De retour à 18 équipes la saison prochaine dans une formule sans play-offs, la Pro League ferait sa révolution à l’envers, à en croire plusieurs spécialistes.
Le coup de grâce vient d’ailleurs. Durant plus d’une décennie, les opposants ont pourtant donné de la voix de l’intérieur, que ce soit par l’intermédiaire de l’interview d’un dirigeant ou d’une banderole de supporters. A Sclessin, où sont pourtant nées deux des plus belles remontées fantastiques de la courte histoire du format de compétition, il n’était ainsi pas rare de voir fleurir des banderoles arborant le slogan «antiplay-offs». Le vœu de leur abolition, pourtant formulé de plus en plus rarement au fil des saisons, a été exaucé au bout du mois de février 2025, quand les clubs professionnels belges ont voté pour le retour à une formule à 18 équipes au sein de l’élite nationale, sans play-offs.
La refonte est alors provoquée par une décision de l’UEFA. Menacée par le spectre d’une Super League qui rassemblerait les meilleurs clubs européens, l’instance européenne du football repense ses compétitions continentales en y ajoutant des matchs, donc des revenus, donc des retombées économiques pour ses participants. Le calendrier des meilleurs clubs belges s’en retrouve alourdi. Ce n’est pas Hans Vanaken, capitaine du Club de Bruges, qui dira le contraire: contre La Gantoise, pour son avant-dernier match de l’année civile, le Diable Rouge a dépassé la barre des 6.036 minutes du défenseur paraguayen Júnior Alonso, devenant officiellement le joueur avec le plus de temps de jeu au monde lors de l’année 2025. Les lourds parcours européens de clubs belges de plus en plus ambitieux sur la scène continentale s’accordent de plus en plus mal avec la formule actuelle du championnat, obligeant les ténors à se produire 40 fois par saison dans leur compétition domestique.
L’UEFA avait donc accentué ce trop-plein de matchs, et le football belge était alors pressé par DAZN, détenteur des droits médiatiques du championnat, qui voulait de la clarté sur la formule d’un football belge qu’il venait d’acquérir pour les cinq prochaines saisons. Il fallait agir avant le début du mois de mars 2025, et le compromis trouvé par la vingtaine de clubs professionnels devait donc contenter un maximum de monde. En réduisant le nombre de matchs à jouer, on donnait le sourire aux grands clubs. En augmentant le nombre de clubs au sein de la première division, on permettait aux plus modestes d’éloigner la perspective d’une saison cauchemardesque. Un négociateur résume cet étonnant consensus: «Tout le monde sait que 18 équipes en première division, c’est trop. En revanche, tout le monde veut y être. Donc, beaucoup votent en se disant que ça augmente leurs chances de faire partie de la fête.»
DAZN et son «attentat contre le football belge»
Le problème, c’est que les mois qui s’écoulent remplissent la tuyauterie nationale de mauvaises nouvelles. Déjà souvent dans le rouge à cause de salaires trop élevés et de revenus trop rares, le football belge est sur le point de déborder. L’augmentation de la TVA de 6% à 12% sur les événements sportifs, décidée par les négociateurs de l’Arizona pour valider leur politique budgétaire, est la goutte de trop pour un secteur qui doit déjà composer avec la suppression du plafond des cotisations ONSS ou le gel de la réduction du précompte professionnel. Des décisions logiques en matière de politique citoyenne, bien plus préjudiciables en compétitivité sportive, reconnaît-on chez les dirigeants de l’élite footballistique.
Et puis, il y a eu DAZN. Cette déclaration de non-validité du contrat conclu avec la Pro League, qualifié comme un «attentat contre le football belge» par le CEO Lorin Parys. Ces millions impayés qui pourraient le rester, et provoquer une «catastrophe potentielle pour nos clubs, surtout pour les plus petits, déplore-t-il sur le plateau de la RTBF. Si DAZN ne paie pas, il existe un risque que certains fassent faillite.»
Lors des années précédentes, les millions de DAZN n’ont pas évité que des clubs comme Mouscron, Deinze, Lokeren ou Ostende mettent la clé sous le paillasson. D’autres pourraient suivre, quand on sait que pour les clubs de milieu de tableau, l’argent versé pour les droits médiatiques du championnat représente 30% des revenus, sans prendre en compte des transferts sortants dont les montants sont difficilement planifiables. C’est ainsi qu’en affirmant que «la réalité économique a drastiquement changé depuis février», le CEO d’Anderlecht, Kenneth Bornauw, a tenté de faire machine arrière. «Avec le nouveau format et les trois matchs à domicile de moins, je vais perdre 15% de mes recettes de matchs», chiffre le directeur opérationnel des Mauves dans Het Nieuwsblad. «Je ne crois pas une seule seconde que nous maintiendrons 18 clubs en première division pendant cinq ans», ajoute-t-il, exhortant alors la prochaine assemblée générale de la Pro League, fixée au mercredi 17 décembre à Diegem, de prendre ce qu’il considère comme l’unique décision raisonnable: annuler la réforme, rester à seize au sein de l’élite et maintenir les play-offs. Ni ceux qui souffrent en bas de tableau en première division ni ceux qui se sont armés pour profiter des deux, voire trois sièges, vers l’élite en D2 n’approuvent, et l’idée reste au frigo.
«Combien de clubs méritent vraiment de faire partie de la crème du foot pro en Belgique? Six, sept ou huit…»
16, déjà trop pour la Pro League?
Elle en ressortira tôt ou tard. Ce n’est pas Trudo Dejonghe qui dira le contraire. Dès le début du siècle, l’économiste du sport fait de sa thèse de doctorat à la KU Leuven un plaidoyer pour une première division nationale réduite à quatorze clubs. Il affirme alors qu’un million d’habitants dans un giron proche est indispensable pour assurer la viabilité d’un club de football de très haut niveau. «Une compétition à quatorze clubs est la seule option viable à long terme», confirme-t-il à Sporza plus de deux décennies plus tard. «Je l’avais déjà prédit, et ça a seulement été repoussé par l’arrivée d’investisseurs étrangers.»

Incapables de se maintenir à flot de façon autonome, de nombreux clubs ont ainsi dû confier leur avenir à de puissants clubs étrangers qui les ont transformés en succursales pour les faire survivre. Au risque de s’effondrer quand ces patrons venus d’ailleurs débranchent la prise. Même dans ces circonstances, les récentes décisions politiques feront mal aux portefeuilles des clubs belges, et l’élargissement de l’élite supposera des droits télévisés plus éparpillés, et donc moins élevés, en plus de sortir d’une enveloppe déjà réduite.
Conscients de ce problème, désireux de le résoudre en plus d’alléger leur calendrier, les grands clubs du pays s’étaient réunis dans le château de Bever, propriété de Bart Verhaeghe (président du Club de Bruges). Ils avaient envisagé cette formule à quatorze, mise sur la table dès le début de l’année 2024. Le problème? La nouvelle formule de compétition devait être validée à la majorité des deux tiers, et une telle idée n’emporte ni l’adhésion de ceux qui craignent de quitter la première division ni de ceux qui galèrent déjà pour la rejoindre. D’où cet étrange consensus qui n’arrange pas grand monde, et surtout pas ceux qui plaident pour l’attractivité d’un championnat auquel les play-offs ont fait énormément de bien.
«Pour le G5, le format idéal était une D1 à quatorze clubs, et des play-offs à six.»
Les play-offs ont-il sauvé le foot belge?
Ardent défenseur de la grande réforme de la fin des années 2000, dont il était l’un des initiateurs, Ivan De Witte ne cache pas son amertume. L’ancien président de Gand la confie même dans les colonnes du quotidien Het Laatste Nieuws, une fois l’enterrement des play-offs programmé pour le mois de mai 2026: «Il y avait des manquements, comme la division des points ou le trop grand nombre de matchs, mais le format a tout de même assuré plus de suspense en Belgique, et plus de compétitivité en Europe. On ne peut pas le prouver, mais le fait que la Belgique soit montée de la quatorzième à la huitième place au coefficient UEFA est pour moi une indication que les play-offs sont pertinents.»
Voici une quinzaine d’années, c’est également le raisonnement qu’avait mené la société néerlandaise Hypercube, créatrice du format de compétition à seize équipes avec des play-offs pour la Belgique. De plus en plus souvent instaurée en Europe, cette formule avait été confortée aux yeux de Vincent Mannaert (ancien CEO de Bruges) et Wouter Vandenhaute (ex-président d’Anderlecht) en 2022, quand ils avaient demandé à Hypercube de la réexaminer en vue d’alléger le trop lourd calendrier national.
Maintenir les play-offs était alors la piste suggérée par les analyses de données, quitte à diminuer le nombre de participants à la phase classique. Elle a longtemps été suivie par le G5, qui rassemble les cinq clubs belges les plus performants des cinq dernières saisons, comme l’a confirmé le nouveau président gantois Sam Baro, fidèle jusqu’au bout à la formule malgré une fin de négociations pleine de retournements de situation: «Pour le G5, le format idéal était une première division avec quatorze clubs, et des play-offs à six.»
La compétitivité du championnat pourrait être mise en péril par la réforme.
La Pro League deviendra-t-elle trop comme les autres?
«Mon expérience professionnelle me fait dire que la Belgique a fait le mauvais choix», avance dans De Tijd le Néerlandais Pieter Nieuwenhuis, homme fort de la société Hypercube. L’homme valorise la force qu’a pris le sixième classé du championnat belge depuis que la formule avec play-offs donne un intérêt majeur à une place qui en était dépourvue dans une ligue classique. Par rapport au Portugal ou aux Pays-Bas, concurrents directs dans le sillage des cinq grands championnats du Vieux Continent, la Belgique aurait ainsi le «sixième meilleur sixième d’Europe». Un statut que la fin des play-offs mettra inévitablement en péril, créant selon les analyses d’Hypercube une perte progressive de compétitivité pour un championnat dont le niveau est déjà largement critiqué cette saison.

Sans grand risque de relégation et sans véritable intérêt pour conquérir des places au-delà du Top 5 au classement final, le championnat belge risque effectivement de perdre du niveau et de l’intérêt. C’est ce que craignent désormais les meilleurs clubs du pays, rendus plus forts ces dernières saisons par la multiplication des affiches jouées sous pression et par la hausse du niveau moyen des concurrents de l’élite. Sans compter les conséquences économiques d’une formule classique où le risque de connaître le champion très tôt fera perdre une bonne dose d’intérêt à un championnat qui redeviendrait trop comme les autres. «Nous devons proposer un produit différent afin d’être attractif», confirme d’ailleurs Kenneth Bornauw (Anderlecht) à l’heure de (re)prendre la défense d’une formule de play-offs délaissée par Wouter Vandenhaute, ancien président des Mauves, dans le sillage de Bruges. A l’époque, l’ex-patron du Sporting bruxellois s’était félicité face aux micros d’une réforme réalisée dans l’intérêt des supporters, avec un format plus lisible.
Le risque, pour les clubs belges, se situe pourtant ailleurs. La compétitivité de son championnat pourrait être mise en péril par la réforme, après avoir été déjà fragilisée par les récents événements. Le modèle de vote est d’ailleurs de plus en plus souvent remis en question, car la formule actuelle empêchera forcément toute réforme allant dans le sens logique des limites économiques et démographiques de la Belgique. «Combien existe-t-il de clubs qui méritent vraiment de faire systématiquement partie de la crème du football professionnel en Belgique, que ce soient par leurs performances récentes ou par leur histoire?», interroge un dirigeant influent du championnat. Avant de donner la réponse lui-même: «Six, sept ou huit, peut-être? Le reste, dans une première division à quatorze, ça tournera et ce n’est pas grave. Quand ils y sont, ils seront heureux et s’ils n’y sont pas, ils essayeront d’y revenir. C’est tout.»
En attendant, le football belge a plutôt choisi de grimper jusqu’à 18. Mais jusqu’à quand?