Motus et bouche cousue !

Par-delà le scandale titillant notre intérêt pour des secrets forcément inavouables, l’existence, les missions et le contrôle des services de renseignement mettent le doigt sur notre relation de citoyen à l’Etat. Mettre en perspective historique ce rapport permet de dégager trois constats.

D’abord, la légitimité de l’Etat est indissociable de l’existence de services de sécurité. L’Etat apparaît comme le garant de la paix civile et le protecteur des citoyens contre les menaces extérieures. Or cet Etat n’est pas une vache sacrée. Comme les deux guerres mondiales l’ont enseigné dans le sang, il peut être détruit de l’extérieur. Comme les décennies de plomb (1980-1990) en ont offert le spectacle, il peut être rongé de l’intérieur.

Ensuite, le modèle d’Etat conditionne le profil de la Sûreté. En régime monarchique, les espions sont au service du roi. En régime dictatorial, les services se disputent l’oreille du chef. En régime de démocratie bourgeoise, ils défendent les intérêts des classes possédantes. En démocratie parlementaire, ils sont traversés par les aspirations contradictoires des groupes composant la  » société civile « . Dans tous les cas, les agences adaptent leur pratique aux attentes des autorités.

Enfin, en Occident, une tendance longue est l’élargissement de la démocratie participative. Amplifiés par un autre pilier de cette démocratie, la presse libre, chaque  » crise  » de  » Sûreté « , du  » grand complot  » au WNP, correspondit à un moment clé d’adaptation de la société belge à de nouvelles réalités sociopolitiques : l’intégration successive du monde ouvrier, des femmes, des jeunes, des régionalistes, des migrants…

Cette démocratisation rend l’espace du débat politique vulnérable face au repli sur soi, au recours à la violence ou aux manipulations. Cet élargissement oblige à repenser quatre éléments de notre sécurité collective : la responsabilité des acteurs, les menaces, le secret et en fin de compte, l’Etat lui-même.

La responsabilité des acteurs s’exerce désormais dans un jeu à quatre : les agences, le gouvernement, le Parlement et la presse. Chacune de ces sphères est traversée par trois contraintes : les structures, les individus et les pratiques. La responsabilité dépend en partie des effets de structure tels que la concurrence institutionnelle entre services, partis politiques ou organes de presse… La responsabilité est affaire humaine. L’humain, c’est du collectif. Ainsi la chute du mur de Berlin a correspondu à la fin d’une génération d’agents, les recrutés d’après-guerre. Mais l’humain reste in fine individuel : rien ne peut réduire le décalage entre les actes, les motivations ou les discours des acteurs… et leurs interprétations collectives dans l’opinion. Quant à la culture et aux pratiques, c’est du côté des processus de collecte, d’évaluation et de transmission de l’information que doit s’exercer le contrôle responsable.

Rien n’est plus changeant qu’une menace. Aujourd’hui de  » nouvelles  » menaces sont brandies : terrorismes, prolifération d’armes de destruction massive, criminalité transnationale, sectarismes… Suffit-il de définir une menace par voie parlementaire ? Quelle autonomie reste-t-il aux agences pour l’évaluer concrètement, pour réagir à des phénomènes neufs ou critiquer une définition établie ?

Comment conjuguer la volonté de transparence qui caractérise la nouvelle gouvernance avec la culture d’agences plus à l’aise dans la pénombre ? En démocratie médiatique, le contrôle de l’information est une ressource essentielle. Mais comment contrôler sans mettre en danger ? Un office ne peut-il être tenté d’orienter l’information sensible pour se protéger ou se construire une image publique ?

Enfin de quel Etat parlons-nous ? Des Etats en concurrence mondiale où il est hypocrite de se draper dans une sécurité intérieure sans appui sur la maîtrise de l’information extérieure ? Des Etats d’Europe en intégration ralentie, où la  » communauté  » du renseignement devra choisir entre la protection de l’Union européenne et vingt-cinq Etats jaloux du contrôle de leurs  » intérêts nationaux  » ?

Dans ce débat demeure une contradiction face à laquelle chaque citoyen doit s’engager. Est-il utile de nous offusquer vertueusement du scandale tout en préférant ignorer comment nous sommes protégés des menaces ? Décidons-nous d’être vigilants dans la critique pour contrôler sinon prévenir les dérives de pratiques insensibles ? l

Les textes de la rubrique Idées n’engagent pas la rédaction.

Xavier Rousseaux

Vous avez repéré une erreur ou disposez de plus d’infos? Signalez-le ici

Partner Content