En 2024, le gouvernement wallon lançait un projet pilote ambitieux: il s’agissait de soutenir les entreprises qui, en échange de places prioritaires sur les listes d’attente pour leurs employés, participeraient au financement des crèches wallonnes. Si la mesure est attractive en théorie, le bilan dans la pratique est nul. Comment l’expliquer?
Le principe est simple: une place prioritaire en crèche contre une participation au frais de la crèche de la part d’une entreprise privée. Ces entreprises qui s’engagent à contribuer aux frais de crèches à hauteur de 8.000 euros par enfant, obtiennent en échange la garantie d’une place dans ces mêmes crèches pour leurs employés. Sous la législature précédente, le gouvernement wallon a mis en place ce projet pilote et offre même des primes de 4.000 euros aux entreprises qui y souscrivent.
Les accords se nouent entre les crèches non subventionnées par l’ONE (soit les crèches privées) et les entreprises éligibles, uniquement des TPE et PME. Un financement garanti pour la crèche, une place pour les parents et un argument de recrutement majeur pour l’entreprise. Un tiercé gagnant. Du moins, telle était l’ambition du gouvernement précédent.
Avec un budget initial de 640.000 euros, le projet pilote prévoyait de financer 160 primes aux entreprises participantes. Il n’a pourtant reçu aucune demande. Interpellée lundi par la députée PS Sophie Pécriaux, la ministre de la Petite enfance, Valérie Lescrenier (Les Engagés), a confirmé que le succès attendu n’a pas été rencontré.
Des obstacles techniques et idéologiques
Plusieurs pistes sont avancées par les fédérations de crèches pour expliquer cet échec. «Peut-être qu’il s’agit simplement d’une non-demande», analyse Natacha Vanderstraeten, porte-parole de l’asbl File (Fédération de crèches privées), la pénurie de places en crèche est un phénomène inégal sur le territoire. Le ciblage exclusif des PME est également identifié comme un frein. «Il faut que ça intéresse les entreprises qui envisagent des politiques de ressources humaines sur le long terme, et qui ont une majorité de jeunes parents comme employés. Pour ça il faut que l’entreprise ait déjà une taille conséquente», poursuit-elle.
La Femap (Fédération des milieux de petite enfance) pointe de son côté la charge administrative que cela représente pour les crèches. Ces dernières fonctionnent souvent avec une poignée de travailleurs: «Nos affiliées sont des cheffes d’entreprises en plus d’être puéricultrices. Elles rechignent à s’imposer de nouvelles démarches administratives alors qu’on sait qu’elle sont déjà écrasées par leur gestion du quotidien.»
Mais ce que dénonce surtout la Femap, c’est un manque de concertation et de compréhension de la réalité des milieux d’accueil non subventionnés. «Il y a une incompatibilité culturelle entre le secteur des entreprises et celui de la petite enfance. L’ONE n’a pas vocation à soutenir ce type de mesures, qui impliquent le privé.»
Car ce projet vient s’inscrire dans un contexte de tension sur les missions premières de la crèche: doit-elle être prioritairement un levier d’aide sociale pour briser le cycle de la précarité, ce que défend l’ONE, ou doit-elle être un service destiné à décharger les parents qui travaillent? De cette mission fondamentale découlent des visions diamétralement différentes sur le moyen de financer ces crèches.
«Il ne faut pas tomber dans la marchandisation du secteur»
Sophie Anzalone, porte-parole de l’ONE
Certains acteurs du secteur de la petite enfance émettent aussi des réserves quant à l’intervention des entreprises dans leur gestion. Une crainte qui fait écho à la situation française et les dysfonctionnements qui ont été notamment décrits dans la récente enquête Les Ogres, de Victor Castanet. Le journaliste y dénonce les dérives systémiques des crèches privées en France. Sophie Anzalone, porte-parole de l’ONE, en fait partie et souligne pour sa part l’importance de «ne pas tomber dans la marchandisation du secteur». De son côté, le cabinet de la Ministre Lescrenier relativise: «L’approche partenariale entre le public et le privé a pour objectif d’activer tous les leviers disponibles afin de répondre au besoin criant de places en crèches. Une crèche, qu’elle soit liée à une entreprise ou non, doit toujours être agrémentée par l’ONE et respecter strictement les mêmes normes.»
Une task force pour sortir de l’impasse
La députée Sophie Pécriaux précise que, pour le PS, l’accès universel au milieu d’accueil doit rester la priorité: «Nous le rappelons, les 1.000 premiers jours de l’enfance sont déterminants. Il est indispensable de garantir à tous un milieu d’accueil digne de ce nom.» Pour le cabinet de la ministre, cette exigence n’est pas incompatible avec un système de financement des crèches par le privé. «La réglementation actuelle, qui sera maintenue, autorise une priorité pour les salariés de l’entreprise partenaire, mais sans exclusivité. Certaines places sont réservées, jamais l’entièreté.»
Malgré l’échec du projet, le cabinet de la ministre persiste: «Il s’agit d’une piste intéressante. Il faut poursuivre l’idée du financement privé des crèches, mais avec un soutien probablement différent». Une task force chargée d’imaginer des «dispositifs innovants» a été créée et doit rendre ses conclusions dans le courant de l’année. L’objectif est d’explorer toutes les possibilités pour augmenter le nombre de places en crèches. A la Femap, on soutient une initiative «très louable, dans laquelle on met beaucoup d’espoir. Il est heureux de constater que la ministre n’est pas aussi dogmatique que ses prédécesseurs et semble résolue à analyser les choses de manière pragmatique et sans tabou.»
Quoi qu’il en soit, ce qui paraissait être une piste de solution n’a pas fonctionné ici. Un rapport d’Impactoo, l’association qui accompagne des infrastructures d’accueil non subventionnées, publié en septembre dernier, dénonce une situation d’urgence: «Actuellement il manque 16.000 places en crèches pour atteindre le taux de couverture de 50 places pour 100 enfants de moins de 2,5 ans. Dans près d’une famille sur quatre, un des parents –généralement la maman– doit réduire son temps de travail ou même arrêter de travailler pour pallier ce manque de places.»