est parvenu à unir à nouveau un vestiaire belge alors déchiré entre les derniers barons de sa génération dorée et des héritiers parfois trop irrévérencieux aux yeux de leurs aînés.

Si le retour de l’unité nationale dans le groupe se confirme au fil des rassemblements, les doutes tactiques s’invitent à chaque fois que la Belgique trébuche dans un groupe qualificatif pourtant taillé sur mesure pour être un parcours sans obstacle. Deux partages face à la Macédoine du Nord, autant de victoires tumultueuses contre les éternels adversaires gallois, puis surtout un nul au Kazakhstan, alors qu’une victoire aurait assuré la qualification. Jérémy Doku sort alors de sa réserve, égratigne un staff qui n’aurait pas suffisamment bien préparé le match et réveille le débat latent d’une équipe nationale qui se repose trop sur l’unique talent de ses joueurs –surtout les dribbles de son ailier– pour empiler les points.

Cela fait déjà quelques mois que court autour du vestiaire des Diables la rumeur d’une approche des matchs très old school. Minimaliste, à l’image de ces quelques feuilles de papier épinglées dans le vestiaire par le sélectionneur à l’heure où les préparations tactiques se font plutôt sur des écrans et par vidéos interposées. Comme pour prendre son dynamiteur à contre-pied, Rudi Garcia a ainsi profité de sa rencontre de fin d’année avec la presse belge pour mettre à son crédit la nouvelle dimension prise par Jérémy Doku à Manchester City: «Le fait de l’avoir changé de place en sélection et d’avoir beaucoup échangé avec lui, ça lui a ouvert des possibilités qui lui ont permis d’être titulaire à City.» Comme une façon de rehausser par les mots une image tactique égratignée dans la foulée du dernier rassemblement de l’année.

«Tactiquement, c’est vraiment très pauvre», confie-t-on pourtant dans l’entourage d’un titulaire important du noyau diabolique. Une réalité que la Belgique craint de recevoir en plein visage sur la voie pourtant royale vers un quart de finale mondial, mais que le sélectionneur semble avoir prévu de récrire en mars prochain, à l’occasion du stage de l’autre côté de l’Atlantique qui verra ses Diables croiser la route des Mexicains et des Américains. Rudi Garcia promet ainsi «de trouver peut-être une solution hybride d’un joueur qui pourrait jouer milieu tout en aidant en défense centrale. Si on veut aller loin, on va rencontrer des adversaires qui peuvent nous poser des problèmes. Il faudra être capable de switcher et de reprendre la clé du match. On ne peut plus se permettre d’avoir des trous d’air comme parfois en qualification.»

Un passé de coach de Coupes

C’est justement dans sa gestion des matchs couperets que l’expérience de Rudi Garcia a tapé dans l’œil de la fédération. Parce que s’il n’a pas conservé beaucoup de sympathisants à Marseille et à Lyon, les antagonistes du sud de la France qui ont accueilli ses deux derniers mandats sur un banc de l’élite française, le sélectionneur des Belges s’y est distingué lors de parcours européens menés avec brio. A Marseille, d’abord, il a emmené l’Olympique local vers une finale d’Europa League. Deux ans plus tard, ce sont les Lyonnais qui vibrent lors d’une Ligue des Champions rendue particulière par la crise sanitaire: les troupes de Rudi Garcia éliminent l’ambitieuse Juventus de Cristiano Ronaldo dès les huitièmes de finale, puis l’impressionnant Manchester City de Pep Guardiola lors du quart disputé en une seule manche et sur terrain neutre, dans une configuration confinée, finalement proche d’une Coupe du monde.

C’est donc un homme de tournoi que la Belgique attend au tournant lors du prochain été. Plus chevronné que Domenico Tedesco, lui qu’on a dit pris de court par plusieurs problèmes internes de gestion pourtant prévisibles lors de l’Euro 2024, Rudi Garcia a ainsi pris les devants dès le verdict du tirage au sort révélé au début du mois de décembre. En amont, les Diables avaient déjà prévu de tâter le terrain américain à l’occasion d’un stage de l’autre côté de l’Atlantique, fixé lors de la fenêtre internationale de mars pour resserrer les liens, «insérer l’un ou l’autre joueur dans le groupe» et s’accoutumer aux conditions horaires et climatiques américaines.

«Il ne faut pas me marcher sur les pieds, il faut me respecter.»

Quant à la suite, le sélectionneur et la fédération ont profité du statut privilégié de la Belgique, toujours bien placée au classement Fifa, pour mettre une option sur les installations de Seattle qui devraient servir de camp de base à Romelu Lukaku, Kevin De Bruyne et consorts le temps de l’aventure mondiale. Tout ça sans oublier de mettre les bouchées doubles sur le plan logistique, capital aux yeux de Garcia pour vivre un tournoi serein: «Je n’ai pas envie que le matin d’un match important, les joueurs soient au téléphone pour gérer des invitations pour leurs proches ou régler un problème d’hôtel ou de déplacement.»

S’il éloigne le stress ou la question de sa position personnelle de chaque intervention publique, le sélectionneur sait néanmoins qu’il jouera déjà très gros lors des mois de juin et de juillet. Privé par le tirage au sort d’une confrontation de haut vol pour tester sa défense face à une attaque de gros calibre lors des qualifications, Rudi Garcia voulait affronter «du lourd» en vue d’une phase de poules où l’association de Mo Salah (Liverpool) et Omar Marmoush (Manchester City) pourrait faire des dégâts lors de l’entrée en matière des Diables face à l’Egypte. Avant de s’envoler pour l’Amérique, la Belgique jouera donc très probablement contre la Tunisie –pour la caution «football nord-africain»– et les Croates, présents dans le dernier carré des deux derniers Mondiaux. Des amortisseurs pour éviter une trop grande onde de choc d’entrée de jeu, l’une des leçons tirées du dernier Euro entamé par une défaite imméritée contre la Slovaquie, lourde de conséquences pour la gestion psychologique de la suite de la compétition.

Garcia, l’homme de médias

La maîtrise des nerfs, grand refrain de ces compétitions qui focalisent l’attention médiatique, est l’une des choses qui provoquent une certaine inquiétude autour de la personne de Rudi Garcia. Après le match qui avait acté la qualification contre le Liechtenstein, le sélectionneur avait refusé de passer devant le micro de Gilles De Bilde, ancien footballeur devenu intervieweur pour la chaîne flamande VTM. «Il ne faut pas me marcher sur les pieds, il faut me respecter. A partir du moment où il y a ça, tout va bien», a conclu le Français face aux médias, à l’heure de revenir sur cette polémique qui lui a valu des remontrances en haut lieu.

Le tout avant de paradoxalement marcher sur les pieds des autres. Ceux du Club de Bruges, en l’occurrence, plus grosse pointure nationale. Peut-être happé par la conversation, potentiellement relancé dans un costume de consultant qu’il a déjà enfilé pour commenter des matchs sur TF1, Rudi Garcia s’est laissé aller à un commentaire sur le licenciement de Nicky Hayen par les Brugeois, un choix qu’il a jugé «incompréhensible», critiquant au passage la division des points lors des play-offs. Des déclarations qui ont engendré une réaction immédiate de la fédération, appelant son sélectionneur à maintenir la réserve demandée par sa position sur des sujets qui ne le concernent pas directement.

Le sélectionneur français était loin d’être le premier choix de la fédération, et de Vincent Mannaert. © BELGA

Souriant, affable, voire charmeur lors de ses premières rencontres avec les médias nationaux, séduisant même la presse du nord du pays avec sa volonté presque excessive de prononcer au mieux les patronymes néerlandophones, Rudi Garcia n’a pas traîné pour retrouver le côté piquant et parfois acerbe qui accompagne généralement ses fins de règne à la tête d’un club. Il ne manque ainsi jamais une occasion de rappeler qu’une bonne partie de la presse a critiqué son choix de reprendre Michy Batshuayi en octobre, puis de ne pas le faire monter au jeu lors du partage blanc contre la Macédoine du Nord à Gand, une incohérence selon lui. Ou de pointer du doigt la méconnaissance des analystes après un bon résultat, précédé d’une contre-performance qui avait fait poindre des critiques. Le sélectionneur a même choisi d’affirmer, dans la foulée du partage face au Kazakhstan, que «ceux qui critiquent les Diables ne sont pas des fans de la Belgique».

Même s’il est son principal pourvoyeur d’internationaux, Rudi Garcia n’est donc apparemment pas un fan du Club de Bruges.

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