Statistiques à la main, les gourous de l’amour et de la séduction (love coachs et influenceurs masculinistes) pondent des bibles sur l’apogée de l’attractivité, brandissant la jeunesse comme seul passeport valable pour le désir. Rien de neuf.
«Vingt-cinq ans pour les femmes, 50 pour les hommes.» Il s’agirait de l’âge de péremption sur le marketplace de la sexualité. La science nierait-elle ce concept? Ecoutons-la pour mieux la corriger. Les études les plus récentes montreraient combien la notion de «date de péremption» est un fantasme social, bien utile pour nourrir l’anxiété et vendre du coaching à 499 euros la séance. Sur le terrain, les «vieux» de 35 à 50 ans s’afficheraient comme les nouveaux héros du plaisir. Soixante-deux pour cent de femmes, selon une enquête de l’institut de sondage YouGov, affirmeraient que leur vie sexuelle est meilleure la trentaine passée. Et que dire de ces hommes qui gagnent en charisme avec l’âge? OK, nous voilà rassurés. Mais quid des «vrais vieux» et pas des trentenaires cités? Quid des femmes ménopausées, des hommes à la chevelure éparse et des retraités qui ont enfin le temps de draguer?
Dans la vraie vie, ils s’invisibilisent au rythme de la perte de la tonicité de l’ovale du visage. Ou restent entre eux à se marrer. Ou pensent être la coqueluche de la bande de jeunes amis de leur non moins jeune copine, alors que ces derniers trouvent qu’il sent «le fauteuil en cuir de papy».
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La nouvelle monnaie serait l’authenticité et l’aptitude à partager des passions.
Mais alors, qu’est-ce qui séduit aujourd’hui? Le tableau tient plus du marketing que de la réalité. On oublierait les abdos, le portefeuille, la passion et la villa quatre façades. La nouvelle monnaie serait l’authenticité. Oui, celle qu’on essaie de gratter sous les couches de déceptions passées. Et l’aptitude à partager des passions dominerait également l’attraction. Une nouvelle hiérarchie du désir se dessinerait: l’investissement émotionnel supplanterait la fortune. Les hobbys prévaudraient: il faudrait être un humain complet et pas seulement un fantasme avec lequel il suffirait de «matcher». La capacité d’écoute, l’humilité et l’attention seraient également en tête des critères. Bref, humour naturel, mots justes et silences éloquents. Le microromantisme, fait de playlists et de messages personnalisés, enterrerait les envolées lyriques. Les relations s’échafauderaient autour de rituels minuscules, vivants, créatifs.
Mais attention, l’ère de la performance pointe, et dans la foulée, une nouvelle tyrannie: celle de «l’authenticité performée». Etre vrai, mais pas trop. En dire assez, mais pas si fort, rester humble, mais ne jamais s’oublier. Out les profils trop pressés, trop dépendants, trop effacés, qui attendent la validation de leur partenaire potentiel. «Soyez vous-même!», hurle le marché… «Sauf si vous avez le QI émotionnel d’un homme d’affaires», répondent les réseaux.
Derrière le spectacle d’un monde hypernormé, la «connexion sincère» n’est que du vrai «à la carte». Et ce marché reste ce qu’il a toujours été: un champ de bataille pour l’ego. Un terrain aux règles établies et jamais respectées. Un jeu de marelle qui rend de moins en moins attirants ceux qui se dirigent peu à peu vers le ciel. Pourtant, la désirabilité ne s’optimise pas. Elle existe là où l’on trouve la liberté d’être et la capacité à vibrer. Vieillir n’est peut-être rien d’autre que le luxe d’enfin s’extraire du marché de dupes, pour jouer selon ses propres règles…