Soldate au sein de la 37e Brigade des Marines, Tatou Ania explique que les Russes arrivent à détruire beaucoup de véhicules motorisés. Une épreuve qui n’atteint pas sa détermination à aider l’Ukraine.
Selon la Sûreté de l’Etat (VSSE), 64 personnes ont quitté la Belgique pour combattre en Ukraine depuis le début de l’invasion russe, le 24 février 2022. Parmi elles, des citoyens de nationalité belge et des personnes «qui ont des liens de longue date avec le pays, dont certaines d’origine ukrainienne». Ces combattants sont, dans leur très grande majorité, des civils, l’engagement d’un militaire belge dans une armée étrangère étant interdit. Au moins un cas aurait néanmoins été rapporté, et ce milicien est depuis considéré comme un déserteur.
Sur cette soixantaine de combattants, «50 sont depuis rentrés de manière sporadique dès l’automne 2022 en raison des conditions météorologiques difficiles à l’approche de l’hiver», commente le porte-parole de la VSSE. L’un d’eux est mort, un autre est porté disparu. Douze personnes se trouvent donc toujours sur place, à l’instar de Tatou Ania, 34 ans. Abandonnée à la naissance, puis adoptée à 19 mois par une famille liégeoise, la jeune femme d’origine polonaise fait, au début de l’invasion russe, du bénévolat à la frontière entre la Pologne et l’Ukraine. Elle en apprend plus sur son histoire, sur sa famille biologique, notamment sur son grand-père originaire de Zaporijia. Mue par ce nouveau sentiment d’appartenance et par une volonté d’aider une population acculée, elle s’engage dans l’armée ukrainienne en 2024. Au sein de la 37e Brigade des Marines, elle réalise un rêve d’enfance: devenir soldat comme son grand-père adoptif.
Quelles sont les raisons qui vous ont poussée à vous engager en Ukraine?
L’indignation face aux violences que je voyais. Dans un premier temps, l’aide humanitaire m’a permis de comprendre les réalités du terrain. Le besoin de m’engager dans l’armée est venu plus tard, quand j’ai souhaité protéger davantage de vies et agir là où la menace était la plus importante.
Votre intégration au sein de l’armée ukrainienne a-t-elle été compliquée en tant qu’étrangère?
Pas du tout. Le seul problème fut, au début, la barrière de la langue. Ma connaissance de l’ukrainien n’était pas très bonne, et tous mes camarades ne parlaient pas l’anglais, et encore moins le français. Aujourd’hui, je comprends l’ukrainien, nous arrivons donc plus facilement à communiquer. Que je sois une femme n’a pas non plus posé de problème. Nous sommes respectées dans ma brigade.
Quel rôle occupez-vous dans l’armée?
Je m’occupe de la logistique pour répondre aux besoins de la 37e Brigade des Marines. Je suis chargée de rassembler les donations qui servent à acheter le matériel indispensable sur le front, comme des drones et des détecteurs de drones, des EcoFlow (NDLR: des générateurs électriques solaires), des véhicules pour l’évacuation… C’est un travail éprouvant qui me demande de veiller constamment sur les réseaux sociaux. J’ai aussi été formée au pilotage de drones, mais seulement à l’entraînement, car, sur le terrain, ma prothèse de jambe m’expose à de plus grands risques que les autres.
Le fait que vous soyez unijambiste a-t-il été un frein?
Ma prothèse est une contrainte, c’est sûr. Je ne peux pas courir, ni manœuvrer comme les autres. Mais l’armée a su adapter mes missions, et je suis utile de bien d’autres façons. Elle n’est pas un frein pour moi, elle me pousse simplement à servir l’Ukraine autrement. Je la vois même plutôt comme une force. Je ne suis pas la seule personne amputée à me battre, de nombreux soldats ayant perdu un membre pendant les combats repartent sur le front. Ce n’est pas le handicap qui définit nos capacités, ce sont notre caractère et notre volonté. De la volonté, nous en avons à revendre.
Quels équipements votre brigade utilise-t-elle? En manquez-vous?
La 37e utilise surtout des drones, des systèmes antidrones et des systèmes de défense aérienne à la pointe de la technologie. Parfois, les ressources viennent à manquer. Nos véhicules motorisés sont les équipements que l’ennemi détruit le plus. Mais nous pouvons compter sur des volontaires et des organisations ukrainiennes ou étrangères, qui nous aident à trouver l’équipement et l’armement nécessaires.
«Je veux faire ma vie ici, et mourir auprès de ce peuple. Mon peuple.»
Avez-vous déjà craint pour votre vie?
Dernièrement, je me suis retrouvée dans un véhicule qui a percuté un arbre à 130 km/h. Je m’en suis sortie avec une clavicule cassée, mais l’accident aurait pu être mortel. Je ne compte plus le nombre de fois où j’ai failli y passer, mais ça ne me paralyse plus. La peur est devenue familière, presque normale. Etre confrontée à des risques fait désormais partie de mon quotidien. J’ai appris à vivre en prenant des précautions, en respectant les procédures de sécurité et en m’appuyant sur mon entraînement et mon équipe.
Comment est le moral au sein de votre brigade et parmi la population?
L’inquiétude prédomine. Mais, malgré les frappes russes, tout le monde fait preuve d’une très grande résilience. Le soutien international, l’entraide locale et la détermination citoyenne contribuent à maintenir le moral. Le peuple ukrainien a toujours la volonté de se battre et de rester debout. Il est un exemple de courage. Je veux faire ma vie ici, et mourir ici auprès de ce peuple. Mon peuple.
Comment vos parents ont-ils réagi quand vous vous êtes engagée?
Je n’ai annoncé à mes proches que je m’engageais en Ukraine que la veille de mon départ. Je ne savais pas encore que, quelques jours plus tard, je signerais officiellement mon contrat militaire. Cette date est restée gravée dans ma mémoire: le 7 octobre 2024, celle de l’anniversaire de Poutine. Une étrange coïncidence. Dans un premier temps, mes parents, adoptifs comme biologiques, ont eu beaucoup de mal à accepter ma décision. Leur première réaction fut la peur, comme pour tout parent qui voit son enfant partir vers un pays en guerre. Les premières semaines furent particulièrement difficiles pour tout le monde. Aujourd’hui, ma plus grande force, ce sont justement mes deux familles. Grâce aux réseaux sociaux, je reste en contact avec elles aussi souvent que possible. Il y a des périodes où les échanges se font plus rares. Ici, le temps se dilate, et je perds parfois la notion des jours et des années. Mais j’essaie toujours de les rassurer dès que je le peux. Etre loin d’elles est l’une des épreuves les plus difficiles de ma vie. Malgré tout, je suis heureuse d’avoir trouvé un sens à ma vie.
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Prévoyez-vous de rentrer en Belgique?
Après plus d’un an de séparation, je vais bientôt revoir mes parents en Belgique. Un moment qui sera chargé d’émotion. Je me souviens de mes derniers mots avant de partir: «Je ne sais pas si je vous reverrai un jour.» Pouvoir à nouveau les serrer dans mes bras aura une signification immense. En Ukraine, la vie ne tient souvent qu’à un fil. On réalise à quel point les liens familiaux, le sang, et surtout l’amour, sont essentiels. Je ne serais pas ici sans ce que mes parents biologiques et adoptifs m’ont transmis. Depuis ma naissance, la vie m’a poussée à me battre, mais je n’ai jamais été seule, j’ai toujours eu deux familles derrière moi. C’est grâce à elles que je tiens debout.