Chasse à l’homme

Louis Danvers
Louis Danvers Journaliste cinéma

Steven Spielberg donne une dimension complexe, humaine et non conventionnelle à son évocation de la traque israélienne des responsables de la tragique prise d’otages des J. O. de Munich

Dans  » chasse à l’homme « , il y a  » chasse « , mais aussi  » homme « . Steven Spielberg s’en est souvenu au moment d’entreprendre Munich, son film le plus important et significatif depuis La Liste de Schindler. Et c’est en humaniste sincère, en même temps que cinéaste de premier plan, qu’il nous donne aujourd’hui sa version de la suite d’événements dramatiques déclenchée par la prise d’otages et la mort de onze athlètes israéliens victimes de l’organisation palestinienne Septembre noir, durant les Jeux olympiques de Munich, en 1972. Deux furent tués dans l’attaque de leur pavillon du village olympique, les neuf autres périrent avec leurs ravisseurs dans la fusillade survenue au moment où le commando et ses otages avaient gagné l’aéroport local pour s’enfuir vers un pays arabe. Survenue dans le contexte médiatique très particulier du premier événement sportif mondial, cette opération terroriste visant des civils devant les caméras des chaînes de télévision internationales avait frappé de stupeur et d’horreur une bonne partie de la planète.

Steven Spielberg allait avoir 26 ans lorsqu’il fut lui aussi confronté à cette soudaine, brutale et sanglante irruption du conflit israélo-palestinien à la Une de l’actualité. La bonne trentaine d’années écoulées depuis a vu le Proche-Orient aller de guerres en négociations, d’espoirs de paix à de nouvelles désillusions, le tout ponctué d’actes terroristes de plus en plus extrêmes. Ces trois décennies ont aussi vu Spielberg devenir un cinéaste majeur de sa génération, capable de cumuler succès commercial et démarche personnelle. La maturité, la paternité aussi sans doute ont poussé ce réalisateur accompli, chéri d’un large public et de l’industrie du film, à profiter de sa position (il a le contrôle de ses films, et s’est donné les moyens de l’indé- pendance) pour tourner quelques £uvres  » sérieu-ses  » dont l’ambition ne serait plus de divertir mais de semer une ou deux graines d’humanisme dans un contexte hollywoodien dominé tantôt par le cynisme, tantôt par la bonne conscience facile et le politiquement correct. La Liste de Schindler, Il faut sauver le soldat Ryan et, aujourd’hui, Munich s’inscrivent dans cette veine où l’émotion, certes toujours élément de base du cinéma de Spielberg, s’accompagne d’une claire volonté de faire réfléchir le spectateur.

Face-à-face

Munich s’ouvre sur une recréation saisissante de la prise d’otages au village olympique, un montage virtuose de prises de vues réelles filmées par les cameramans des chaînes de télévision et d’images fictionnelles reconstituant ce qu’ont pu vivre (avant de mourir) les athlètes israéliens et les terroristes de Septembre noir. Cette séquence hallucinante n’est qu’un long prologue menant à l’histoire qu’entend raconter Spielberg : celle de la traque des responsables et commanditaires de la sinistre opération munichoise par un groupe d’agents détachés du Mossad et mené par un certain Avner. Eric Bana, libéré des oripeaux de Hulk, joue de façon remarquable cet homme encore fort jeune, que Golda Meir (Premier ministre d’Israël à l’époque) convoque pour lui proposer la singulière et périlleuse mission. Cette dernière n’est pas présentée seulement comme une manière de vengeance mais aussi et surtout comme un message de fermeté envoyé à tous ceux pour lesquels  » tuer des juifs est quelque chose d’acceptable « … Patriote sincère et soldat de métier, Avner accepte de mener l’opération que sa hiérarchie a nommée  » Colère de Dieu « , malgré le fait que sa femme attend un enfant à la naissance duquel il ne pourra probablement pas assister. Il sait que, même si cette mission est ordonnée – et financée secrètement – au plus haut niveau, lui et les quatre hommes placés sous son commandement devront agir en francs-tireurs, sans espoir d’être défendus, secourus et même reconnus si les choses venaient à tourner mal pour eux.

De Genève à Chypre, en passant par Londres, Paris, Rome, Francfort et même Beyrouth, la chasse à l’homme débute. Nous voyons le commando installer ses planques, repérer les lieux, dresser des plans, fourbir ses armes, partager repas, discussions sérieuses et moments de détente. Nous pourrions être en train de regarder un épisode de Mission : Impossible ou un de ces bons films d’espionnage des années 1960 qui capturaient si bien l’attention, voire un suspense comme les réussissait Hitchcock. Mais, à chaque fois que Avner et ses hommes passent à l’action, le style évolue, et le film avec lui. Car Spielberg ne veut pas montrer la violence comme quelque chose de facile, un élément gratuit de spectacle. L’intense impression de réalité que le cinéaste sait donner aux images de mort (voir l’hallucinante séquence du Débarquement dans Il faut sauver le soldat Ryan) est ici d’autant plus forte que les exécuteurs doivent être proches de leurs  » cibles « , souvent carrément face à face. Et c’est de ce face-à-face que veut nous entretenir le réalisateur de Munich. Puisant ses informations dans Vengeance, le livre très documenté de George Jonas (traduit en français chez Robert Laffont), Spielberg se soucie moins d’exactitude historique absolue que d’approche humaine d’un sujet où il serait si facile de réduire l’autre à n’être qu’un  » terroriste « , un  » vengeur « , un  » résistant « , un  » justicier « , selon le camp qui recueille notre préférence dans le conflit si compliqué du Proche-Orient.

L’espoir d’un dialogue

Le réalisateur de Munich n’est plus à l’heure de l’angélisme de E.T. ou de Rencontre du troisième type. Il accepte et exprime avec sincérité la nature complexe d’un conflit né voici presque soixante ans et dont seul le dialogue peut amener la fin. Un dialogue que Spielberg appelle par les moyens qui sont les siens, ceux du cinéma. Il nous plonge dans les doutes saisissant progressivement Avner, il se détache des slogans et fausses vérités confortables pour montrer le visage de l’ennemi, lui donner la parole, inviter à l’entendre. Au risque de dénoncer, avec un singulier courage, la diabolisation réciproque des uns par les autres, à rebours de la pensée dominante dans son propre pays…

Louis Danvers

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