Des soldats polonais lors d’une parade le 3 octobre, à Krakow. © GETTY

La fracture militaire s’approfondit en Europe (chronique)

Franklin Dehousse
Franklin Dehousse Professeur à l'ULiège

Utile sur le plan opérationnel, la Joint Expeditionary Force (JEF) réunissant dix pays constitue un grand danger pour l’Union européenne.

Depuis le début de la guerre en Ukraine, deux groupes de pays se profilent dans l’Union européenne. L’un se situe à l’est et au nord. Il vit la menace russe près de ses frontières, connaît des vagues de réfugiés ukrainiens, et subit des incidents menaçants. Il a accru ses dépenses militaires, commencé à protéger son territoire et à mobiliser sa population. L’autre groupe de pays se situe à l’ouest et au sud. Ces gouvernements émettent beaucoup de bruit et de fumée, mais font en réalité assez peu pour l’Ukraine. Pedro Sánchez, en Espagne, refuse les objectifs de l’Otan et pronostique qu’on ne verra pas vite des tanks russes en Espagne. Emmanuel Macron proclame l’économie de guerre et se garde bien de la mettre en œuvre. Giorgia Meloni, en Italie, transfère très peu de matériel. Les Etats de l’ouest et du sud manifestent ainsi leur faible solidarité, comme d’autres l’ont fait auparavant lors des crises de l’euro ou de l’immigration.

Depuis la réélection de Trump, la fracture a grandi. Les Etats plus directement menacés par la Russie voient bien que les Etats-Unis et l’Otan ne sont plus très fiables, ce qui renforce le rôle essentiel de glacis protecteur de l’Ukraine. Ainsi, ils développent leur coopération dans le cadre de la JEF (Joint Expeditionary Force). Celle-ci constitue une coalition militaire de dix Etats destinée à fournir une force rapidement déployable pour des opérations militaires, humanitaires ou de stabilisation, en Europe du Nord, dans l’Arctique ou la Baltique. Comme annoncé par Euronews le 6 novembre, elle a renforcé ses coopérations avec l’Ukraine et organisé une capacité de réaction rapide en cas de menace pour les câbles sous-marins.

L’élément le plus frappant ici est que cette coopération concrète de plus en plus importante se déroule non seulement hors du cadre de l’Otan, mais aussi de l’Union européenne, malgré l’obligation de solidarité qui existe, en théorie, entre les Etats membres. Plusieurs éléments l’expliquent. D’abord, la très grande faiblesse institutionnelle de l’Union dans ce domaine. Ensuite, l’existence de plusieurs traîtres favorables à Poutine dans les institutions (à commencer par les agents du Hongrois Orbán et du Slovaque Fico). Enfin, l’incompétence managériale générale de von der Leyen, d’autant moins fiable en raison de sa soumission permanente à l’Allemagne. Le succès de la JEF constitue ainsi un symbole des nombreuses carences de l’Union européenne.

Utile sur le plan opérationnel, faute de mieux, la JEF constitue néanmoins en même temps un très grand danger pour tout le monde. L’Union européenne, par son inefficacité, voit ainsi un élément essentiel de sa sécurité de plus en plus régi par une autre instance, en partie externe. De leur côté, les Etats membres participant à la JEF perdent ainsi le bénéfice d’une approche intégrée supranationale (à cet égard, la domination du Royaume-Uni dans la JEF ne constitue certainement pas un hasard). Leur «coopération renforcée» (mots révélateurs pour les juristes) aura par ailleurs des répercussions inévitables en matière d’armements. Moins l’Europe est efficace, plus elle tend à multiplier les structures.

Franklin Dehousse est ancien représentant de la Belgique dans les négociations européennes et ancien juge à la Cour de justice de l’UE.

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