166.000 spectateurs ont suivi le direct de neuf jours des grandes marées du Mont-Saint-Michel sur la plateforme france.tv. © Universal Images Group via Getty

Les succès de la slow TV: un remède à des modes de vie en accélération

Estelle Spoto Journaliste

Carton dans les pays scandinaves, la slow TV fait des émules en France. Analyse d’un phénomène à contre-courant de l’accélération permanente des modes de vie.

«Le Brame du cerf n’est pas un documentaire animalier, mais une expérience sensorielle de trois semaines: une immersion totale dans la symphonie sauvage de la forêt.» C’est par ces mots que France Télévisions annonçait sa première véritable incursion dans la slow TV: du 8 au 29 septembre dernier, sept caméras installées dans l’Espace Rambouillet ont capté et diffusé 24 heures sur 24 des images de ce parc animalier de 250 hectares situé au sud-ouest de Versailles, animé à cette période par le rut des cerfs. «Aucune équipe n’avait pris le pari, jusqu’ici, d’une captation aussi longue, aussi immersive et autonome», affirmait la télévision publique. Avec 376.000 connexions et un total de 101.000 heures de visionnage cumulées, France 3 Paris Ile-de-France, qui portait le programme, a parlé de «succès». Quelques semaines plus tard, du 3 au 11 novembre, c’était au tour des grandes marées encerclant le Mont-Saint-Michel –deuxième site touristique le plus visité de France– d’être diffusées en live, vues panoramiques captées par drone et caméra sous-marine comprise.

«Face à la diminution du nombre de spectateurs, il faut réinventer la télévision, affirme Nicolas Sallé, réalisateur de ces deux émissions. Nos rythmes de vie sont toujours plus effrénés. C’est important de proposer des programmes différents, qui permettent de repenser les manières de vivre, de consommer. France Télévisions a vu ce qui se faisait ailleurs, que ça avait du sens, et a eu envie d’importer le concept en France.»

«Face à la diminution du nombre de spectateurs, il faut réinventer la télévision.»

Précurseurs

Car si France Télé fait ses premiers pas dans la production de slow TV, l’idée est loin d’être neuve. «Parmi les projets précurseurs, on peut citer Sleep, un film réalisé par Andy Warhol en 1964: cinq heures de plan fixe sur un homme endormi, énumère Yves Collard, professeur à l’Ihecs (Institut des hautes études des communications sociales) et expert en éducation aux médias. Ou Jeanne Dielman, 23 quai du Commerce, 1080 Bruxelles, de Chantal Akerman en 1975. Mais la slow TV, c’est-à-dire des programmes audiovisuels qui tentent de respecter la temporalité naturelle des événements filmés, en renonçant au maximum aux artifices de mise en scène habituels –effets de caméra, de montage, flash-back, ellipses temporelles, etc.– trouve ses origines dans la téléréalité. Loft Story (NDLR: diffusé en 2001 et 2002 sur M6) avait pour objectif de filmer des protagonistes en continu, 24 heures sur 24.»

Pour Yves Collard, en matière de réception, téléréalité et slow TV ont un effet comparable: «On installe le téléspectateur dans une posture d’observateur, voire même, dans le cas de la téléréalité, de voyeur –mais entre observateur et voyeur, je ne vois pas énormément de différence, sinon d’un point de vue purement moral. Contrairement au cinéma qui demande des compétences de lecture, par exemple pour relier les scènes entre elles, et exige donc un effort, la slow TV comme la téléréalité sont débarrassées de cette question de la lecture. On peut donc s’adonner, de manière très spontanée, à l’observation de ce qui se passe.»

Yves Collard relève un autre phénomène précurseur de la slow TV, concomitant aux débuts de la téléréalité: l’essor des webcams live. «On filmait en continu une station de ski en Suisse, par exemple, et certaines chaînes de télévision reprenaient ces images pour meubler leur grille. Une webcam live qui a eu beaucoup de succès dans ces années-là était installée près d’une petite mare en Afrique du Sud, dans une réserve naturelle. Les spectateurs ont pu constater grâce à cette caméra que les animaux ne passent pas leur temps à se battre, se nourrir et se reproduire: la plupart du temps, il ne se passe rien

«Cela a beaucoup de sens de reprendre le temps de s’émerveiller de petites choses, d’écouter, de ressentir.»

Succès scandinaves

Le phénomène de la slow TV prend une autre ampleur quand la chaîne publique norvégienne NRK (Norsk rikskringkasting) propose en 2009 la diffusion en temps réel (mais en différé) des paysages captés par trois caméras à l’avant d’un train sur la ligne –centenaire cette année-là– reliant Bergen et Oslo, et traversant donc la Norvège d’ouest en est. Le programme, intitulé Bergenbanen minutt for minutt et s’étalant sur sept heures et quatorze minutes, attire 1,2 million de téléspectateurs (sur cinq millions d’habitants). Deux ans plus tard, la NRK remet le couvert, sur un bateau, et en vrai direct cette fois: Hurtigruten minutt for minutt, soit 134 heures (plus de cinq jours) de voyage maritime du sud au nord, entre Bergen et Kirkenes. Paysages spectaculaires, couchers de soleil sublimes, habitants saluant le bateau depuis la côte en secouant le drapeau national… Le programme, entré au Guinness Book comme le plus long documentaire diffusé en direct à la télévision, a réuni 3,2 millions de Norvégiens devant leur écran.

Depuis, la NRK a multiplié les expériences de slow TV –douze heures de tricot non-stop, captation live de l’ouverture de la pêche au saumon, douze heures de trajet sur le canal du Telemark, quatorze heures sur un nichoir à oiseaux aménagé en bar, huit heures de feu de cheminée…– mais la chaîne a refait massivement parler d’elle dans les médias internationaux en 2017: pendant une semaine en avril, des équipes de tournage se déplaçant en motoneige, des drones et même une caméra fixée sur un animal captaient la migration printanière des rennes. Un périple d’une centaine de kilomètres, avec des nuits alors suffisamment claires pour permettre une diffusion 24 heures sur 24. Le concept a été repris par la chaîne nationale suédoise SVT, qui a diffusé pour la première fois en 2019 un programme sur la migration des élans, Den stora älgvandringen. L’édition 2024 a attiré neuf millions de téléspectateurs (sur dix millions et demi d’habitants). De quoi donner des idées à d’autres pays.

La migration des cervidés en Suède a rencontré un vif succès.

Emerveillement

La France ne compte pas de grandes migrations de cervidés, mais un autre phénomène y est spectaculaire: le brame des cerfs, ces cris caverneux lancés par les mâles en période de rut. C’est la société de production Eden. pratiquant la slow télé depuis une dizaine d’années qui a décroché l’appel à projets lancé par France 3 Paris Ile-de-France. En 2014, Tokyo Reverse, diffusé sur France 4, proposait neuf heures de déambulation en sens inverse (et déroulée à l’envers) dans les rues de Tokyo. En 2015, Slow Moscow superposait ralentis et accélérations autour de deux danseurs évoluant dans les rues de Moscou.

Eden. avait trois mois pour monter le projet, embauchant pour la réalisation Nicolas Sallé, réalisateur formé à l’Iffcam, l’Institut francophone de formation au cinéma animalier, école unique en son genre en Europe. «Le nombre de caméras infrarouges –sept, dont six branchées sur des panneaux solaires et une sur secteur– a été dicté par le budget, précise ce dernier. On a couvert trois semaines, soit plus de 500 heures de direct. Justine Bitran, cheffe opératrice du son, a créé de toutes pièces un dispositif sonore pour ce projet, combinant mono et stéréo pour capter les ambiances de la forêt, les chants d’oiseaux, les craquements des animaux sur les feuilles… Viewsurf a déployé les caméras et Multicam Systems s’occupait de récupérer tous les flux et de les retransmettre à France Télévisions en direct. On a aussi programmés 21 podcasts avec des invités, un par jour, parce qu’il y avait une volonté de ma part de ne pas rester uniquement dans de la contemplation, mais d’apporter aussi au spectateur des informations sur l’état des forêts, la biologie des cerfs, le réchauffement climatique, la sexualité animale, etc.»

A part une intervention sur une caméra pour «refaire la bulle» (redresser la ligne d’horizon), à partir du moment où le live était lancé, l’équipe ne devait plus intervenir. «L’objectif était de ne plus devoir aller sur place, pour ne pas déranger les animaux», précise Nicolas Sallé. Le dispositif, automatisé, changeait de caméra toutes les cinq minutes en journée, toutes les dix minutes la nuit, selon un planning prédéfini. Mais l’équipe de réalisation pouvait se permettre de switcher si, par exemple, un animal passait d’une caméra à l’autre. «Pour ce genre de programme, il faut gérer l’imprévu, mais aussi accepter qu’il n’y ait rien au bout d’une heure, poursuit le réalisateur. On ne maîtrise pas grand-chose et c’est tout l’intérêt de la slow TV. A certains moments, il y a une belle percée de lumière dans les flaques ou dans les feuillages, et il faut apprendre à s’en satisfaire parce que c’est extraordinaire. Ce sont justement toute cette attente et cette frustration qui nourrissent l’émerveillement au moment où il se passe quelque chose. Nous n’avons plus l’habitude de cela, aujourd’hui, dans notre monde contemporain. Mais ça s’appréhende, ça se réapprend. Je trouve que ça a beaucoup de sens de reprendre le temps de s’émerveiller de petites choses, de prendre son temps tout court, d’écouter, d’observer, de ressentir.»

L’expérience du brame du cerf a aussi été prolongée: sur le site france.tv, les résumés quotidiens, best of et vidéos des podcasts seront disponibles en ligne jusqu’en… 2050.

Tokyo Reverse, diffusé sur France 4, proposait neuf heures de déambulation en sens inverse dans les rues de Tokyo. © DR

Nécessité de résonance

Pour expliquer le succès de la slow TV, Yves Collard cite le philosophe et sociologue allemand Harmut Rosa, et sa réflexion sur l’accélération sociale. «On vit dans un monde de rapidité. Les transports, la communication, la production vont de plus en plus vite. Les carrières et les normes sociales changent sans arrêt. Et dans notre vie personnelle, nous avons l’impression qu’il faut tout faire en même temps. Hartmut Rosa dit que nous subissons une aliénation par rapport au temps. Ça va trop vite pour nous et cela nous demande énormément d’efforts pour suivre toutes ces accélérations. Nous traversons le temps plutôt que de le vivre. En ce sens, on chercherait à travers la slow TV une expérience de temps naturel. Hartmut Rosa appelle ça « une nécessité de résonance ». Alors qu’à la télé ou sur TikTok nous sommes bombardés de stimuli visuels, avec la slow TV, on s’installe dans une sensation longue. Notre émotion ne va pas être modifiée toutes les trois secondes. Le rythme physique de la caméra s’accorde avec notre propre rythme physique. Le temps est comme dilaté. Il ne se passe rien, objectivement, mais il pourrait toujours se passer quelque chose. Et le spectateur n’est pas en retard par rapport à cela, il est même plutôt en avance. Alors que dans la grande majorité des programmes audiovisuels contemporains, les événements surviennent idéalement quand on ne s’y attend pas. C’est l’effet de suspense, l’effet de surprise. Avec les émissions de slow TV, on est dans un fond émotionnel stable, et ça fait du bien.»

Une lenteur bénéfique, certes, mais face à certains témoignages de spectateurs scandinaves qui ne décollaient plus de leur écran, se gavaient de café ou s’empêchaient de dormir pour suivre les programmes, on peut se poser la question du risque d’une certaine forme d’addiction. Gaëtan Devos, docteur en psychologie, professeur à l’UCLouvain et spécialiste de l’addiction, de l’anxiété et du burnout au Centre Confluences à Namur, se veut rassurant: «Dans les addictions de manière générale, le nombre d’heures n’est pas un problème en soi. La question est plutôt: pourquoi est-ce que je reste autant de temps derrière un programme télévisé? C’est plutôt la fonction qu’a l’écran qui importe. L’addiction est définie comme une perte de contrôle avec des conséquences négatives dans la vie de tous les jours, professionnelle, privée, familiale. Dans la slow TV, on est justement dans une optique de décrochage d’une société où tout va plus vite, des réseaux sociaux où l’on scrolle en permanence, où il faut avoir la dernière information le plus rapidement possible, etc. Avec la slow TV, on est plutôt dans le retour à soi, à la lenteur. Il n’y a pas encore beaucoup d’études sur le sujet, parce que le phénomène est assez neuf, mais on peut supposer qu’en ralentissant le rythme, on diminue le stress, avec par exemple la possibilité d’un meilleur sommeil. On est dans la détente, dans l’instant présent. La slow TV peut aussi être intéressante pour les gens qui n’aiment pas rester dans la solitude et le silence. C’est un accompagnement, sur un rythme plutôt lent, qui permet aux gens de se recentrer.» Et le psychologue conclut par un rappel qui semble aller de soi, bien que de moins en moins évident: «Si la slow TV peut être un moyen de se détendre, elle ne remplacera pas une vraie balade dans la nature ou de vrais contacts sociaux.» A bon entendeur.

Vous avez repéré une erreur ou disposez de plus d’infos? Signalez-le ici

Expertise Partenaire