Dans l’imaginaire collectif, un rude hiver pourrait présager un été chaud et sec. Aucun fondement scientifique ni statistiques météorologiques ne corroborent toutefois cette pseudo-contradiction saisonnière.
C’était une sombre matinée de décembre. Dehors, la neige tombait à gros flocons, dissimulant gazon et asphalte sous un épais manteau blanc. Pantoufles aux pieds, les mains vissées autour d’un chocolat chaud fumant, Grand-Mère tentait de remonter le moral de ses proches en dégainant l’une de ses emblématiques maximes: «Après un hiver glacial vient toujours un été idéal».
A en croire cette formule ancestrale, les températures négatives des derniers jours pourraient bel et bien augurer un été clément. Sauf que ce mythe météorologique ne repose sur un aucun argument scientifique. «Il n’existe aucune corrélation entre les températures d’un hiver donné et celles de l’été qui s’ensuit», tranche Xavier Fettweis, professeur de climatologie à l’ULiège.
D’ailleurs, les statistiques des quinze dernières années font plutôt état d’hivers doux suivis d’étés relativement chauds. Une tendance qui tient davantage au réchauffement climatique qu’à une véritable causalité saisonnière. «Cela s’explique simplement par le fait qu’on n’a plus connu d’hiver froid en Belgique depuis longtemps, observe Pascal Mormal, météorologue à l’IRM (Institut royal de météorologie). Le dernier hiver rigoureux remonte à 2012, soit à plus de treize ans.»
Dix fois plus de vagues de chaleur
A l’époque, une vague de froid avait déferlé sur le pays durant une petite quinzaine de jours. Une situation météorologique bien différente de celle d’aujourd’hui. «L’épisode hivernal actuel n’a rien d’exceptionnel, rappelle Pascal Mormal. Il se distingue peut-être par sa durée (NDLR : le froid persiste depuis le 23 décembre), mais absolument pas par son intensité. Certes, on assiste à des chutes de neige et à des maximas sous les normales de saison, qui oscillent habituellement entre cinq et six degrés à Uccle début janvier. Mais malgré ces valeurs plus fraîches, on est bien loin des conditions nécessaires pour parler de vague de froid, pour laquelle il faut une période d’au moins cinq jours avec des températures maximales sous zéro (le jour comme la nuit), dont trois jours où les températures minimales descendent sous la barre des -10°C.»
«L’épisode hivernal actuel n’a rien d’exceptionnel. Il se distingue peut-être par sa durée, mais absolument pas par son intensité.»
Des valeurs qui deviennent extrêmement rares en Belgique. Si bien qu’au cours des 30 dernières années, seules deux vagues de froid ont été officiellement recensées (en 2012 et entre décembre 1996 et janvier 1997). «Par contre, sur la même période, 22 vagues de chaleur ont été enregistrées, soit dix fois plus, souligne Pascal Mormal. C’est un constat alarmant, quand on sait que par le passé (entre la fin du 19e siècle et les années 1980) , ces vagues de froid et ces vagues de chaleur survenaient en nombre équivalent, à savoir environ une fois tous les quatre ans.»
Des corrélations à court-terme
Au-delà de ce premier constat, le météorologue de l’IRM épingle d’autres contre-exemples de la pseudo-théorie de la contradiction saisonnière. Les étés caniculaires de 1911 ou de 1976 (deux semaines à plus de 30 degrés) n’ont absolument pas été précédés d’hivers rigoureux. A l’inverse, l’hiver 1962-1963, classé comme le plus froid depuis le début des relevés météorologiques en Belgique, a lui été suivi d’un été «pourri, frais et humide», note Pascal Mormal. Bref, à part l’été étouffant de 1947 qui a bel et bien été précédé de rudes mois d’hiver, les statistiques météorologiques sont loin de corroborer les proverbes de grand-mère.
Les seules éventuelles corrélations entre saisons peuvent être observées à court-terme. Par exemple, une fin d’hiver très froide qui débouche sur un printemps plutôt frais en raison d’une situation de blocage atmosphérique persistante. Ou un printemps très sec qui entraîne un été caniculaire. «Si, en juin, les sols sont très secs, l’été risque d’être beaucoup plus chaud, confirme Xavier Fettweis. Car normalement, une partie de l’énergie du soleil est utilisée pour évaporer l’eau des sols. Or, si ceux-ci sont beaucoup moins gorgés d’eau, toute l’énergie solaire sera alors consacrée à une augmentation des températures.» Mais au-delà de ces cas isolés, «les liens de causalité sont très difficiles à établir, surtout à deux saisons d’intervalle», insiste Pascal Mormal.
Des extrêmes plus réguliers
Toutefois, les contrastes thermiques entre les saisons pourraient être amenés à s’accroître à l’avenir. «Ces dernières années, on observe un ralentissement du jet stream, un phénomène qui est amplifié par le réchauffement climatique», relève Xavier Fettweis. Ce «tube» de vents aériens, qui souffle dans la haute troposphère (à dix kilomètres d’altitude), circule habituellement d’ouest en est.
C’est ce jet stream en provenance de l’océan Atlantique qui garantit un air doux et tempéré en Belgique, et donc, des saisons relativement peu contrastées en comparaison à d’autres régions du globe. «Or, le ralentissement de ce courant atmosphérique génère aujourd’hui des oscillations, qui résultent en des flux aériens du nord vers le sud ou du sud vers le nord, pointe le climatologue à l’ULiège. Les premiers entraînent des coulées d’air froid, comme cet hiver, et les seconds, des épisodes caniculaires en été. Cette perturbation de la circulation atmosphérique va continuer à générer des extrêmes plus régulièrement.» Mais, encore une fois, rien ne garantit qu’un hiver glacial présage un été étouffant.
Enfin, plusieurs scientifiques alertent, à moyen terme, sur un retour d’hivers polaires en raison du bouleversement des courants océaniques. Selon des chercheurs néerlandais, le réchauffement climatique pourrait entraîner un affaiblissement de l’Amoc, un courant influent permettant de tempérer les hivers belges. Mais ces études ne font pour l’heure pas l’objet d’un consensus scientifique. «Certains modèles prédisent cet affaiblissement, mais pas avant des décennies voire des siècles», nuance Xavier Fettweis. Un hiver polaire digne du film Le Jour d’Après ne serait pas pour demain.