Contestée sur le plan du droit international, la capture de Nicolas Maduro suscite des réactions opposées entre responsables politiques européens et Vénézuéliens en exil. Témoignage de Yadam, artiste vénézuélien résidant en France, qui raconte l’envers de la dictature.
Chirurgical d’un point de vue militaire, largement contestable d’un point de vue juridique, la capture du Nicolas Maduro représente un nouveau coup de poignard dans le dos du droit international. Et si la majorité des réactions s’accordent pour dénoncer la méthode employée, toutes ne convergent pas lorsqu’il s’agit d’évaluer le résultat, à savoir la chute d’un dictateur bolivarien. Lequel a volé les dernières élections de 2024, lequel opprime son peuple depuis 2013, lequel a provoqué une crise sanitaire et alimentaire sans précédent dans le pays, lequel, aussi, est invité à rendre des comptes, à une mission de l’ONU, pour «ses crimes contre les droits humains, ses violations, ses tortures».
Un historique insuffisant, toutefois, pour que certains partis politiques européens ne regrettent sa chute, insistant sur la souveraineté, dénonçant l’impérialisme américain. Certains, particulièrement à l’extrême gauche, vont même plus loin, et appellent à son retour. En France, par exemple, Jean-Luc Mélenchon (LFI) s’est particulièrement fait remarquer, en exigeant «le retour immédiat de Maduro libre au Venezuela» lors d’un rassemblement initié par la gauche radicale à Paris, où il était d’ailleurs complexe d’y trouver des Vénézuéliens, comme le montre ce reportage de Quotidien. Mais où l’on peut constater, par contre, la différence de réactivité et de considération de la gauche radicale entre le cas vénézuélien et le cas ukrainien.
Les Vénézuéliens exilés en France, eux, se sont rendus au même endroit le lendemain, place de la République, non pas pour dénoncer l’ingérence américaine, mais bien pour fêter la capture de Maduro. Car c’est bien la tendance qui domine: ce ne sont pas les quelques manifestations pro-Maduro à Caracas (évidemment les seules autorisées par le régime autoritaire) qui prouveront le contraire.
Ce contraste entre les nombreuses célébrations de Vénézuéliens exilés (dans plusieurs villes à travers le monde) et l’indignation d’une certaine classe politique et/ou populaire anime les réseaux sociaux. Sur Instagram, en particulier, des vidéos deviennent virales. «Si tu n’es pas Vénézuélien et que tu n’as pas vécu sous Maduro, tais-toi! Juste, tais-toi!», peut-on souvent entendre.
Cet état d’esprit est également exprimé par Yadam, chanteur vénézuélien exilé en France, qui a vécu à la fois sous Chavez et Maduro. En 2017, il a subi le pic de famine et de violences dans le pays, suivi par un exode massif de la population; environ huit millions de personnes ont quitté le Venezuela. «J’ai eu la chance de faire partie du groupe de gens qui a réussi à s’enfuir.»
Yadam, vous avez publié une vidéo sur les réseaux sociaux, au lendemain de l’attaque américaine au Venezuela, qui est devenue virale. Quel est votre ressenti, quelques jours après les événements?
J’ai toujours la boule au ventre. Et je reste partagé entre la joie ressentie de voir le dictateur Maduro en prison –j’espère qu’il y pourrira–, et la colère de voir une Europe où les gens se concentrent davantage sur l’impérialisme américain que sur le ressenti du peuple vénézuélien, victime d’une dictature depuis de nombreuses années.
«Qu’a fait le droit international pour les Vénézuéliens durant les 30 dernières années de dictature?»
En tant qu’artiste queer et membre de la communauté LGBT, je suis étonné de voir la mouvance de gauche, en principe attachée aux valeurs humaines, reléguer au second plan la souffrance du peuple vénézuélien, au profit des grands principes de souveraineté et de «droit international». Qu’a fait ce droit international pour les Vénézuéliens durant les 30 dernières années de dictature? Il ne nous a pas défendus. La situation au Venezuela n’était que peu évoquée, et, désormais, la dimension mondiale de l’attaque sert des prises de positions idéologiques. Le 10 janvier, devant la Tour Eiffel, une manifestation solidaire avec le Venezuela est prévue. Or, elle n’est pas réellement solidaire; elle se positionne surtout contre l’impérialisme. Il n’est pas juste de porter un autre combat en utilisant les Vénézuéliens comme prétexte.
Vous ressentez une certaine récupération hypocrite?
Oui. Nous n’avons pas envie d’être regardés comme des animaux dans un zoo sous couverture de grands concepts, par des gens qui n’ont jamais mis un pied dans le pays ni vécu les atrocités qui s’y déroulent. Le Venezuela est utilisé comme un cas. Dans la vraie vie, des millions d’humains souffrent quotidiennement. Aujourd’hui, on n’a pas envie d’entendre des grands combats venus d’Europe, on veut juste croire en l’espoir d’être enfin libres.
«Les Vénézuéliens n’ont pas envie d’être regardés comme des animaux dans un zoo sous couverture de grands concepts, par des gens qui n’ont jamais mis un pied dans le pays ni vécu les atrocités qui s’y déroulent.»
La question du pétrole dans les mains des Américains semble secondaire pour le peuple vénézuélien. Vous confirmez?
Demandez à n’importe quel Vénézuélien: la question du pétrole, on s’en fout! Simplement parce qu’on n’en a jamais vu une seule goutte. Depuis des années, il est entre les mains de la dictature et des amis chinois et russes de Maduro. Ce n’est pas quelque chose dont la population a pu profiter pour sa prospérité économique. Donc, si un autre «méchant» veut s’en emparer, cela ne change rien pour nous. La situation ne peut pas être pire que ce qu’elle est déjà.
A quoi ressemble la vie quotidienne sous Maduro?
On ne peut par exemple pas faire ses courses alimentaires librement. Un chiffre indiqué sur sa carte d’identité décide du jour de la semaine où il est permis de se rendre dans un supermarché. Lors de ce jour imposé, on n’achète pas non plus ce que l’on veut. La pénurie est devenue telle qu’un rationnement alimentaire a été établi, sous le nom de Bolsa CLAP (NDLR: un sac de nourriture subventionné distribué par le gouvernement, déterminé selon la taille du ménage). On est parfois censé tenir plusieurs jours avec 100 grammes de riz et deux pains.
«Sous Maduro, on ne peut pas faire ses courses alimentaires librement. Un chiffre indiqué sur sa carte d’identité décide du jour de la semaine où il est permis de se rendre dans un supermarché. Lors de ce jour imposé, on n’achète pas non plus ce que l’on veut. On est parfois censé tenir plusieurs jours avec 100 grammes de riz et deux pains.»
L’ampleur réelle de la pauvreté et de la famine est d’ailleurs très mal documentée. Les prix au Venezuela sont similaires aux prix européens. A la différence que le salaire minimum y est infiniment plus bas (NDLR: entre un et trois dollars mensuels, alors que le panier du ménage moyen coûte 500 euros). Parfois, il faut faire la file presque 24h pour obtenir de l’essence.
Manifester contre le régime à Caracas est-il totalement impossible?
Oui. Les seules manifestations qui sont envisagées par les opposants sont faites en masse, pour tenter de minimiser les emprisonnements. Les élections volées de 2024 ont mené à plus de 2.000 prisonniers politiques, sans compter les personnes portées disparues. Aujourd’hui, quiconque affichant son soutien aux Etats-Unis est considéré comme criminel et arrêté. Actuellement, les autorités vérifient le téléphone de chaque personne et les messages qui s’y trouvent. Delcy Rodriguez, la présidente par intérim, n’est pas mieux que Maduro. Au contraire, elle est même considérée comme étant à la tête de la torture au Venezuela. Pour nous, c’est horrible de la voir prendre le pouvoir, même temporairement.
«Delcy Rodriguez? Elle est considérée comme étant à la tête de la torture au Venezuela.»
Quelle serait la solution politique souhaitée et la plus réaliste, selon vous?
L’histoire du Venezuela nous a montré qu’une trop grande dépendance au pétrole n’est pas positive. Tout ceci n’aurait pas eu lieu si nos voix avaient été respectées lors des élections de 2024. Le scénario politique le plus souhaitable réside clairement en de nouvelles élections encadrées par la communauté internationale. C’est la seule solution durable.
Le régime de Maduro a mis en place plusieurs couches militaires et sécuritaires qui s’autosurveillent, dans le but précis d’éviter les coups d’Etat. L’armée suivra-t-elle un potentiel changement politique?
C’est le nœud du problème, effectivement. Cette dictature est comparable à des métastases. Elle est éparpillée partout dans le territoire. Il s’annonce complexe de convaincre l’armée de soutenir le peuple, puisque celle-ci dispose de privilèges financiers conséquents. C’est elle qui, en partie, profite de l’argent du peuple. La faire tomber, c’est faire tomber deux ou trois générations de familles corrompues par le gouvernement.
«Il s’annonce complexe de convaincre l’armée de soutenir le peuple, puisque celle-ci dispose de privilèges financiers conséquents.»
En France, vous devenez, peut-être sans l’avoir prévu, une figure de l’opposition vénézuélienne…
La situation me dépasse quelque peu. Mais je suis dans l’obligation de pouvoir porter la voix des Vénézuéliens en français. Je suis chanteur et le resterai toujours. Mais aujourd’hui, je ne peux pas vivre normalement en observant le manque de respect actuel envers mon peuple.