Le grand nettoyage

Plus de trente-cinq ans après la guerre, les Etats-Unis vont débarrasser l’aéroport de Danang des défoliants qui contaminent l’environnement. Une première, sur fond de rapprochement.

CORRESPONDANCE

Hua Thi Thu Ha a vu beaucoup de voisins fuir le quartier.  » Par peur de la dioxine « , lâche cette quadragénaire. Les fenêtres à l’arrière de sa maison s’ouvrent sur l’aéroport de Danang, dans le centre du Vietnam. C’est là qu’elle travaille, comme femme de ménage. Là aussi que, pendant la guerre, l’armée américaine stockait les défoliants – dont le fameux agent orange – épandus sur la jungle pour détruire les caches vietcongs. Depuis, les terrains vagues, au nord des pistes d’atterrissage, sont gorgés de ces herbicides, responsables de cancers ou de malformations congénitales. L’eau, les volailles et les légumes des alentours sont contaminés. Les hommes, aussi. Selon une étude effectuée en 2009 par le cabinet canadien Hatfield, le sang ou le lait maternel de certains riverains contiendrait jusqu’à 100 fois plus de dioxine que les normes internationales.

Bientôt, la menace ne sera plus qu’un souvenir, car les Américains reviennent à Danang pour décontaminer l’aéroport. Une première historique. Ces jours-ci, les autorités vietnamiennes ont commencé à préparer le terrain, en retirant les munitions encore actives de la zone polluée. Le nettoyage démarrera dans la foulée : les sols seront creusés puis chauffés à très haute température ; d’ici à 2014, environ 95 % de la dioxine devrait être éliminée. Le coût de l’opération serait de 34 millions de dollars (23 millions d’euros). Jusqu’à présent, Washington n’a dépensé que 6 millions de dollars (4 millions d’euros) pour des programmes d’aide aux personnes handicapées de la région.  » L’agent orange a été et reste un problème entre les deux gouvernements. Mais le nettoyage de Danang représentera une évolution majeure, de nature à renforcer nos relations diplomatiques « , souligne Francis Donovan, directeur à Hanoi d’Usaid, l’agence gouvernementale américaine chargée de l’entreprise.

Reste que le conflit armé a pris fin en 1975à Pourquoi avoir attendu plus de trente-cinq ans ?  » La méthode utilisée n’a été mise au point que très récemment « , se défend Francis Donovan. Mais les aspects techniques ne sont pas les seuls. Car l’administration Obama cherche à contenir la montée en puissance de la Chine, un intérêt partagé par l’ancien ennemi vietnamien. Pas question, alors, de laisser les mauvais souvenirs entraver le rapprochement avec Hanoi, désormais choyé comme un allié. En mai 2009 déjà, un rapport du Congrès américain préconisait de régler la question de l’agent orange afin d’améliorer  » l’image  » des Etats-Unis en Asie.

Un enjeu entre Hanoi et Pékin

Danang, où les premiers GI ont posé leurs bottes en 1965, redevient un enjeu stratégique. La ville compte un port en eaux profondes, permettant l’accès direct à la mer de Chine (ou  » mer de l’Est  » pour les Vietnamiens). Or Hanoi et Pékin s’y disputent des dizaines d’îlots. Après une série de déclarations hostiles, le 9 juin, le Vietnam a dépêché dans la région des navires militaires, le 13, afin d’y mener des man£uvres. Les Américains ont érigé la résolution de ce conflit en  » intérêt national « , selon les termes de la secrétaire d’Etat Hillary Clinton. Et le pétrolier ExxonMobil a commencé, en avril, des forages d’exploration au large de Danang. Ces considérations de haute politique laissent froide Nguyen Thi Hien :  » Nettoyer l’aéroport ne suffira pas !  » La présidente de l’Association locale des victimes de l’agent orange (Vava) réclame avant tout des compensations financières, sans succès.  » Les Etats-Unis sont responsables de la souffrance des familles « , se lamente Hien, en montrant du doigt les photos d’enfants physiquement déformés qui tapissent son bureau.

Nguyen Thi Thuy Phuong, habitante de la province de Quang Nam, limitrophe de Danang, se réjouit néanmoins de la décontamination :  » C’est un bon début « , confie-t-elle. Une jambe atrophiée, enserrée dans une coquille plastique, elle se déhanche à chaque pas. Les médecins l’ont déclarée victime  » de seconde génération  » : née après la guerre, elle a été contaminée par l’environnement ou un parent qui a survécu aux épandages. Do Sinh est dans le même cas. Agé de 46 ans, fils de  » bo-doï  » (soldat du Vietcong), cet aveugle de naissance souhaite une indemnisation des Etats-Unis pour compléter les 770 000 dôngs (25 euros) mensuels versés par les autorités vietnamiennes.  » Je ne nourris aucune ranc£ur envers les Américains, dit-il. On leur a déjà pardonné. « 

Pas de tests médicaux systématiques, trop chers

Selon la Croix-Rouge locale, 27 000 victimes de l’agent orange vivent à Danang et dans la région. Un chiffre contesté, faute de tests médicaux systématiques, trop chers.  » A proximité de l’aéroport, la proportion de personnes handicapées est plus élevée que dans le reste de la population « , observe néanmoins Nguyen Van Linh, de la fondation East Meets West, fi- nancée par Washington. Avant 2007, les habitants consommaient les graines de lotus de la zone contaminée et pêchaient dans les étangs : personne n’a songé à les informer que la dioxine se transmet facilement à l’homme par la graisse des poissons. A présent, un long mur de brique, au ras des maisons, isole les abords des pistes d’atterrissage. Tran Thi Hai Yen réside à quelques dizaines de mètres.  » Je n’ose ni boire l’eau ni manger les agrumes des arbres d’ici, grimace cette hôtesse d’accueil de Vietnam Airlines. J’espère être protégée, mais je m’inquiète pour mes futurs enfantsà « 

HERVÉ LISANDRE

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