Parce que je le vaux bien…

Guy Gilsoul Journaliste

Orlan jouit des scandales qu’elle provoque depuis quarante ans. Cela valait bien une messe, célébrée à Paris dans le très bel hôtel particulier Salomon de Rothschild

Paris, Centre national de la Photographie, 11, rue Berryer. Jusqu’au 28 juin. Tous les jours, sauf le mardi, de 12 à 19 heures. Tél. : +33 1 53 76 12 32. A lire : Orlan (ouvrage collectif), Flammarion, 264 p.

Imaginez une jeune fille de bonne famille. En cette année 1964, la provinciale aux longs cheveux noirs a 17 ans, est très belle et signe ses chèques du nom de  » Morte « , jusqu’au jour où elle s’invente un nom de guerre : Orlan. Adieu la jeune fille de Saint-Etienne, la préférée de son père. La Stéphanoise sort donc de sa gangue et, sur le tissu de lin blanc offert par sa mère afin qu’elle y brode son trousseau, elle pose, assise et nue, accouchant d’un mannequin homme, chauve et imberbe û un  » tableau vivant  » parmi d’autres £uvres, peintes ou sculptées. Orlan est née, et cela va se savoir. La voilà dans la rue, à vendre sur les marchés, entre les carottes et les poires, des photos de morceaux de son corps (visage, bras, sexe) garanti  » pur Orlan sans colorants ni conservateurs « . Elle se photographie encore, mais désormais en strip-teaseuse qui, en 18 séquences, passe de Vierge baroque en Vénus ingresque. Car, elle le sait, la féminité, fruit du patriarcat, est aussi celle d’une histoire de l’art et des mythes païens et chrétiens mêlés qu’elle va se plaire à convoquer. Cette femme est enragée. En 1977, à Paris, avec Le Baiser de l’artiste, une £uvre hybride û performance-sculpture û, elle provoque le scandale. Sur un large socle noir (presque un autel ou une tombe), elle a dressé, à gauche, l’image détourée de Sainte Orlan emmurée dans les plis û sauf la poitrine, subtilement dénudée. A droite, Orlan-corps : elle-même, tableau vivant, assise derrière un buste au bas duquel, à l’endroit du pubis, elle a ménagé une tirelire :  » Approchez, approchez !  » chante-t-elle, invitant tout un chacun, pour 5 francs, à l’embrasser… ou à offrir un cierge à la sainte voisine.

A partir de ce moment, Orlan se déchaîne, rendant à chaque fois ses apparitions plus spectaculaires. Elle reprend un jour la composition du célèbre tableau de Courbet, L’Origine du monde, et fait poser l’acteur Jean-Christophe Bouvet, le sexe en érection, en rebaptisant l’£uvre L’Origine de la guerre. Mais elle le sait : tout ce qu’elle peut dénoncer passera par son propre corps. Son atelier devient alors une salle d’opération chirurgicale où, dans les robes signées Paco Rabane, Issey Miyake ou Frank Sorbier, elle se fait remodeler le visage, empruntant à telle £uvre ancienne les lèvres, à telle autre, le menton, jusqu’au jour où, après neuf opérations, elle se fait implanter deux bosses de silicone de part et d’autre du front. Davantage que la monstruosité, c’est désormais aux idéaux de la beauté qu’elle se mesure et, bientôt, par des procédés informatiques, propose des Self-Hybridations, mi-portraits d’elle-même, mi-emprunts à d’autres cultures précolombiennes ou africaines. Oui, voilà bien quarante années de somptueux et insoutenables appels à la vie…

Guy Gilsoul

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