«Cinq jour, autopsie d’un amour», nouvelle rubrique du Vif, raconte une fois par mois une histoire d’amour. Non pas dans son entièreté, mais en épinglant cinq jours dans la vie d’un couple. Parmi tellement d’autres, mais tellement révélateurs. Premier épisode avec Mia.
Ce mois-ci, Mia (prénom d’emprunt) dissèque sa relation avec le père de ses enfants.
Jour 1
28 juin 2008
On a longtemps gardé ce dé chez nous, dans notre salon. On l’avait placé dans un cadre en relief.
Le «dé de la vérité».
Il était en train d’y jouer, ce soir-là, à la terrasse d’un bar irlandais. Il devait être 1h30 du matin. Moi, j’avais fini ma soirée, je marchais sur le boulevard avec mon meilleur ami pour récupérer la voiture. On passe devant eux, ils nous interpellent: «Vous voulez jouer au jeu de la vérité?»
Ils sont deux, mais c’est lui que je vois. Sa casquette Ralph Lauren, son jean, ses yeux, son sourire. On s’assoit peut-être 20 ou 30 minutes. C’est un bête jeu, on lance le dé, il faut répondre à des questions, c’est léger. A un moment, son pote lance: «Ce sera ta prochaine copine!»
Je lui dis mon prénom, lui le sien, et je pense «oh, merde!». Non pas que j’aie quoi que ce soit contre les Arabes, je le suis moi-même pour moitié. Mais justement, je suis un mélange, mon éducation m’a inculqué une ouverture d’esprit, je suis indépendante, j’étudie à l’université, bref, je sais que je ne risque pas de correspondre à l’image de la fille d’immigrés qu’il pourrait coller sur moi.
On échange nos numéros. En arrivant à la voiture, je lance à mon ami: «Qu’est-ce que j’ai fait? Ça va donner quoi, cette histoire?»
Jour 2
13 juin 2014
Cela fait six mois qu’on a emménagé ensemble. On loue un appartement bien sympa, dans un quartier résidentiel du centre de Liège. C’est un peu le choc des cultures, même si, bien sûr, on partage des racines communes. Lui a grandi dans une commune de la périphérie –avant de le connaître, je ne savais même pas où elle se situait. C’est un gars du quartier, immigré de deuxième génération, sa mère parle à peine le français, son père est venu du Maroc pour travailler à la mine. Moi, c’était mon grand-père, et pas pour bosser au charbonnage.
Il est croyant, mais pas pratiquant. Moi, j’ai une autre religion, mais je connais ses traditions puisqu’elles sont en partie les miennes. Je lui apporte cette liberté dont il a besoin et moi, ça me change des fils à papa que je croise toute la journée dans mon milieu professionnel.
«Ce n’est évidemment pas notre premier «je t’aime», mais celui-là est de ceux qui marquent.»
Notre petit mélange fonctionne bien. Ses parents sont contents qu’une fille éduquée s’intéresse à leur fils; ils viennent de rencontrer les miens pour la première fois, c’était ma condition, «je ne m’engage pas avec toi si nos familles ne se voient pas».
On est à Barcelone, au Sónar Festival. Ce n’est évidemment pas notre premier «je t’aime», mais celui-là est de ceux qui marquent. Place d’Espagne, côte à côte, en train de discuter, de se livrer. Je comprends ses sentiments. Je sais, c’est cliché, mais nos âmes se connectent, on fusionne, on devient un bloc. L’équipe que je voulais créer est en train de se former, on passe une étape. Un moment magique, que l’un de ses potes immortalise en photo, de nous, de dos. Le cliché restera longtemps accroché au mur. Avec le dé.
Jour 3
8 juin 2020
Visite chez le gynécologue. Vingt-six semaines de grossesse. Ça devait être seulement un contrôle de routine, mais il se rend compte que mon col de l’utérus est béant. «Il va falloir aller à l’hôpital, rester alitée.» Ok, je vais juste repasser à la maison d’abord, prendre quelques affaires et mon ordinateur. «Non, non. Vous partez maintenant. Tout de suite.» Normalement, un prématuré, c’est 34 semaines de grossesse.
«Je dois désormais faire mes besoins dans un bac, je me lave au gant, je ne quitte absolument plus le lit.»
Je l’appelle sur le trajet vers la clinique MontLégia, il travaille à l’époque en Région bruxelloise. «Je crois qu’il faut que tu viennes.» Arrivée à l’hôpital, la sage-femme du service d’urgence prénatale me conseille de vite faire un petit passage aux toilettes –ce sera effectivement la dernière fois avant trois semaines. Je dois désormais faire mes besoins dans un bac, je me lave au gant, je ne quitte absolument plus le lit. Je me sens dépossédée de mon corps, mais je dois résister, continuer, pour mon enfant. Plus tard, le gynéco rigolera: «Vous avez été bien docile. On ne doit pas vous le dire souvent!»
Depuis qu’il m’a rejointe à l’hôpital, ce lundi-là, c’est l’apogée de l’équipe qu’on forme. Il reste tout le temps à mes côtés. Dort ici, mange ici. Le matin, il va nous chercher un café, un jus, il part travailler puis revient. Il accomplit totalement sa part. Son GSM indique désormais «domicile: MontLégia». Dans cette bulle, on vit un moment de communion assez fort. D’accompagnement, de fusion, d’équilibre: oui, entre nous, c’est vraiment l’apogée.
Jour 4
6 juillet 2023
On a toujours été très libres. Pas du genre à s’interdire de faire des choses l’un sans l’autre. Je ne suis pas chiante, je ne tape pas de crises. Mais là, lorsqu’il me dit «je vais aller aux Ardentes voir Kendrick Lamar», je ne comprends pas. Il n’est pas particulièrement fan du rappeur, et il n’accompagne même pas des amis proches. Juste de nouveaux collègues; il a récemment changé de boulot.
Je n’admets pas qu’il me laisse alors qu’on vient de me poser ce cerclage. Encore mon col béant, c’est génétique, je n’y peux rien, alors on a dû ligaturer, mettre un fil pour tout soutenir. Ma mission: tenir. Tout faire pour que cette grossesse arrive cette fois à terme.
«Il ne voulait pas avoir un deuxième dans notre appartement, lui qui avait vécu à six dans un logement social.»
Je suis tombée enceinte quelques jours après notre déménagement: il ne voulait pas avoir un deuxième dans notre appartement, lui qui avait vécu à six dans un logement social. On avait trouvé cette maison de maître au bout d’un an de recherches, on avait pu se l’offrir grâce à un gros apport personnel de ma part.
Dans notre nouvelle grande maison, j’attends qu’il rentre, devant la rediffusion de Kendrick Lamar à la télé. On a fait un appel en visio, il m’a montré tout son petit groupe. Tout le monde, sauf une. Cette petite jeune des RH, celle qui le tient par l’épaule sur une photo de groupe (je la découvre en fouillant son téléphone) alors que –comme moi– il n’est pas du tout tactile.
Je sens qu’il a envie d’exister, de se sentir libre et vivant. Peut-être de s’autoriser un peu de légèreté durant cette deuxième grossesse, par contraste avec la première. Sauf que moi, je m’attendais à ce que ce noyau se reforme; j’espérais à nouveau des «nous» et je ne m’attendais pas à ce «moi». L’équipe, notre équipe, a disparu. Je me sens profondément blessée.
Jour 5
10 février 2024
Un bon brunch, une belle table, c’est mon anniversaire. Il y a ma maman, ma sœur, mon meilleur ami… Le noyau dur. On est occupé à manger, quelqu’un sonne. L’un de ses frères, qui débarque à l’improviste avec sa femme et ses enfants. Je me lève pour aller les saluer, puis je vais me rasseoir. C’est le premier truc qu’on organise à la maison depuis l’accouchement, j’ai envie de le vivre en petit comité, je ne leur propose pas de se joindre à nous. Ça le vexe beaucoup. Quand tout le monde part, il explose: comment ai-je pu si mal les accueillir? Là, il vomit tout son mal-être, son mépris, ce sentiment de castration. Il crie «tu ne me respectes pas», mais qu’est-ce qu’il raconte? Je l’ai toujours porté, amené plus loin, je lui ai permis de reprendre des études, j’ai vu en lui ce qu’il pouvait être. Il reparle du papier pour l’achat de la maison, qui stipulait mon apport personnel bien plus élevé que le sien. Cette supériorité financière, je l’ai toujours eue, mais là elle se matérialisait.
Que lui a glissé son frère, en repartant? Une allusion au fait que je le «tenais»? Qu’il se laissait marcher sur les pieds? Je pense qu’il avait atteint un plafond, et qu’il ne le vivait pas bien. S’est-il dit: «Ah putain, les gens commencent à le voir»?
«Cinq jours avant les faits, chez la thérapeute, je lui avais demandé: “Si tu ne veux pas poursuivre, dis-le”.»
Ce samedi-là, c’est le début de la manifestation de la fin. Désormais, il ne me parle plus, ne m’appelle plus, nos conversations se résument à de la pure logistique.
Ça aurait pu se terminer autrement que par des traces de coups sur le chambranle, du sang par terre et mon pyjama déchiré. Quinze ans auraient pu se finir autrement que par une commotion. Encore aujourd’hui, la luminosité m’est pénible. Cet amour aurait pu s’achever autrement que par ces quinze jours où je reste prostrée chez moi, repos forcé, incapable ne fût-ce que de changer de vêtements.
De plus, je m’étais posée un ultimatum: «Si en septembre rien n’a bougé, on se quitte proprement.» Cinq jours avant les faits, chez la thérapeute, je lui avais demandé: «Si tu ne veux pas poursuivre, dis-le.» Il n’a pas eu le courage d’assumer une séparation, alors il a explosé. Il voulait partir, mais il ne trouvait pas de raison. Ses coups l’ont créée. C’est comme ça que je l’interprète, je dois moi-même essayer de comprendre. Il n’a jamais expliqué l’inexplicable. Ni demandé pardon. Ce 10 février 2024, il a plongé cette relation dans le silence. Encore aujourd’hui, lorsqu’il vient chercher les enfants, je n’ai même pas droit à un bonjour.
Vous avez envie de disséquer votre histoire d’amour, heureuse ou malheureuse, en cinq jours? Ecrivez-nous: levif@levif.be