Les Etats-Unis et l’Union européenne ont annoncé la reconnaissance mutuelle de leurs normes automobiles. Les grosses voitures américaines pourraient alors circuler sur les routes européennes, sans contraintes. Une perspective qui inquiète en raison d’un risque plus élevé d’accidents mortels et de normes d’émissions de CO2 qui seraient bafouées.
Tandis que les Etats-Unis représentent un important marché (25%) pour l’industrie automobile européenne, l’inverse n’est pas vrai. A l’exception de quelques marques telles que Ford, Jeep ou Tesla, les véhicules américains se font plutôt rares sur les routes du Vieux Continent. Donald Trump entend y remédier.
Le 21 août dernier, l’Union européenne et les Etats-Unis ont publié une déclaration conjointe confirmant l’accord politique conclu le 27 juillet par Ursula von der Leyen et Donald Trump, ajoutant cependant que les deux nations avaient accepté «de reconnaître mutuellement leurs normes respectives». En d’autres termes, les barrières d’homologation pourraient disparaître, offrant notamment aux constructeurs américains la possibilité de s’emparer du marché européen.
«Si cet accord se matérialise, il s’agira en tout cas d’un dangereux retour en arrière.»
L’annonce a surpris l’organisation non gouvernementale European Transport Safety Council (ETSC). «Initialement, il n’était question que de droits de douane, et il y a quelques semaines encore, on nous a répété qu’il n’y aurait pas de principe de reconnaissance mutuelle. Mais l’Union européenne, en vue de baisser les taxes, a visiblement plié face à Trump, regrette Graziella Jost, directrice de projets pour l’ETSC. Pour le moment, tout est encore très flou. Nous n’avons connaissance d’aucune des modalités de cet accord. S’il se matérialise, il s’agira quoi qu’il arrive d’un dangereux retour en arrière», prévient-elle.
Des voitures américaines plus dangereuses
En matière de sécurité, tout d’abord. Les normes américaines et européennes sont différentes, expose la spécialiste: «En Europe, celles-ci protègent aussi bien les occupants du véhicule que ceux à l’extérieur, grâce à un châssis qui se plie en accordéon pour absorber l’impact. Aux Etats-Unis, en revanche, seules les personnes à l’intérieur de la voiture sont protégées.»
Le gabarit des voitures «made in USA» est aussi une source d’inquiétudes. A titre de comparaison, le pick-up RAM 1500 mesure jusqu’à 5,929 mètres de long, 2,084 mètres de largeur et 1,971 mètres de hauteur; quand la voiture la plus vendue d’Europe en 2024, la Dacia Sandero, présente des dimensions de 4,088 x 2,007 x 1,499 mètres. La problématique n’est pas seulement américaine, souligne le porte-parole de l’Institut Vias, Benoit Godart. «La mode est aux SUV, avec un engouement pour des voitures plus hautes et plus massives», qui, si elles confèrent un sentiment de sécurité aux personnes à l’intérieur de l’habitacle, peuvent être dangereuses pour les autres usagers de la route.
Selon une étude de Transport et Environnement (T&E), la hauteur des capots de voiture était de 76,9 cm en moyenne en 2010, contre 83,8 cm en 2024. Or, souligne Pierre Courbe, chargé de mission Mobilité pour Canopea, «une augmentation du capot de dix centimètres suffit à accroître de 27% le risque de décès pour les usagers vulnérables.» «Lors de collisions à une vitesse inférieure à 50 km/h, soit la majorité des cas en agglomération, plus l’avant du véhicule sera haut, plus la victime risquera de passer sous la voiture et d’être écrasée plutôt que d’être poussée sur le côté», ajoute T&E.
Ces différences physiques se traduisent en chiffres: aux Etats-Unis, le nombre de décès de la route a augmenté de 30% depuis 2010, rapporte la Fédération des cyclistes européens, avec une hausse des décès de piétons de 80%; quand, en Europe, le nombre de tués sur la route a baissé de 21% au cours des quinze dernières années.
La fin des normes d’émissions de CO2?
Les normes en matière d’émissions de CO2 inquiètent également Graziella Jost, qui évoque une «catastrophe écologique». Le Conseil européen a adopté, le 27 mai 2025, la modification du règlement relatif aux normes en matière d’émissions de CO2. Celles-ci sont actuellement limitées à 95 g/km pour les voitures particulières, et à 147 g/km pour les camionnettes. Elles devront être réduites de 15% entre 2025 et 2029, puis de 55% (50% pour les camionnettes) entre 2030 et 2034, pour enfin atteindre 100% à partir de 2035.
Joe Biden, avant la fin de son mandat, avait annoncé de nouvelles mesures pour réduire les émissions de CO2 des voitures thermiques américaines et favoriser les motorisations électriques. Des efforts foulés aux pieds par Donald Trump. Le 4 juillet dernier, le Sénat américain a, en effet, adopté la loi dite «One Big Beautiful Bill», qui supprime entre autres toutes les sanctions infligées aux constructeurs automobiles en cas de dépassement des normes Cafe (Corporate Average Fuel Economy), pourtant en vigueur depuis 1975 pour réduire l’impact écologique des véhicules.
Les industriels ont donc désormais le champ libre pour produire des voitures plus polluantes. «Les autoriser sans restriction sur le marché européen entraînerait une concurrence déloyale pour nos constructeurs, qui, eux, doivent se plier à des exigences d’émissions de CO2 bien plus strictes, prévient la représentante de l’ETSC. Ou alors, ceux-ci pourraient exiger de la Commission européenne qu’elle supprime les normes imposées. On s’assiérait alors sur 20 années de progrès», dénonce-t-elle.
Un rêve américain à la portée… des plus riches
Les voitures américaines se font plutôt rares sur les routes européennes, mais elles y roulent déjà, «la faute à une faille dans la législation européenne», commente Graziella Jost. «Un particulier peut importer une voiture américaine à condition de la faire homologuer, une opération qui coûte plusieurs milliers d’euros selon le modèle, poursuit-elle. Des importateurs ont tiré parti de cette faille et en ont fait un business. Sans cette obligation d’homologation, il sera plus facile et moins coûteux d’importer des voitures américaines.»
«C’est un véritable bras de fer qui s’annonce pour que la sécurité routière ne soit pas sacrifiée au nom d’un accord commercial.»
A moins que la nature même de ces mastodontes à quatre roues dissuade les conducteurs européens. Premièrement, parce que ces voitures ne sont pas adaptées aux standards des infrastructures routières du Vieux Continent. «Avec les SUV, on en arrive déjà à des situations où il est difficile de garer sa voiture dans certains parkings ou sur la voie publique. Ce sera pire encore avec des engins américains», souligne le porte-parole de Vias. «Sans compter qu’ils risquent d’abîmer plus rapidement les voiries, ce qui pourrait peser davantage sur les finances publiques», ajoute Pierre Courbe. Au-delà de la taille de ces voitures, leur poids soulève aussi des interrogations. Nos parkings souterrains, par exemple, ne sont pas conçus pour les accueillir.»
Deuxièmement, parce que ces automobiles américaines sont très voraces en carburant. «Il est logique de voir des gas guzzlers (NDLR: voitures très gourmandes en essence) aux Etats-Unis, où le prix du litre d’essence est dérisoire (0,728 euro, contre 1,627 euro en Belgique, le 29 août 2025). En Europe, ils représenteraient un gouffre financier pour quiconque posséderait ce type de véhicule», indique Graziella Jost, qui ne désespère pas de voir le projet capoter. «Pour le moment, la seule donnée valable, ce sont les droits de douane de 15%. Des discussions devront avoir lieu. C’est un véritable bras de fer qui s’annonce pour que la sécurité routière ne soit pas sacrifiée au nom d’un accord commercial. On espère que l’Union européenne ne pliera pas comme elle l’a fait jusqu’ici, et qu’elle imposera une réciprocité de mesures contraignantes aux Etats-Unis. La bataille continue», conclut Graziella Jost.