Jannik Sinner et Carlos Alcaraz sont les deux nouveaux patrons du tennis mondial. © Getty Images

Alcaraz contre Sinner: leur duel a déjà changé le tennis et plus personne ne peut rivaliser

Jannik Sinner et Carlos Alcaraz ont remporté tous les tournois du Grand Chelem depuis le début de l’année 2024. Une série qui ne devrait pas s’arrêter là, pour un duel qui repousse les frontières du tennis.

Dans le domaine du sport, le terme «historique» est souvent utilisé. Parfois galvaudé. Il ne devrait s’appliquer qu’aux buts, aux records ou aux matchs dont les amateurs de sport se souviendront encore dans 50 ans. C’était le cas de la dernière finale de Roland-Garros, symphonie de tennis livrée par Carlos Alcaraz et Jannik Sinner lors d’un chaud dimanche de juin. Les réseaux sociaux ont explosé, surtout quand l’Espagnol a survécu à trois balles de match dans le quatrième set pour faire entrer la rencontre dans la cinquième manche et dans une autre dimension. Les deux nouveaux patrons du tennis mondial ont semblé ressusciter l’antique jeu vidéo Pong, tant ils paraissaient frapper la balle de plus en plus vite.

Avec un score de 10-2 dans le tie-break du cinquième set décisif, Alcaraz a conclu ce match palpitant par un coup droit le long de la ligne, après une bataille de pas moins de cinq heures et demie. Les observateurs ont comparé ce match au légendaire duel en cinq sets entre Roger Federer et Rafael Nadal à Wimbledon en 2008, ou à la finale entre Novak Djokovic et Nadal à l’Open d’Australie en 2012. Le choc entre Sinner et Alcaraz à Paris avait la même magie.

Les deux joueurs s’étaient déjà affrontés auparavant, mais une véritable rivalité nécessite une étincelle supplémentaire. La flamme parisienne s’est allumée dans un timing parfait, pour mettre fin définitivement à cette période intermédiaire où beaucoup ont craint que le tennis masculin ne perde une partie de son attrait quand Novak Djokovic s’est retrouvé orphelin de Roger Federer puis de Rafael Nadal.

Un équilibre retrouvé

Lors du tournoi du Grand Chelem suivant, à Wimbledon, l’Italien a encore attisé le feu en ripostant. Sur le gazon sacré du All England Club, il s’est servi de sa douloureuse défaite à Paris comme carburant. Malgré un set de retard, le numéro un mondial est resté calme et concentré. Un moment remarquable s’est produit au début du deuxième set, lorsqu’un bouchon de champagne lancé par le public a atterri sur le gazon. «Le renard» –son surnom, non seulement en raison de ses cheveux roux, mais aussi de sa ruse et de sa capacité d’adaptation– a ramassé le bouchon et l’a donné à une ramasseuse de balles. Sinner a ensuite déployé tout son tennis, remporté les trois sets suivants et décroché son premier titre à Wimbledon.

Une victoire importante, car une rivalité n’en est une que si les deux joueurs gagnent. Cet équilibre semblait avoir disparu après Roland-Garros, après cinq victoires consécutives d’Alcaraz contre Sinner. «Carlitos» a de nouveau fait pencher la balance en sa faveur la semaine dernière lors de la finale du tournoi Masters 1000 de Cincinnati. Ce n’était toutefois pas un «vrai» duel, parce que Sinner a dû abandonner pour cause de maladie. Indépendamment de ce match, l’Espagnol reste toutefois le seul à pouvoir perturber le métronome du Tyrol du Sud. Le bilan de Sinner contre tous les autres joueurs depuis début 2024? 104-4. Contre Alcaraz? 1-6.

Alcaraz et Sinner: aux sources d’une rivalité

A 22 ans, Alcaraz compte toujours un titre du Grand Chelem de plus que Sinner, son aîné d’un an (cinq contre quatre). Sinner a cependant remporté trois des quatre derniers tournois les plus prestigieux du calendrier: l’US Open en 2024, puis l’Open d’Australie et Wimbledon en 2025. Leur domination est éloquente: à eux deux, ils ont remporté tous les tournois du Grand Chelem depuis l’US Open 2023, le dernier remporté par Djokovic. Ils ne sont déjà plus qu’à quatre longueurs de la série la plus longue réalisée par un duo: entre Roland-Garros 2005 et l’US Open 2007, Federer et Nadal ont empoché onze tournois de rang. Compte tenu de leur âge et de leur condition physique, il y a de fortes chances qu’Alcaraz ou Sinner poursuivent leur série à l’US Open et égalent ou même battent ce record l’année prochaine.

En avril 2019, personne n’imaginait que ce duel conclu par la première victoire chez les professionnels de Carlos Alcaraz lors du tournoi Challenger de Villena, en Espagne, deviendrait le futur classique du tennis. L’Espagnol n’avait alors que 15 ans. Sinner, d’un an et neuf mois son aîné, jouait seulement sa onzième rencontre sur le circuit. Trois ans et demi plus tard, leur duel en quarts de finale de l’US Open offrait déjà de plus précieux indices quant à leur rivalité future. Ce fut également un match marathon, de plus de cinq heures, au cours duquel Alcaraz âgé de 19 ans, s’est imposé pour alors remporter son premier titre en Grand Chelem.

Ce match a montré le grand atout de leur rivalité: le contraste entre leur apparence, leur caractère et leur style de jeu. Elle n’atteint pas encore le niveau de celle entre John McEnroe et Ivan Lendl –le contraste ultime en termes de tennis et de personnalités– mais c’est tout de même frappant. Entre un Italien roux d’ 1m91 et un Espagnol aux cheveux noirs, plus petit de huit centimètres. Entre le regard d’acier de Sinner, qui respire le calme et la discipline, et le large sourire d’Alcaraz, qui se nourrit d’émotions. Entre un tueur robotique, qui bat ses adversaires avec une précision constante et étouffante, et un showman créatif, qui alimente les highlights des tournois sur les réseaux sociaux.

Leur rivalité les oblige également à s’améliorer, à l’entraînement et en match. Sinner a affiné son service et la variation pour contrer l’imprévisibilité d’Alcaraz. L’Espagnol, quant à lui, a travaillé son service et développé plus de discipline dans sa préparation, inspiré par la régularité de son rival. Alcaraz reste toutefois un joueur intuitif, qui est à son apogée lorsqu’il joue avec bonheur et inspiration. Il semble alors capable de réaliser encore plus de miracles avec sa raquette dans ses duels avec l’Italien.

Tous deux ont également intégré dans leur jeu des éléments des anciens «trois grands». Les coups droits et revers puissants et liftés d’Alcaraz rappellent Nadal, tandis que son jeu au filet et ses amortis reflètent la finesse de Federer. Ancien skieur, Sinner, malgré sa taille, glisse sur le court comme Djokovic, avec un jeu de jambes époustouflant et une stabilité à toute épreuve qui lui permet de frapper chaque balle au bon moment.

Un tennis encore plus agressif

Pour les fans de Federer, Nadal et Djokovic, cela peut sembler blasphématoire, mais Sinner et Alcaraz ont ajouté une dimension supplémentaire au tennis. On peut les comparer à des stars du basket-ball comme Stephen Curry et Caitlin Clark, qui ont normalisé les tirs à trois points à longue distance. Sinner et Alcaraz font quelque chose de similaire dans le tennis: le terrain mesure toujours 23,77 mètres de long et 8,23 mètres de large, mais ils semblent le rendre plus grand.

Leur jeu hyperagressif est particulièrement caractéristique. Des joueurs comme Casper Ruud, Alexander Zverev et Daniil Medvedev, qui pouvaient autrefois rivaliser avec les «trois grands», constatent que leur palette ne suffit plus. «Le tennis n’est plus une question de défense. Ces garçons jouent de manière offensive 90% du temps», a déclaré Zverev après un match contre Alcaraz. Pendant des années, un principe de base du tennis était de «réinitialiser» un point, passant de l’attaque ou de la défense à un coup neutre. Mais Alcaraz et Sinner ne le permettent plus. Chaque balle qui n’a pas assez de vitesse, de profondeur ou d’amplitude est presque une garantie de perte de point contre eux.

De plus, l’Espagnol et l’Italien sont très solides en défense. Ils remportent des points dans des positions presque impossibles, avec des coups et des angles qui étaient auparavant inimaginables. Le déplacement vers les recoins les plus éloignés du court est désormais aussi important que le service et le retour. Ainsi, les deux meilleurs joueurs obligent leurs adversaires à prendre des risques qui échouent souvent. Pour les joueurs plus âgés, il s’agit de s’adapter ou de perdre à chaque fois. Pour les juniors, le tennis agressif d’Alcaraz et Sinner est un modèle pour l’avenir.

La nécessité d’une rivalité

Tous deux s’inspirent à leur tour des «trois grands». Ils sont conscients que la rivalité entre champions est non seulement bonne pour le tennis, mais qu’elle constitue aussi une source de motivation. «C’est un privilège d’être sur le court avec toi», a déclaré Alcaraz à Sinner après la finale de Roland-Garros. Sinner voit également en Alcaraz un défi: «Chaque fois que je joue contre lui, nous essayons de nous pousser à bout. Nous détestons perdre, surtout l’un contre l’autre.»

Leur relation en dehors du court est amicale, mais connaît des limites. Lorsque Sinner a dû purger une courte suspension de trois mois pour dopage après l’Open d’Australie, suite à un contrôle positif en 2024 (un accord avec l’Agence mondiale antidopage WADA après une contamination involontaire), Alcaraz n’a pas pris contact avec lui. Mais lorsqu’il a battu Sinner en finale de l’Open de Rome –le premier tournoi de Sinner après son retour–, l’Espagnol n’avait que des mots chaleureux: «Tu es une personne et un athlète formidable.» Ce mélange de respect et de compétition rappelle Federer et Nadal, qui combinaient leur amitié avec des duels acharnés sur le court.

Qui peut contrer Alcaraz et Sinner?

A l’ère «Sincaraz», seul Novak Djokovic se rapproche encore de ce duo: il a remporté le titre olympique l’année dernière en battant Alcaraz, et l’a éliminé en début d’année lors des quarts de finale de l’Open d’Australie. Cependant, le Serbe n’a plus gagné contre Sinner depuis cinq matchs consécutifs. La dernière victoire remonte aux ATP Finals en 2023. Depuis lors, Djokovic n’a remporté qu’un seul titre majeur, aux Jeux de Paris. A 38 ans, il a au moins neuf ans de plus que tous les autres joueurs du top 20 du classement ATP. Il est trop tôt pour l’écarter, mais le temps finira inévitablement par le rattraper.

Pourtant, l’histoire nous enseigne qu’un troisième joueur peut briser un duopole, comme Djokovic l’a fait avec Federer et Nadal. Les noms de Jack Draper (23 ans), Ben Shelton (22 ans), Arthur Fils (21 ans), Jakub Mensik (19 ans) et, surtout, du Brésilien João Fonseca (19 ans) circulent comme potentiels challengers.

D’ici là, les fans de tennis peuvent se délecter d’un duel fascinant. Et se demander si Alcaraz et Sinner égaleront ou même surpasseront un jour la finale magique de Roland-Garros 2025. Cela semble improbable, mais avec eux, tout est possible.

Vous avez repéré une erreur ou disposez de plus d’infos? Signalez-le ici

Expertise Partenaire