Dans leurs petits feuillets publicitaires, que d’aucuns collectionnent, les mages africains proposent une rhétorique plutôt basique. Mais assez efficace, et tellement fantaisiste !
(1) www.megabambou.com
Maître Cissé N’Diolo M’Ba doit être un homme cultivé, quoiqu’un peu fâché avec l’orthographe. Son carton publicitaire, dégoté sur le pare-brise d’une voiture à Paris, énonce clairement ses prédispositions : » Spécialiste du bac je vous rembourse si vous n’avez pas votre diplome exorcisme contre examinateurs je lis les sujets à l’avance. » Avisé, aussi : craignant que ses dons à ensorceler les profs ne soient pas appréciés à leur juste valeur, il s’est attribué un talent supplémentaire : » Réparations TV et scooters. » Enfin, comme on n’est jamais trop prudent, l’adresse qu’il mentionne boulevard de Belleville permet sans doute au plus égaré des clients d’arriver à bon port : » 2e cour à droite, 6e étage, 2e porte à gauche, 2e chambre du fond, 3e lit en partant de la droite, matelas du haut « … Son confrère, Monsieur Mickey, est également un pro, même s’il est malaisé de savoir de quoi : » Longévité de vos entrés, succès pour vos chatière ( sic), annule les effets néfastes. Paiement après travaux, avec facilités. » Comme l’homme reçoit » de 21 heures à 6 heures, rue de Tombe Issoire, métro Denfert, prendre l’escalier de la cave « , mieux vaut se méfier – surtout Minnie. Quant à Professeur Oumar, un spécialiste des travaux occultes qui officie à Bruxelles, il se targue d’être » desevdant direct de fondataire de Fouta » (comprenne qui pourra), » reconnu avec son cadenas vert « (?) et » son effort dans les résultats » (ce qui est quand même la moindre des choses, vu les tarifs pratiqués). » Si la malchance vous poursuit, si l’amour vous oublie, précise encore son tract, Professeur Oumar vous aidera dans tous les domaines. » Détail : désenvoûtement, protection, examens, travail et » les filles qui sont désespère avec leur conjoint « …
» Quand les mages se lancent dans des envolées lyriques et se plantent immanquablement, c’est là qu’ils sont le plus touchants « … Faisons confiance à Denis Rionnet : voilà une décennie que cet infographiste lyonnais de 35 ans analyse la littérature des flyers de marabouts, ces minces feuillets distribués dans les stations de métro ou les boîtes aux lettres, et qui vantent les mérites de prétendus médiums venus d’Afrique. Forte de 500 modèles différents recueillis dans plusieurs pays francophones (France, Belgique, Suisse et Canada), sa compilation a débouché sur la création d’un site Internet (1) entièrement voué à la » magopinaciophilie « , la manie de collecter ces drôles de cartes de visite. Objectif : se délecter de leurs obscurs contenus rédactionnels. Aussi, des décryptages, des commentaires, des statistiques accompagnent ces pages Web gentiment caustiques : » Mon truc, ce sont les flyers eux-mêmes, pas les marabouts « , confesse Rionnet, qui admet vouer un attachement bon enfant à ces prospectus, mais garder une distance avec leurs auteurs – qu’il n’a d’ailleurs jamais rencontrés. Le même intérêt amusé guide les visiteurs du site (collectionneurs occasionnels ou assidus), dont environ 5 % de Belges provenant de Bruxelles, Liège, Charleroi, Namur et Mons, essentiellement. » C’est un phénomène lié aux grandes villes, ajoute Rionnet. Et l’on constate des spécificités dans la composition des flyers selon les régions. »
On ? Les magopinaciophiles peut-être, mais sûrement pas le commun des mortels. Peu de monde, en effet, accorde plus de quelques secondes de distraite attention à ces bouts de papier légers, avant de les jeter à la poubelle. Dommage, car leur prose fourmille de perles en tout genre (titres ampoulés, promesses farfelues, encre délavée, typographie douteuse, orthographe calamiteuse, symboles ésotériques) et constitue, selon le spécialiste, » un média qui ne s’apparente à aucun autre « . Certes, au premier coup d’£il, tous les prospectus se ressemblent : ils sont plutôt riquiqui (une feuille A4 découpée en huit), imprimés d’une seule couleur, et souvent d’un graphisme sobre, voire austère. S’ils aiment voir leur nom écrit en capitales, les marabouts ne sont pas des rigolos. Encore que. Monsieur Saïd Buana Abdul doit être un fameux luron, pour oser vendre sur une même publicité, dans un français bancal, ses dons en matière de retour d’affection ( » Ton mari ou ta femme est parti, il revient dans un jour fidèle comme un caniche à tes pieds « ) et des » pistolets fétiches en vrai savon de Marseille pour la chance dans la maison et une protection durable « . Professeur Ouman aussi, qui propose, pêle-mêle, » protections maléfiques et rhumatismes « , et s’emploie dans le même temps à la » reconsiliation entre couples désunis « . Dans leur hit-parade électronique, les internautes apprécient visiblement l’humour (involontaire) de Nafi, spécialiste de la » vente rapide « , de Monsieur Alcaly qui peut » désagréger l’obstacle « , de son collègue Wahabe qui supprime » rides ou poils du visage » (au choix ?) et du Professeur Baba, de Clermont-Ferrand, capable d’apporter » protection contre les dangers de la nature » – drôlement efficace puisque, depuis, les volcans d’Auvergne se tiennent cois.
Mais, plus que la candeur, c’est la redondance des propos des marabouts qui les rend sympathiques. Avec des imprimés toujours très structurés – une accroche, les noms et qualités de l’officiant, les problèmes qu’il résout et les bénéfices qu’il promet (mis souvent sur un même plan), puis toutes les coordonnées pratiques -, les mages donnent l’impression d’hésiter à s’éloigner des formules consacrées. Par peur de perdre leur pouvoir d’attirance sur la clientèle. » Mais aussi parce qu’ils s’attaquent à un mode de communication qui n’est pas le leur. Désemparés, redoutant de gaffer, ils ont tendance à s’aligner sur les tournures de leurs concurrents. » Le français n’étant pas leur langue maternelle, l’orthographe des marabouts reste souvent savoureuse. » Ça, c’est un mauvais procès qu’on leur fait, tempère Rionnet. Les flyers sortent tout de même d’ateliers d’imprimeurs qui, s’ils n’accordent pas un soin excessif à ces réalisations bas de gamme, ont néanmoins un réflexe conditionné et des logiciels de correction. Il y a sûrement moins de fautes dans une carte de marabout que sur le site personnel d’un internaute moyen… »
Mettant l’accent sur leur célébrité mondiale (contredite par un mode de promotion aussi bon marché), sur l’efficacité garantie 100 % dans un délai allant de zéro à quelques jours, sur leurs domaines de compétence illimités (football, musique, timidité, chutte ( sic) de cheveux, maladies » même inconnues « …), les mages se donnent des noms (la plupart du temps en A, B, M ou S) qui suscitent une irrésistible envie de former des jeux de mots. » Est-ce que les tarifs de Monsieur Bouya baissent ? Quand on lui téléphone, est-ce que le Professeur Diallo ? Et ne peut-on vraiment pas consulter Fodeba en chaussettes ? » Autre constat : un même marabout se présente souvent sous des noms différents : les Professeurs Touré et Alain, ainsi que Messieurs Charles et Pascal partagent curieusement la même adresse. Comme ils y accueillent aussi Cheikh Mamadou, ça fait quand même beaucoup de monde dans ce studio parisien… » On n’est jamais au bout de nos surprises, témoigne un collectionneur. Certains marabouts surfent réellement sur les tendances : j’en ai vu un qui proposait un accompagnement dans la création d’entreprise. » Enfin, Rionnet a mis en évidence des points communs entre la rhétorique politique et celle des mages : » Il s’agit bien de convaincre de ses compétences là où des prédécesseurs ont échoué « , confie le spécialiste. Qui regrette de grandes absentes : excepté quelques voyantes promouvant leurs horoscopes, sa collection ne comporte aucun flyer de femme. » Le maraboutisme est un monde totalement masculin. Cela tient vraisemblablement à ses racines africaines et musulmanes. » Une chose est sûre, désormais : Professeur Adama n’est pas la s£ur cachée d’Adamo.
Valérie Colin