Pourquoi se tourne-t-on vers la voyance? © GETTY

L’inaltérable succès des voyants, sollicités de la caissière à l’homme d’affaires: «Moi, je suis comme les phares d’une voiture»

Thierry Fiorilli
Thierry Fiorilli Journaliste

Recommandée par un proche ou dénichée sur le Web, elle touche toutes les classes sociales. Pourquoi se tourne-t-on vers la voyance? Confessions de part et d’autre de l’art divinatoire.

Esmeralda. Elle s’appelle Esmeralda. Vraiment. «Ce n’est pas un prénom d’emprunt. Ma mère était fan de Victor Hugo.» Prédestinée, donc. Parce qu’Esmeralda Bernard (son vrai nom de famille, aussi) est tarologue et voyante, à Aywaille depuis 1987. Trente-huit ans, ce qui fait, «oh, 20.000 consultations. Sans jamais faire de publicité». Et en nombre de personnes venues? «Pfff, des milliers. De 25 à 80 ans, sachant que je n’accepte pas les mineurs. De l’homme d’affaires à la caissière de supermarché, avec tout le respect que je lui dois. Et, aujourd’hui, 60% de femmes, pour 40% d’hommes.»

Parmi ses clients, Lucien, ex-agent public contractuel, retraité en 2013 et installé près de Marche-en-Famenne. Il est allé voir Esmeralda dès ses débuts. «J’avais des problèmes dans mon couple et quelqu’un m’avait parlé d’elle. Bon, rien que le prénom, Esmeralda, j’avais un doute. Comme sur l’astrologie et toutes ces choses. Mais j’avais besoin d’aide et, vous savez bien: les conseilleurs ne sont jamais les payeurs. J’ai téléphoné pour prendre rendez-vous, en lui précisant que je n’y croyais pas mais que si elle me racontait des choses sur mon passé, je serai fixé: soit elles étaient fausses et « merci au revoir », soit elles étaient correctes et la consultation pouvait démarrer.» Esmeralda Bernard n’a pas raconté de fariboles: Lucien y est retourné «une soixantaine de fois. Parce que j’ai eu beaucoup de soucis, affectifs et de santé. J’y vais une ou deux fois par an. Et je n’aurais pas pu m’y rendre plus souvent: avec madame Bernard, il faut au moins six mois entre deux consultations. Le temps minimum pour que les choses changent, qu’elle dit.»

Paul, 42 ans, vivant confortablement du côté de Trooz, toujours en province liégeoise, est lui aussi un fidèle. Responsable d’une grosse équipe dans le secteur de la logistique, il consulte Esmeralda depuis treize ans. «Ma maman y est allée pendant 20 ans. Pour des orientations professionnelles, la vie familiale… Aussi parce que je ne réussissais pas bien à l’école. Conséquence: mauvaise estime de moi, déprime, etc. Vers mes 15 ans, elle m’a expliqué qu’elle consultait madame Bernard. Elle voulait me rassurer, me dire que les choses allaient s’améliorer. Elle me faisait ensuite, chaque année, le compte-rendu des consultations. Et j’étais impatient de l’entendre. Parce que tout ce qu’elle me relatait se réalisait. Quand elle est décédée, en 2012, j’ai décidé de poursuivre sa démarche. Et puis, j’ai mes propres interrogations. Bref, je consulte Esmeralda deux fois par an.»

La gynéco, la mammo, la prise de sang et l’Esmeralda

Paul fait partie de la clientèle que la voyante qualifie de «cadeau». «Il y a des familles, j’en suis à la troisième génération: j’ai annoncé leur naissance et aujourd’hui ces mêmes personnes me consultent. Au moins une fois par an. Je leur dis d’ailleurs toujours, en riant: ‘‘Une fois par an, c’est le bilan gynécologique, la prise de sang, la mammographie et l’Esmeralda.’’ Elles viennent faire le bilan et voir ce que l’année leur annonce. S’il n’y a pas de tout gros problème ou de grosses turbulences, une fois par an c’est largement suffisant. Sinon, on devient drogué de voyance et on ne sait plus prendre de décision seul. Or, j’ai toujours tâché de responsabiliser mes consultants. Moi, je suis comme les phares de la voiture: je vais éclairer la route mais c’est toujours la personne qui reste au volant. Ce n’est jamais un voyant, un tarologue ou un astrologue qui doit prendre la décision pour vous.»

Florence, 60 ans, Bruxelloise et journaliste, n’a consulté que trois fois dans sa vie, laissant passer des années entre ses visites: «La première, c’était en 1991, par curiosité: une copine y était allée et avait été bluffée. C’était une vieille dame qui pratiquait le tarot à Anderlecht, et ne se faisait pas payer. J’étais tout de même préoccupée par le fait de devenir maman ou pas, et je lui ai posé la question. Elle m’a dit: ‘‘Vous aurez un enfant, et ce sera un fils.’’ Je n’étais pas en couple, je ne voyais pas d’où pouvait sortir cet enfant, mais j’ai enregistré l’info. Seize ans plus tard, je suis devenue maman d’accueil. D’un petit garçon. Adrien.»

La deuxième fois, vers 2006, Florence est allée voir, sur recommandation de proches, une cartomancienne à Saint-Gilles. «Il n’y avait toujours péril en rien, mais peu de choses bougeaient dans ma vie sentimentale. Elle m’a dit: ‘‘Vous avez un amoureux, qui vous attend en bas.’’ J’étais venue toute seule et je n’étais pas en couple. Il y avait juste un gars, dont je me rapprochais. Je suis sortie avec lui deux mois plus tard et il s’est avéré qu’il habitait juste en face de chez la voyante. C’est quand même fortiche.»

Napoléon se faisait tirer les cartes par Marie-Anne Lenormand. © Bridgeman Images

L’ostéopathe sauvé, la pianiste et les grands leaders

Troisième consultation, troisième tarologue, en 2017. «Renseignée par mon ostéopathe, qui m’avait dit: ‘‘Elle m’a sauvée la vie.’’ Moi, j’étais en perdition: c’était extrêmement compliqué pour Adrien à l’école primaire, il fallait le sortir de là. Fallait-il l’orienter vers l’enseignement spécialisé ou continuer dans le général? Un choix déterminant pour tout son parcours, scolaire et de vie. Parmi les spécialistes consultés en logopédie, psychomotricité, psychologie, hippothérapie, personne ne me disait: ‘‘Voilà ce qu’il faut choisir.’’ Bref, je me sentais très seule, dans le flou, avec des difficultés écrasantes. La voyante m’a dit: ‘‘Il s’en sortira, il va se débrouiller dans la vie, il trouvera son chemin.’’ Je me raccroche à cette phrase encore aujourd’hui, chaque fois que je suis perdue. Quand je lui ai demandé s’il fallait passer dans l’enseignement spécialisé, elle m’a répondu: ‘‘Je le pense.’’ Et c’est ce que j’ai fait.»

Eliane, 48 ans, est, elle, pianiste de prestige, et court le monde. Celui de la voyance, elle le fréquente depuis ses 14 ans. «Ma mère et ma grand-mère m’avaient emmenée chez une dame, du côté de Verviers. Elle a dit que j’épouserais un compositeur, que j’aurais trois enfants et que mon frère écrirait de la musique, alors qu’il ne l’avait jamais étudiée. J’ai épousé un compositeur, j’ai trois enfants et mon frère compose des musiques de film… Depuis, j’ai consulté une quinzaine de fois. En France et en Belgique. Des gens incroyables et des charlatans. C’est un univers dans lequel je baigne, d’autant que dans mon milieu professionnel, la démarche est courante.»

Comme dans plein d’autres. On dit que le président français François Mitterrand (1981-1995) consultait l’astrologue Elisabeth Teissier. Que De Gaulle en sondait un aussi (Maurice Vasset). Que, plus tôt, Marie-Anne Lenormand faisait tirer des cartes à Napoléon. Que Leonid Brejnev, lorsqu’il dirigeait l’Union soviétique (1964-1982), visitait Vangelia Pandeva Gushterova, la Nostradamus des Balkans. Que durant leur huit années (1981-1989) à la Maison-Blanche, Ronald et Nancy Reagan s’en remettaient à l’astrologue Joan Quigley. Et même que des milliardaires, comme Bernard Arnault et François Pinault, n’hésiteraient pas à solliciter des experts en capacité divinatoire. En décembre 2020, dans un sondage Ifop, 25% de la population française déclaraient avoir déjà eu recours aux services d’un voyant au cours de leur existence – la proportion était de 12% en Belgique, en 2015, selon une estimation du feu Centre de recherche et d’information des organisations de consommateurs (Crioc). Aujourd’hui, avec l’apparition de sites et comptes dédiés à la voyance, pas souvent recommandables (et où l’on paie le plus souvent à la minute), les chiffres doivent avoir explosé.

«Je suis comme les phares de voiture: j’éclaire la route mais la personne reste au volant.»

Le brouillard, les gros phares et la route qui s’éclaire

Tous, en tout cas, consultent «pour être éclairés sur l’avenir, assure Esmeralda Bernard. C’est bien la chose qu’on ne maîtrise pas. Les hommes, généralement pour raisons professionnelles: recrutement, évolution de carrière, etc. Les femmes viennent aussi pour la famille et pour leur vie amoureuse. La première visite, c’est le S.O.S. ou la curiosité. Mais derrière la curiosité, il y a des interrogations. Auxquelles je réponds dans la mesure de mes possibilités: un voyant ne sait pas tout et ne voit pas tout. Je renvoie vers des experts d’autres disciplines quand ce n’est plus de mon ressort. Parce que je ne suis ni médecin, ni avocate» (1).

Paul est 100% raccord. «Je consulte des conseillers professionnels pour les problèmes très concrets, qu’on peut résoudre en quelques jours, semaines ou mois. Madame Bernard, c’est différent: il est aussi question d’orientations professionnelles et familiales, mais c’est dans un cadre plus large, plus profond, de l’ordre du chemin de vie. Du philosophique. Aller chez madame Bernard me rassure sur les choix à opérer, sur chaque étape de l’existence. Ça me donne une forme de sérénité et de confiance, en moi et dans la vie. Je n’attends pas qu’elle me sauve. Ce n’est jamais un appel au secours.»

Pareil pour Eliane: «Je consulte en fonction des événements, des tournants de la vie: déménagement, changement d’emploi, divorce, décès (accepter ou non la succession?). Parfois je n’y vais pas pendant trois ans et parfois, j’y vais trois fois sur l’année. Dans 90% des cas, c’est quand la situation est difficile et qu’il faut que mes intuitions soient confortées. Le reste, c’est quand tout va bien mais que je veux un bilan, une photographie de la situation du moment avec projection sur deux ou trois ans. Ça ne remplace pas l’avis de proches ou d’experts mais c’est plus immédiat, ce qui est important quand on est en détresse: on a une réponse au bout d’une heure de consultation. Alors que les thérapies vous embarquent pour deux ans… Et peu importe que les réponses soient positives ou pas, et qu’on les suive ou pas: on a une idée plus claire. Comme quand on conduit dans le brouillard et qu’on allume les gros phares: on voit la route.»

«On a une réponse au bout d’une heure de consultation, alors qu’une thérapie peut prendre 2 ans…»

Le con, les plus cons que le con et l’inexplicable

Florence opine: «Le fait que la voyante me dise, à ce moment-là, qu’Adrien s’en sortirait et que ce serait bien qu’il passe par le spécialisé, m’a aidée. Aussi, parce qu’elle n’avait aucun intérêt dans ce choix. C’était le seul avis détaché de tout. Pas forcément celui que j’avais envie d’entendre, mais le plus crédible. Pour Adrien, ça a été, globalement, des années de succès.»

Esmeralda Bernard le dit autrement: «On vient quand on est seul face à des décisions à prendre. Quand on n’arrive plus à y voir clair. Si on obtient des informations concrètes, correctes, qui se sont vérifiées, on revient pour d’autres choses.» En longeant les murs? «Il y a 38 ans, oui. Aujourd’hui, on se refile l’adresse comme celle de son esthéticienne. Les hommes, moins. Parce que, vous savez bien: quand un homme ne trouve pas sa route et que sa femme lui dit ‘‘arrête-toi et demande’’, il esquive, parce qu’il n’aime pas se sentir obligé de demander de l’aide. Les hommes, entre eux, ne disent pas qu’ils consultent

François Mitterrand consultait l’astrologue Elisabeth Teissier.

Lucien, lui, ne s’en est «jamais caché. Sans doute, pour certains, je suis un con, mais ils sont peut-être plus cons que le con.» Paul, lui, ça dépend: «Avec mon père, ce n’est pas un problème, puisque ma mère consultait déjà. Mon épouse, par contre, ne comprend pas trop la démarche. Et hors cercle familial, je ne vais pas le crier sur tous les toits: c’est un sujet très personnel. Très intime.» Eliane? «Ce n’est pas quelque chose que j’afficherai spontanément sur Facebook, mais j’en parle librement avec les proches.» Florence? «Ce n’est pas difficile à dire mais je suis frappée des préjugés. Notamment dans ma profession, où ça déclenche l’hilarité, ce qui me semble manquer d’ouverture: quand on voit tous les travaux de recherche sur le cerveau, la méditation, etc., le nombre de choses qui nous échappent est colossal. On ne peut pas ne pas voir que des gens sentent – et probablement aussi émettent – des choses que d’autres ne sentent pas. Même si on ne peut pas encore l’expliquer scientifiquement.»

«Elle ne me dit pas forcément le pire, mais le négatif, j’ai pu le gérer parce qu’elle me l’avait prédit.»

Ce qui est dit, ce qui est tu et ce qu’on ne préfère pas entendre

Reste que, affirme Lucien, «il faut du courage. Je ne vais pas chez madame Bernard pour entendre ce que j’ai envie d’entendre. Quand elle m’a dit que j’aurais de gros problèmes de santé, ou un deuxième divorce, ou deux accidents de voiture – tout s’est avéré –, c’était dur. Mais le savoir six mois avant l’a rendu moins douloureux. En septembre, elle m’a annoncé de nouveaux soucis de santé, ‘‘dans les trois ans’’. Ça peut donc être en 2028 comme dès ce mois-ci. Mais je préfère savoir, pour anticiper. Et aller voir un médecin tout de suite ou au premier signal. J’imagine qu’elle ne me dit pas forcément le pire mais tout le négatif, j’ai pu le gérer parce qu’elle me l’avait prédit

Florence est plus nuancée: «S’il y a une forme d’autocensure, des choses graves qu’il vaut mieux ne pas annoncer, quel intérêt d’aller consulter en sachant qu’on ne nous dira pas tout? Quand la voyante m’a dit, pour Adrien, ‘‘il va s’en sortir’’, j’étais presque euphorique en sortant, mais, après coup, je me suis rendu compte qu’elle n’avait pas dit quand, ni après quelles étapes et de quelle nature. Il faut donc se préparer: une partie de ce qui m’attend ne sera pas annoncée, ou sera atténuée

Comme ce qu’Esmeralda signale sur un petit flyer, dans sa salle d’attente: Pour les miracles, allez à Banneux. «Pour les retours d’affection, les chiffres d’affaires multipliés ou les bons numéros au Lotto, même chose: pas chez moi.» Lucien, qui ne mène pas la grande vie, n’aurait peut-être pas été contre: «Ma pension a été reconnue sous le seuil de pauvreté; donc, 90 euros la séance, pour moi, c’est beaucoup. Mais je préfère les mettre là, quitte à me priver.» Florence, elle, pense qu’elle n’ira plus consulter. «Peut-être parce que j’arrive à un âge où on ne va plus m’annoncer de grandes choses, puisqu’il y a moins de carrefours, moins de questions en suspens. Ou alors, ce seront des mauvaises nouvelles, et je n’ai pas envie de les entendre. Même si la vieille cartomancienne, à Anderlecht, en 1991, lui avait dit : ‘‘Vous rencontrerez quelqu’un avec qui vous partirez vivre à l’étranger. Et ce quelqu’un porte un uniforme.’’» 34 ans plus tard, Florence habite toujours Bruxelles. Sans partenaire. «Mais je regarde bizarrement tous les soldats, tous les policiers et tous les médecins que je croise.»

(1) Esmeralda Bernard a fondé en 1996 l’asbl Delta Blanc, qui poursuit une action d’éthique professionnelle et regroupe des praticiens et praticiennes des arts divinatoires autour d’un code de déontologie, «afin de faire contre-pied à l’exploitation mercantile de la divination».

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