«Cinq jours, autopsie d’un amour» raconte une fois par mois une histoire d’amour. Non pas dans son entièreté, mais en épinglant cinq moments dans la vie d’un couple. Parmi tellement d’autres, mais tellement révélateurs.
Ce mois-ci: Luc (1).
Jour 1
Début septembre 1963
Maman joue du piano, papa du violon, mon enfance baigne dans la musique classique. Aussi, il n’a pas été difficile de les convaincre d’apprendre le solfège. Ce jour de septembre-là, on fait la file pour s’inscrire à l’académie, à Bruxelles. Je rencontre Vivianne (1) comme ça: son père fut le professeur du mien, ils discutent en patientant et nous aussi. Je veux apprendre le piano et la contrebasse, elle penche pour la flûte et le piano. J’ai 11 ans, elle 12. J’ai dû être conçu le jour de sa naissance car je suis né neuf mois plus tard qu’elle exactement.
L’inscription prend un peu de temps, alors on papote. Je ne me souviens pas précisément ce que l’on se raconte, probablement le b.a.-ba de la rencontre à cet âge. Je n’ai pas l’habitude de parler à une fille. Je suis l’aîné d’une fratrie de quatre garçons, elle est la troisième d’une famille de quatre filles. J’ai achevé mes primaires dans un collège pour garçons, son établissement est aussi 100% féminin. L’académie est la première classe mixte que je fréquenterai.
Lors du premier cours, parmi toutes ces filles et garçons, je ne connais personne à part elle, alors naturellement on s’assied côte à côte. Sous l’œil bienveillant de notre professeur, car il apparaît assez rapidement que nous sommes assez doués. Enfin, surtout elle. Moi, j’excelle davantage à l’école. Chaque semaine, on parle de nos familles, de l’école. On habite tous les deux la même commune du sud-est de Bruxelles. On arrive bien en avance et, dans la cour, je joue avec elle à l’élastique.
Jour 2
Eté 1969
Les camions klaxonnent, les voitures me dépassent à toute allure. Moi, je pédale sur les routes nationales françaises puis italiennes, sac au dos et valisette sur le porte-bagages. Je n’ai pas vraiment laissé le choix à mes parents, il faut dire qu’on était un peu en conflit quant à la suite de mes études: j’ai brillamment réussi ma rhéto et je veux faire médecine, mais il y a encore mes trois frères après et mon père n’a pas les moyens de financer sept ans d’université. Puis il faudrait s’inscrire à l’ULB et, pour ma famille assez catho, c’est hors de question. Alors, on a trouvé un compromis: ce sera ingénieur, à l’UCL, après une année supplémentaire en secondaire spéciale mathématiques. Mais d’abord, ce grand voyage solitaire d’un mois et 4.000 kilomètres jusqu’en Italie.
Je ne leur ai pas avoué le vrai but de ce périple. Certes, j’en profite pour visiter quelques belles villes et je grimpe plusieurs cols dans les montagnes des Dolomites, mais je ne fais tout ça que pour rejoindre Vérone, acheter une carte postale du balcon de Roméo et Juliette pour l’envoyer à Vivianne. C’est un peu tarte à la crème, cette histoire d’amour fou entre deux enfants de familles désunies… Mais Prokofiev, c’est aussi un symbole de la musique classique, ce qui nous a unis.

Car elle n’a répondu ni oui ni non quand, dans le péristyle du collège, juste après les délibérations de fin de rhéto, je lui ai avoué que j’aimerais beaucoup qu’on continue à se voir. Jusque-là, notre relation était purement amicale, on ne s’est même jamais tenu la main. Mais on s’est beaucoup vus, entre deux à trois fois par semaine, même pendant les vacances. Quand ses parents louaient une villa à Knokke, j’allais la rejoindre pour la journée. On se donnait rendez-vous place M’as-tu vu, deux fois quatre heures de vélo juste pour passer un peu de temps avec elle. J’ai conservé la première carte postale qu’elle m’avait envoyée, en signant «bien amicalement»… Avec ma carte postale du balcon de Roméo et Juliette, je veux qu’elle comprenne que je l’aime.
Mais elle ne répond pas. Aucun signe de sa part. Ses parents ont-ils intercepté la carte? Je ne l’ai jamais su. Je suis évidemment on ne peut plus déçu. D’autant que, très peu de temps après, elle entame ses études d’infirmière, ayant obtenu de haute lutte de ses parents de ne pas aller à l’université en musicologie. Dans sa haute école, elle tombe rapidement amoureuse d’un étudiant en dernière année de chirurgie… qui s’avère être un de mes petits-cousins.
Ok, j’ai compris. Il va bientôt exercer une profession prestigieuse, moi j’ai encore cinq ans d’études, et Vivianne veut rapidement quitter ses parents. Elle ne m’attendra jamais. Je lui écris une longue lettre. Je ne m’immiscerai pas dans cette relation. Pour moi, désormais, ce sera études, études, études.
Jour 3
Septembre 1985
Elle m’appelle à l’aide. Elle vient de quitter l’infirmier dans les bras (et dans le lit) duquel elle était tombée quatre ans après son idylle avec le futur chirurgien. Même si ses parents étaient contre cette union, ils s’étaient mariés pour le meilleur… et surtout le pire. Monsieur est volage. Tellement qu’elle décide de quitter la maison, ses trois enfants sous le bras. Elle a besoin de mon support financier.
Bien sûr, je le lui offre. Je ne me pose même pas de questions. En souvenir de notre amitié, même si, à l’époque, elle ne se résume plus qu’à des lettres envoyées pour nos anniversaires respectifs et les fêtes de fin d’année.
«Elle me disait que j’étais comme un rocher au soleil: “Je m’appuie sur toi et j’ai chaud”.»
De mon côté aussi, je me suis marié. J’ai désormais des enfants, un boulot prenant. Je vis à Courtrai. Vivianne, elle, en Ardenne. Devrais-je tout quitter pour elle? Mais on ne fait pas ce pas-là comme ça. Impossible. Pour le travail, la famille… Je suis trop sérieux que pour prendre cette décision. Pourtant, quand je la vois, je ne parviens pas à éteindre une flamme dans mon regard… Elle me lance d’ailleurs: «Ne me regarde pas avec ces yeux-là!»
Jour 4
Mai 1999
Comme chaque année, je lui écris pour son anniversaire, depuis les Etats-Unis où je vis désormais. Sa réponse me transperce le cœur: elle est atteinte d’un double cancer du sein. Très agressif. Elle va se battre et je la soutiens de toutes mes forces. Elle sait qu’elle peut compter sur moi.
Malgré les effets secondaires, son courage est admirable face aux traitements. Mais les graves récidives la minent. Elle passe de médecin en médecin, d’hôpital en hôpital, de traitement en traitement. Lors de tous mes congés, je lui rends visite. Et j’essaie de lui rendre aussi le sourire. La faire rêver un peu. On va manger un bout, on marche un peu le long de l’eau. Parfois, je la prends dans mes bras. Notre amitié se renforce… tout comme nos regrets. Nous aimerions revenir 30 ans en arrière, mais nous n’avons plus l’âge de flirter.
Nous échangeons aussi beaucoup de messages, remplis de gentillesse et de douceur. Quand elle m’écrit «je n’en peux plus de cette chimio», mes mots lui apportent du réconfort. Elle m’appelle lors de gros coups de cafard. Nos SMS sont de petits moments de bonheur à deux. Des bulles de douceur, d’espoir, de tendresse respectueuse.
Jour 5
Novembre 2021
Je suis hospitalisé à Bruxelles pour une opération chirurgicale au cœur. Quand je reçois un SMS de Vivianne, je comprends qu’elle va mal, qu’elle écrit difficilement, qu’elle a arrêté de lutter contre ce cancer qu’elle affronte depuis toutes ces années. Elle décède deux jours plus tard. Je quitte alors l’hôpital –contre l’avis des médecins– pour assister à ses funérailles. Hormis ses sœurs, je suis celui qui la connaît depuis le plus longtemps.
La dernière fois que je l’ai vue, elle était déformée par la maladie. Elle n’avait plus ce visage ni ce corps que je lui connaissais. Mais, pour moi, elle était toujours belle. Elle avait compris que je pouvais passer au-delà de tout ça. Elle me disait que j’étais comme un rocher au soleil: «Je m’appuie sur toi et j’ai chaud.»
Pour moi, c’est, c’était (j’ai encore beaucoup de mal à parler d’elle au passé), la femme parfaite. Pendant 60 ans, nos vies se sont croisées sans cesse. De près, de loin, de très près, de trop loin. Un chemin commun, c’eût été mon rêve. Un rêve qu’elle a appris trop tard. Le sien, c’était la liberté, sortir du carcan familial. Moi, j’étais trop peu conforme à ce rêve, trop empêtré dans un moule. J’étais trop sérieux.
Quand je rembobine tout ce qu’elle a vécu, je ne peux pas m’empêcher de penser qu’elle aurait été tellement mieux avec moi. J’aurais tout fait, absolument tout, pour qu’elle soit heureuse. Puis elle n’aurait financièrement pas été obligée de travailler comme elle l’a fait. Son corps serait-il tombé malade s’il n’avait pas été tellement usé?
Je suis malgré tout reconnaissant que nos vies se soient si longtemps entremêlées, et d’avoir pu être à ses côtés lors de tous ces moments difficiles.
(1) Les prénoms ont été modifiés.
Vous souhaitez également raconter une histoire d’amour en cinq jours? Ecrivez-nous: melanie.geelkens@levif.be



