Pourquoi le souvenir des morts est un devoir de civilisation
Le cadre d’un crématorium permet-il des funérailles chaleureuses? © GETTY

Pourquoi le souvenir des morts est un devoir de civilisation

Gérald Papy
Gérald Papy Rédacteur en chef adjoint

Eprouvé par l’absence de traces de mémoire de son père après son décès, le philosophe Eric Fiat livre un émouvant plaidoyer pour ne pas abandonner nos morts.

Le décès de son père fut une épreuve pour le philosophe, écrivain et musicien Eric Fiat, par sa disparition à 66 ans, mais aussi par son «départ sans laisser d’adresse» au terme d’une crémation. C’est pourquoi, dans Où sont donc mes morts allés? (1), son très beau récit, il plaide pour la conservation de lieux de mémoire pour les personnes disparues.

«Par trois fois, mon père m’avait été enlevé: par mort, par crémation, par dispersion», écrit l’auteur. La chambre mortuaire est la première station de son chemin de croix: là, découvrant le corps soigneusement apprêté, il est frappé à la fois par la «ressemblance de celui qui repose et de celui qui se repose» et à la fois par «l’abîme qui les sépare». «Pourquoi brûler un si beau mort?» Le crématorium, où prend corps la vague suggestion que son père avait formulée de son vivant d’être incinéré, est la deuxième station de son épreuve. L’établissement se trouve en effet «dans l’une de ces horribles « zones d’activités » qui enlaidissent sans vergogne la grande banlieue de Paris». Enfin, Eric Fiat découvre que les cendres de son père ont été mêlées dans un carré d’herbe du cimetière à celles d’autres morts qui lui sont complètement indifférents «sans que nulle inscription, nulle stèle, nulle croix, nulle pierre ne dise qu’il était là et n’invite à se souvenir de lui». Le «jardin du souvenir» créé par les gardiens du cimetière n’est qu’un «jardin de l’oubli». Tristesse.

«Les tombes donnent aux morts la chance d’une autre forme de présence.»

Marqué par cette triple expérience douloureuse, responsabilisé dans son enfance au sort des plus fragiles et vulnérables, amoureux de novembre, mois de sa naissance, mais mois disgracié, mal-aimé qui a besoin d’être défendu, Eric Fiat va se faire le gardien de la mémoire de son père et de tous ses autres morts. Cela passe pour lui par le rappel de l’importance de lieux pour se souvenir, de rites, par l’amour des cimetières, et par la détestation de la crémation, un sentiment auquel on peut opposer que toutes les incinérations ne se déroulent pas aussi mal que celle qu’il a vécue. Pour lui, du moins, «les tombes qui accueillent les corps morts dont ils se sont absentés donnent aux morts la chance d’une autre forme de présence».

Les êtres humains ont un devoir de non-abandon des morts sans toutefois que cela ne devienne une servitude, clame Eric Fiat. Car «veiller sur les morts reste, selon moi, un devoir de civilisation». Son plaidoyer est aussi un réquisitoire contre la société du consumérisme et de l’accélération.

(1)    Où sont donc mes morts allés?, par Eric Fiat, Bayard Littérature intérieure, 192 p.

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