Frères ennemis

(1) Syndicats et société civile : des liens à (re)découvrir, éditions Labor, 175 pages.

Si notre société peut être qualifiée d’économie  » sociale  » de marché, c’est grâce au mouvement ouvrier. Les syndicats, auxquels le commun des mortels doit ainsi beaucoup, ne sont pourtant plus très en vogue. Ceux qui souhaitent servir leur prochain leur préfèrent souvent des associations comme Médecins sans frontières ou Amnesty International, perçues comme plus  » sexy « . A la mondialisation néolibérale, les uns et les autres opposent pourtant une même résistance, laquelle pose la question de leurs relations dans un contexte où, à Porto Alegre et ailleurs, se multiplient les forums sociaux en quête d’alternatives à la marchandisation de la planète.

Pour réfléchir à la nature de ces liens, un certain nombre d’acteurs des deux bords se sont parlé (1). Du coté syndical, on soutient que le travail et la répartition des richesses restent la question centrale. Et que, si le monde associatif tempête tous azimuts, le capitalisme, néanmoins, triomphe partout. Seules les organisations de travailleurs arrivent à freiner la montée des inégalités, disent-ils. D’où la vaste offensive entamée contre les syndicats dont atteste, entre autres, la multiplication des astreintes frappant les grévistes. Certains syndicalistes considèrent d’ailleurs que la société civile n’est pas blanche dans cette affaire : les consultations citoyennes qu’elle exige éroderaient la capacité des syndicats à négocier des accords paritaires…

Du coté de la société civile, on dit au contraire s’efforcer de dénoncer les dérives de la logique mercantile. Les associations n’exercent pas le pouvoir, mais l’éclairent et l’influencent. Elles n’ont pas de représentativité politique au sens classique, mais elles sont, par contre, très représentatives des souffrances, des besoins et des espoirs qui traversent la société où la vie ne tourne plus seulement autour du travail. Bref, insiste le monde associatif, les organisations qui structurent la société civile sont autant de corps intermédiaires qui organisent l’espace public. Elles donnent du sens au débat démocratique qu’elles enrichissent en incluant la question du travail dans le cadre plus global des luttes entre dominants et dominés.

L’individu contemporain poursuit des objectifs parfois contradictoires. Son intérêt de travailleur est d’avoir un salaire élevé, son intérêt d’actionnaire de comprimer le coût salarial là où il a investi. Etc. Concilier semblables contraires au niveau politique est, argumentent les associations, une entreprise qui postule donc que l’on considère d’autres intérêts que ceux du seul travailleur sur lequel se focalisent les syndicats. Mais, à côté de ces conflits potentiels qui compliquent leur dialogue, société civile et syndicats, tous le soulignent, partagent de nombreuses préoccupations et de multiples alarmes qui débouchent sur autant de collaborations fructueuses.

Bref, on peut, avec certains, avancer l’hypothèse que le mode de représentation traditionnelle est une forme limitée de légitimité politique. Et qu’il ne contribue que partiellement à exprimer et à comprendre la réalité sociale. On peut, de même, considérer que la société civile se développe en réaction au déclin du travail comme vecteur de solidarités. Il reste que la structure et les relais politiques des  » associations populaires  » demeurent souvent malingres comparés à ceux des syndicats. Dans ces conditions, le dialogue citoyen avec la société civile ne risque-t-il pas, en l’absence d’une alliance avec les organisations de travailleurs, d’accroître l’arbitraire du pouvoir et de diluer les choix collectifs ?

Jean Sloover

La célébration de la société civile affaiblit l’Etat social. Jusqu’à quand ?

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