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Le Général Jean-Paul Paloméros, ici aux côtés de François Hollande. © Reuters

Jean-Paul Paloméros, ancien commandeur suprême de l’Otan: «La guerre en Ukraine est devenue transparente»

Noé Spies
Noé Spies Journaliste au Vif

Pour le Général Jean-Paul Paloméros, la guerre en Ukraine change de visage: les essaims de drones, toujours plus nombreux, rendent les chars vulnérables et les percées offensives anticipables. Sur un front devenu transparent, l’innovation technologique dicte l’équilibre des forces, souvent à l’avantage du défenseur. «Il est aujourd’hui extrêmement difficile de se soustraire à l’adversaire.»

Toujours plus loin de la paix? La guerre en Ukraine s’éternise, entre les tentatives vaines de Donald Trump de négocier le conflit et l’appétit guerrier d’un Poutine toujours plus provocateur. Sur la ligne de front, les affrontements ont changé de paradigme, alors que les attaques à longue portée atteignent des cibles de choix.

Le Général Jean-Paul Paloméros, ancien chef d’état-major de l’Armée de l’air française (2009 à 2012) et commandeur suprême de l’Otan (2012-2015), estime que «la guerre est devenue transparente».

Général Jean-Paul Paloméros, les chars blindés semblent beaucoup moins présents dans la guerre en Ukraine. Ont-ils disparu du champ de bataille?

Ils n’ont pas disparu, mais ils sont désormais employés avec parcimonie. Pour une raison simple: ils sont devenus très vulnérables face à la nouvelle tactique d’utilisation systématique de drones armés. Leur protection n’avait d’ailleurs pas été pensée dans cette optique. Sur le terrain, l’armée ukrainienne a rapidement constaté qu’il était difficile de corriger de tels défauts. Cela ne signifie pas que les chars sont voués à être rayés du champ de bataille, mais plutôt que leur emploi évolue face à la menace des drones.

Peuvent-ils être mieux protégés?

Des techniques rudimentaires ont été prises dans l’urgence (NDLR: notamment avec le déploiement de filets anti-drones ou de grilles protectrices). Mais à l’avenir, il faudra certainement reconcevoir le char avec des capacités d’auto-défense. Ces systèmes seront assez complexes et technologiques.

Le blindé garde encore des avantages: il permet de pénétrer et de frapper dans la profondeur tactique. Mais l’avènement des drones –leur précision, leur pilotage à distance, leur déploiement en essaim et leur «intelligence»– rend l’utilisation des chars plus risquée. D’autres véhicules blindés, qui assurent la mobilité des troupes, la logistique ou le soutien sanitaire sont également davantage exposés.  

La guerre en Ukraine montre qu’aujourd’hui, tout le monde doit travailler l’efficience, c’est-à-dire le coût d’une frappe pour atteindre l’effet militaire recherché. A cet égard, le ratio du drone est très bon: pour quelques milliers d’euros, il peut détruire un char à plusieurs millions. Dans la même optique d’efficience, il ne serait pas censé ni adapté d’utiliser un missile américain Patriot (NDLR: quatre millions de dollars l’unité, environ un milliard pour l’ensemble de la batterie) pour contrer un essaim de drones.

La Russie poursuit ses raids aériens nocturnes avec un nombre de drones toujours plus élevé. Comment l’Ukraine intercepte-t-elle ces salves?

Des expérimentations sont actuellement réalisées avec des drones anti-drones. Cependant, à mon sens, les armes à énergie dirigée (des lasers) s’avèrent plus prometteuses. D’autres technologies à base d’ondes peuvent également perturber le système de pilotage des drones. Mais ces dernières demeurent très coûteuses, et donc rares. Elles surpassent le simple brouillage électromagnétique déjà largement utilisé, un outil intéressant, mais qui comporte aussi ses limites.

La guerre en Ukraine semble aussi devenir le terrain d’une expérimentation technologique grandeur nature…

Tout à fait. Cet ensemble de techniques actuellement testé forme la défense aérienne de nouvelle génération, en quelque sorte. Contrer les essaims de drones est déjà l’enjeu central, et il est encore très ouvert. Mais je ne crois pas à l’arme magique.

«On observe une bataille d’innovation qui n’est pas uniquement technologique, mais aussi conceptuelle quant à la façon d’employer les armes.»

La solution, à l’avenir, se trouve probablement dans la combinaison de plusieurs systèmes de défense (aériens, navals, terrestres), dont certains peuvent être pilotés par l’intelligence artificielle. Car les essaims de drones deviendront eux aussi de plus en plus résilients. A l’instar des drones filoguidés, intouchables par le brouillage. On observe une bataille d’innovation qui n’est pas uniquement technologique, mais aussi conceptuelle quant à la façon d’employer les armes.

La forme que prennent les combats sur la ligne de front en 2025 contraste fortement avec le début de la guerre. Assiste-t-on à un changement de paradigme total?

Oui. L’espace de bataille est devenu transparent. Il est aujourd’hui extrêmement difficile de se soustraire à l’adversaire. Concrètement, cacher la préparation ou l’exécution d’une offensive relève quasiment de l’impossible face à la surveillance permanente des drones ou des satellites. Ces nouvelles aptitudes à identifier les mouvements de l’adversaire, à les anticiper, et à les frapper instantanément, transforment la guerre. Désormais, toute la difficulté pour les belligérants est de générer un effet de masse suffisant pour pénétrer, tout en réduisant sa vulnérabilité. A ce propos, différentes formes de mobilité émergent, telles que les soldats en motocycles. Ces actions peuvent fonctionner sur le court terme, mais elles ne font pas masse sur le long terme. Cette guerre reste aussi celle des armes lourdes. L’artillerie continue à jouer un rôle important. Avec l’utilisation de bombes guidées, notamment, côté russe. On assiste à un mélange entre la masse, la rapidité et la souplesse d’emploi.

Par ailleurs, les Ukrainiens étaient passés maîtres dans l’emploi des drones dans les 20-30 km au-delà du front. En frappant des petites unités ou des combattants isolés. Mais les Russes ont plus que comblé leur retard. Ces méthodes terrorisent aussi les soldats: sur le front, ils se savent sous la menace permanente d’une frappe de drone. C’est une contrainte permanente, notamment psychologique.

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Le Général Jean-Paul Paloméros estime que la nouvelle situation sur le front ukrainien est davantage propice à la défense qu’à l’attaque. © REUTERS

Au vu de cette nouvelle configuration du champ de bataille, comment se concrétisent désormais les gains territoriaux?

Cette nouvelle situation est plus propice à la défense qu’à l’attaque; il est à la fois difficile de générer de la masse pour percer et de surprendre l’adversaire, puisqu’il a une vision permanente des moindres faits et gestes de l’autre. La logique de l’éclaireur est également révolue. Cette prépondérance de la défense a été bien intégrée par les forces ukrainiennes. Dans le Donbass, près de Donetsk, elles ont monté des défenses fortifiées. Cette région, en particulier, fait l’objet de tractations pour un éventuel accord de paix. Pour les Ukrainiens, il est essentiel de pouvoir garder ces positions défensives qui sont stratégiques, et qui, si elles faisaient l’objet d’échanges de territoires, ouvriraient la porte aux Russes vers le Dniepr, avec toutes les conséquences qui pourraient en découler.

«Pour les Ukrainiens, il est essentiel de pouvoir garder ces positions défensives qui sont stratégiques, et qui, si elles faisaient l’objet d’échanges de territoires, ouvriraient la porte aux Russes vers le Dniepr.»

Les Ukrainiens ont également mis en place cette stratégie de «forteresses défensives» dans les environs de Louhansk, Sloviansk, et d’autres villes, ce qui rend la tâche très difficile pour les Russes.

Malgré un blocage sur le front, l’Ukraine poursuit ses offensives à longue portée. Dernièrement, les raffineries russes ont été frappées. Les Ukrainiens ont-ils mis le doigt sur une vraie faiblesse?

Dans une guerre, il est primordial d’identifier les centres de gravité de l’adversaire. Les raffineries sont des cibles de choix, que les Russes sont incapables de protéger sérieusement. Les récentes frappes ukrainiennes démontrent à nouveau la faiblesse de la défense anti-aérienne russe, inapte à couvrir un tel espace et autant de sites stratégiques.  

En réalité, il devient évident que la bataille du front est associée à une autre bataille, celle de la profondeur. Avec des moyens nouveaux: la frappe à longue distance, jusqu’à présent, était surtout liée à l’emploi de moyens lourds, sophistiqués, comme les missiles de croisière et balistiques. Désormais, les drones ukrainiens sont capables de frapper à plus d’une centaine de kilomètres, en emportant plus d’une tonne d’explosif. C’est du sérieux.

«Les raffineries sont des cibles de choix, que les Russes sont incapables de protéger sérieusement.»

Les Ukrainiens ont surpris par leur aptitude à développer des moyens qui permettent d’aller frapper dans «la grande profondeur.» A partir du moment où cette stratégie se généralise, elle devient très dérangeante pour les Russes. Face aux Etats-Unis qui empêchent l’envoi des missiles à longue portée ATACMS en Russie, les Ukrainiens ont compris qu’ils devaient inventer leur propre autonomie stratégique, d’abord maritime avec les frappes en mer Noire, et maintenant aérienne. A cet égard, les Européens ont beaucoup de leçons à en tirer.

Les promesses occidentales de livraisons de F-16 ne semblent jamais décoller. En cas d’accord de paix, quelle serait encore l’utilité des chasseurs?

Dans le cadre d’un cessez-le-feu ou d’un accord de paix, les F-16 pourront être très utiles pour faire respecter la souveraineté aérienne de l’Ukraine et soutenir les troupes de garantie de sécurité. Offensivement, actuellement, leur utilisation est plus complexe, et nécessite un choix d’objectifs déterminés au préalable. Lorsqu’ils s’approchent suffisamment des lignes ukrainiennes, les bombardiers stratégiques russes peuvent représenter des cibles de choix pour les missiles air-air du F-16. Ces actions permettraient de réduire la pression des bombes planantes russes.

La rencontre entre Trump et Poutine en Alaska n’a débouché sur aucune avancée concrète. Croyez-vous à une volonté russe sincère de trouver un accord?

Non. Les dirigeants russes essaient de noyer le poisson. Trump est-il dupe de cette stratégie? Il est roulé dans la farine. Les Russes n’ont fait aucune concession, malgré l’envie claire de Zelensky de mettre fin à la guerre et de rencontrer Poutine. Lorsqu’on écoute les discours de Sergueï Lavrov, ministre russe des Affaires étrangères, absolument rien n’a avancé. Rien! Pour les Russes, il est toujours hors de question que les forces occidentales soient présentes en Ukraine, même sous forme de garantie de sécurité. Les Ukrainiens ne sont pas dupes: ils savent que la Russie veut poursuivre cette guerre, mais l’enjeu, pour eux, est aussi de ne pas irriter Trump. La position des Etats-Unis est en fait très paradoxale: d’un côté, ils continuent à livrer (ou vendre) des armements à l’Ukraine, et de l’autre, ils restent très proches des discours russes. Il est possible qu’intérieurement, Trump sache déjà qu’aucun deal ne verra le jour.

Reste-t-il des leviers aux Européens?

Les Européens ont compris que l’Ukraine était leur dernière ligne de défense. Tous s’en tirent de relativement bon aloi. Avec les Britanniques et les Norvégiens, on dépasse aussi le cadre stricto sensu de l’Union européenne. Et la Turquie, qui joue un double jeu, reste un acteur intéressant. Même si la situation est compliquée, l’Europe perdrait beaucoup à lâcher le morceau. Je pense toutefois que, malgré les apparences, les Européens s’enhardissent, car ils sont conscients des faiblesses russes. Et, quelque part, l’affaiblissement de la Russie est un gage de paix et de sécurité.

Les espoirs d’accord de paix se heurtent systématiquement à l’évitement russe. Poutine a-t-il besoin de poursuivre la guerre?

Croire que la Russie va appuyer sur le frein serait naïf. Lorsqu’on regarde les investissements réalisés, le pays se donne tous les moyens de continuer la guerre. Elle lui coûte cher, très cher, mais pour Poutine, l’Ukraine est la mère de toutes les batailles. A ses yeux, il n’est pas concevable qu’il puisse perdre un centimètre carré de ce qu’il a gagné. La capacité des Russes à produire des drones reste impressionnante, et il ne faut pas la sous-estimer. Dans un futur proche, on pourrait assister à des attaques d’essaim de 1.000 drones par jour; on n’en est déjà plus très loin. Leur ressource humaine est également largement supérieure, et peut s’appuyer sur l’appui nord-coréen. De l’autre côté, les Ukrainiens sont davantage dépendants du soutien matériel occidental. Malgré la pression constante des Russes, l’Ukraine est parvenue, elle aussi, à passer en économie de guerre. C’est en soi un exploit.

«Penser que la Russie va appuyer sur le frein serait naïf. Le pays se donne tous les moyens de continuer la guerre. Pour Poutine, l’Ukraine est la mère de toutes les batailles.»

On se dirige vers la quatrième année de guerre, et la fatigue des troupes est extrême. Pour cette raison, les Ukrainiens essaient au maximum d’automatiser les combats et de réduire la charge humaine, avec l’utilisation de robots. A ce propos, on voit que Zelensky est gêné aux entournures quant à l’emploi ou non de sa jeunesse (les 18-23 ans) dans la guerre. La question du rétablissement du service militaire obligatoire chez les jeunes est, à n’en pas douter, un vrai débat, actuel et futur, aussi pour les Européens.

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Pour Jean-Paul Paloméros, ancien commandeur suprême de l’Otan, voir des attaques quotidiennes de 1.000 drones russes pourrait rapidement devenir une réalité. © BELGA/AFP

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