Le magicien d’Oz

Charmant, le grand écrivain israélien Amos Oz ressemble à ses romans. Une apparente sérénité masque un bouillonnement à fleur de peau. Sa plume écorce la surface des êtres pour révéler les fonds de l’âme blessée. Des héros, nus et nuancés, apparaissent dans ces tableaux de mots. Rencontre avec un poète de la vie.

Le sourire aux lèvres, Amos Oz nous reçoit dans les salons des éditions Gallimard, à Paris. Le monde des lettres s’attend chaque année à le voir couronné par le prix Nobel, mais il continue paisiblement son chemin.  » La solitude est inévitable pour un auteur, entouré de fantômes pendant des heures.  » Attentif aux autres, il a l’art d’apercevoir les détails qui les rendent si humains. Oz ose aborder ces petits riens qui, soudain, se transforment en grains de sable déroutants… Ses Scènes de vie villageoise ne dérogent pas à la règle. Il y amoncelle des nouvelles, qui composent un roman symphonique. Dans le village de Tel Ilan, tout le monde se connaît, mais personne ne partage ses sentiments. La nature féerique tranche avec le désenchantement des habitants, hébétés par une attente dévorante. Qu’espèrent donc tous ces Godot ? Leurs fondations idéologiques et intimes semblent avoir fondu, mais Amos Oz refuse d’y voir un miroir de son pays. Subtil, il dose ses mots pour se confier à nous.

Le Vif/L’Express : Vous écrivez  » qu’en chaque adulte sommeille l’enfant qu’il était… « . Qu’en est-il du vôtre ?

> Amos Oz : Non seulement, il est très vivant, mais il continue d’inspirer l’homme et l’écrivain que je suis. Je vois souvent le monde à travers lui. De petites choses, comme le vent soufflant dans les arbres, m’émerveille. Enfant, je me sentais différent. Je n’étais pas très doué pour le sport, alors j’impressionnais les filles en racontant des histoires. J’ai grandi à Jérusalem, une ville sous menace constante. Nous étions persuadés qu’après le départ des Britanniques les Arabes nous tueraient tous ! La vie quotidienne était anxiogène, pauvre et difficile. Aussi le monde littéraire est-il devenu ma terre natale.

L’un des chapitres s’intitule  » Creuser  » : que creusez-vous grâce à l’écriture ?

> Tout, parce qu’écrire, c’est creuser. Il ne s’agit pas d’une thérapie, mais d’un tout adoucissant mes ténèbres. Une fois que je mets les choses en mots, j’ai l’impression de maîtriser mes démons. La famille malheureuse est le fil rouge de mon £uvre. Elle incarne l’entité la plus mystérieuse, universelle, comique, paradoxale et tragique qui soit. Je fais partie des pessimistes, qui se lèvent le matin en ne s’attendant pas à trouver leurs pantoufles ou un café fumant. Si tel est le cas, ils sont si surpris qu’ils sont ravis. N’est-ce pas le paradis ?

Que symbolise Tel Ilan, qui sert de décor à ces nouvelles ?

> Situé dans un magnifique paysage, ce village éloigné évoque la Toscane, la Provence ou Israël. Les champs, les jardins et les vignes y évoluent au fil des saisons, mais les maisons des fondateurs ont été remplacées par des villas, des boutiques et des galeries. Ce phénomène s’observe partout dans le monde, si ce n’est que Tel Ilan assiste à la disparition des utopies, des idéologies et des rêves des fondateurs. Cela donne une certaine tristesse à ce lieu, qui perd son âme. A mes yeux, ce n’est point une allégorie d’Israël. Le livre évoque plutôt ce qui a trait à la condition humaine : l’amour, la perte, le désir, la solitude, la désolation et la mort.

Vos héros nous renvoient-ils au sens de l’existence ?

> A Arad, ma journée débute par une balade dans le désert, où j’assiste au lever du soleil. Je rejoins ensuite mon jardin. Comme tout le monde dort, les oiseaux ne chantent que pour moi. Malgré ces petites joies, mes héros sont souvent insatisfaits car ils sont trop préoccupés par leur perte. Ici, ils semblent avoir perdu quelque chose ou quelqu’un. Ils ne savent pas quoi, comment ni pourquoi, mais cela les pousse à une quête perpétuelle.

Ces êtres sont habités par la passivité, sauf Adel, seul personnage arabe du livre.

> Adel n’a ni misère ni désespoir. Ayant préservé l’enfant en lui, il espère renouer avec un passé joyeux. Il écrit un livre, où il compare les villages juifs et arabes. Ainsi, il nous rappelle que nous ne sommes pas si différents. La coexistence est possible. Ce n’est pas un rêve, mais une certitude ! Israéliens et Palestiniens deviendront voisins, or il est dur d’être prophète au pays des prophètes.

Quelle est votre plus grande liberté ?

> Ecrire. Je ne suis pas certain de ce qu’est l’inspiration, mais la pulsion d’écrire se confond avec la pulsion de vivre. Tous les jours, je suis reconnaissant à ce cadeau. Je savoure pourtant cette brève paix intérieure, entre la fin de l’écriture et la publication. Puis l’inquiétude reprend (rires). Petit garçon, j’aspirais à devenir un livre et non un homme. Les années 1940 étaient angoissantes en raison de la Shoah et de la crainte d’être massacrés à notre tour. Devenir un livre était la meilleure façon de survivre. Aujourd’hui, je suis heureux d’être un homme car il y a tant de choses à vivre !

Scènes de vie villageoise, par Amos Oz, Gallimard, 205 p.

ENTRETIEN : KERENN ELKAïM, à PARIS

 » la pulsion d’écrire se confond avec la pulsion de vivre « 

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