Dérapages

Louis Danvers
Louis Danvers Journaliste cinéma

Révélé par Strass, Vincent Lannoo confirme avec Ordinary Man, suspense humain et décalé sur un homme ordinaire qui se retrouve dans la peau d’un kidnappeur et meurtrier

Prenez garde aux colères des automobilistes frustrés, aux coups de sang qui font parfois basculer un banal conducteur dans une rage agressive. Comme celle qui, un soir sur l’autoroute, va saisir Georges, un homme tout ce qu’il y a de plus ordinaire, marchand de meubles et bon père de famille. Un bref incident, une poursuite, des coups, un homme mort, sa compagne choquée. Georges a brutalement dérapé, est devenu meurtrier et deviendra aussi kidnappeur, embarquant la jeune femme dans le coffre de sa voiture où elle restera longtemps, l’homme qui l’a enlevée n’ayant pas la force de l’éliminer froidement…

Ordinary Man nous captive dès sa remarquable et spectaculaire séquence d’ouverture, digne du Spielberg de Duel. Il reste ensuite très prenant, avec un suspense criminel qui se double d’une passionnante étude de caractères : celui de la séquestrée aux abois et, surtout, celui du kidnappeur et tueur, passé soudainement du monde de la normalité rassurante aux affres d’une terrible culpabilité, d’une peur panique, aussi, que tout soit découvert. Même si la crédibilité de son récit vacille quelque peu sur la fin, Vincent Lannoo réussit l’entreprise risquée d’un thriller tout en tension subtile, ancré dans le réel et néanmoins décalé, comme pouvait l’être à sa façon le premier long-métrage du jeune réalisateur belge, le mémorable Strass.

L’idée d’un thriller trottait déjà dans la tête de Lannoo avant de réaliser son faux documentaire frappant, hilarant, grinçant… et totalement fauché.  » Un mois avant le tournage de Strass, j’ai imaginé l’histoire d’une nana enfermée dans un coffre, se souvient le cinéaste. Mais, dans ce premier projet, tout se passait du point de vue de la femme, dans le coffre, donc, et dans un style évidemment très claustrophobe. Mais je me suis vite rendu compte que les conflits s’agitant en elle étaient bien moins complexes et multiples que ceux qui devaient occuper la tête de son geôlier… Ce changement de point de vue a été la clé et lorsque, après Strass, j’ai vu que les projets que j’avais allaient mettre du temps à se concrétiser, je me suis mis à écrire Ordinary Man, que je savais pouvoir tourner vite et avec de petits moyens.  »

Rapport qualité-prix

Vincent Lannoo sourit de cette récidive dans le film à micro-budget.  » Je n’ai pas vocation à ne faire que des films sans argent. Mais, si l’ont veut progresser dans le métier qui est le mien, il faut tourner, tourner, et tourner encore, plutôt qu’attendre en espérant de plus importants budgets « , commente celui que le talent prometteur, la variété d’inspiration et l’excellent rapport qualité-prix de ses films devraient tôt ou tard mener vers des projets mieux financés.

Lannoo fourmille d’idées, comme celle – capitale – de confier le rôle de Georges à Carlo Ferrante, un comédien déjà remarqué dans Strass.  » Carlo est l’homme le plus gentil de la terre, et je me suis demandé ce qui se passerait si j’en faisais un monstre.  » Ferrante fait merveille en kidnappeur et meurtrier masquant de plus en plus mal l’horrible réalité qui grouille sous la surface banale de sa vie sans relief. L’humour noir de Lannoo le fait même embêter sa prisonnière quand il la prend à témoin des petits problèmes de sa vie familiale ! Ordinary Man fait osciller le spectateur entre angoisse et distance quasi comique, les instants de détente (où apparaît notamment un policier, joué par Stefan Liberski !) parsemant un spectacle par ailleurs riche en moments saisissants, comme celui où Georges soumet sa propre fille à une pression mentale donnant froid dans le dos. Vincent Lannoo joue la carte du genre avec une verve remarquable et un bonheur communicatif qui devrait entraîner le public vers son thriller wallon original et prenant.

Louis Danvers

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